ÉTUDE LITTÉRAIRE
Il y a dans le foyer du Théâtre-Français un buste plus beau peut-être que celui de Molière, et en face duquel on se sent également remué. 11 est signé de Caf- Pieri, et porte la date de 1783. Si Ton est frappé, en contemplant le buste de Molière, par le caractère d'observation attentive, d'ironie concentrée de cette tête, qui en fait un chef-d'œuvre; devant celui de Caffieri, on est saisi par l'air de noblesse et de résolution dont il est empreint. C'est une tête longue et maigre, portant haut, aux pommettes saillantes, aux joues creuses, au nez vivement découpé, aux yeux intelligents, à la bouche recouverte d'une fine moustache, et qui s'ouvre comme pour le commandement. Elle est enveloppée d'une perruque qui retombe de chaque côté des épaules en tresses désordonnées, mais gracieuses : un type de raffiné de Louis XIII. Le cou est maigre aussi; les nerfs s'y détachent en saillie. Il est admirablement entouré
par la broderie de la chemise, entr ouverte avec négligence comme dans le portrait typique de lord Byron, que ce buste rappelle involontairement. Tel qu'il est, c'est une œuvre marquée d'un sentiment élevé, de vie et d'élégance. Le ciseau de Houdon est peut-être plus moelleux, celui de Caffieri est plus nerveux; mais tous deux possèdent une profonde impression de la vie. Ce marbre précieux représente Rotrou, le père littéraire de Corneille, qui s'honorait et se qualifiait lui-même du nom de son fils.
Rotrou n'aurait pas la gloire d'avoir régénéré le théâtre en l'arrachant à l'ornière de Hardy et de Garnier, que sa mort héroïque, dans ses humbles fonctions au bailliage de Dreux, mériterait de ne pas laisser oublier son nom par la postérité. Il fut bien l'homme que l'imagination se crée devant son buste, et cette fois du moins l'art n'aura rien eu à idéaliser. La réalité valait l'idéal. Lors de la fièvre épidémique qui se manifesta à Dreux en 1650, ses amis et son frère renouvelaient auprès de lui leurs instances pour lui faire quitter le lieu de la contagion. Rotrou refusa énergiquement. « Le salut de mes concitoyens m'est confié, écrivait-il à son frère; j'en réponds à ma patrie, et je ne trahirai ni l'honneur ni ma conscience. Ce n'est pas que le péril où je me trouve ne soit grand, puisqu'au moment où je vous écris ceci on sonne pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. » 11 plut à Dieu peu de temps après, et le 28 juin 1650 il expirait frappé de la maladie dont il avait fait tous ses efforts pour préserver ses concitoyens. Je ne crois pas que l'antiquité puisse nous offrir une simplicité et un courage supérieurs.
Les autres détails sur la vie de Rotrou manquent au biographe. Une tradition, qui ne s'appuie sur aucune preuve valable, voudrait que Rotrou ait aimé le jeu avec fureur. Toutes ses ressources passaient à satisfaire cette passion, et il avait si peu d'empire sur lui-même, qu'il enfouissait, dit-on, dans les fagots l'argent gagné, afin qu'il lût plus difficile à retrouver. Les frères Parfait ont consigné aussi, dans Y Histoire du Théâtre -Français, que Rotrou, sous le coup d'un emprisonnement pour dettes, donna aux comédiens sa tragédie de Venceslas pour vingt pistoles. Cette anecdote, si elle était vraie, prouverait que Rotrou avait des dettes, sans en indiquer l'origine. Si l'on veut bien se rappeler, d'ailleurs, que le prédécesseur de Rotrou, Hardy, vendait ses pièces trois écus aux mômes comédiens, qui payèrent plus tard celles de Corneille des sommes un peu plus considérables, la modicité du prix de Venceslas ne paraîtra pas si exagérée. Je crois donc, jusqu'à preuve du contraire, que la tradition qui fait de Rotrou un joueur effréné peut être mise au rang des fables, comme celle qui accuse Rembrandt d'avarice, et tant d'autres dont la science vient à chaque instant démontrer l'erreur. Notre intention n'est pas d'ailleurs de faire une biographie, mais une étude littéraire, et nous laisserons à d'autres le soin de défendre sa vie privée. Nous n'étudierons ici que le précurseur et le maître du grand Corneille.
Rotrou marque d'une façon très-nette et très-originale la transition de Hardy à Corneille. Rien, dans le monde des idées comme dans celui des faits, ne se produit par saccades. Les grandes personnalités ne se manifestent pas tout d'un coup. Ce sont des fruits mûris
2fii PORTRAITS A LA P'LUME.
par la lente élaboration des siècles. Un monde sépare Hardy de Corneille, qui ne s'expliquerait pas si Rotrou ne venait faire la transition. Mais si Corneille, si Molière lui-même, ont profité des travaux de Rotrou, s'ils ont marché en maîtres dans une voie où il se lançait en hésitant, c'est à lui à qui revient la part la plus ardue du travail : celle du commencement et de l'innovation. Dans un récent ouvrage sur Corneille, monsieur Guizot s'étonne du titre que Corneille donnait à Rotrou. et adresse en second lieu à Hardy des éloges dont il se montre fort avare envers le vieux tragique. Monsieur Guizot semble au premier abord avoir raison, car les pièces de Rotrou restent au répertoire. Venceslas, Saint-Genest, sont postérieurs aux chefs-d'œuvre de Corneille. Le Cid est de 1636; — Horace et China, de 1659; — Venceslas est de 1647;— Polyeucte, de 1640; — Saint-Genest , de 1647. — C'est la preuve seulement que l'élève ne fut pas long à dépasser son maître. x»îais, si l'on veut bien se rappeler qu'entre la première pièce de Rotrou, Y Hypocondriaque , et la première pièce de Corneille, Méliie, il s'écoula onze ans (1618-1629), on comprendra que durant cet intervalle Rotrou ait pu acquérir une connaissance de la scène, une habitude à se servir de ses ressources, que Corneille ne possédait pas. Il deviendra évident que l'étude attentive des pièces de Garnier et de Hardy lui ayant démontré la faiblesse de sa composition et inspiré des idées rénovatrices, il les aura communiquées à Corneille avec l'autorité de l'expérience, et, trouvant là un esprit jeune et malléable encore, il l'aura poussé dans une voie où il ne se sentait plus la force de marcher. L'action de Rotrou sur Corneille, incontestable de l'aveu même du grand tra-
gique, a tlù procéder par influence, par conseils, plus que par l'exemple, et il est regrettable que monsieur Guizot ne l'ait pas mieux compris.
Au surplus, au milieu des critiques injustes qui pieuvaient autour du glorieux auteur du Cid, Rotrou défendit courageusement son élève, et l'éloge qu'il place dans la bouche de Saint-Genest prouve que Corneille ne fut pas seul à lutter dans la mêlée.
Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,
Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme
A qui les rares fruits que sa muse a produits
Ont acquis dans la scène un légitime bruit,
Et de qui certes l'art comme l'estime est juste,
Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste,
Ces poëmes sans prix où son illustre main,
D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain,
Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,
Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.
En exagérant le mérite de Hardy et en passant légèrement sur l'originalité de Rotrou, monsieur Guizot n'a pas fait preuve d'impartialité. Quelle que soit la distance qui sépare Hardy de Jodelle et de Garnier, la scission est évidemment plus tranchée entre Rotrou et Hardy. Hardy, qui semble élégant comparé à ses deux prédécesseurs, est bas quand on le met en parallèle de Rotrou; et dans aucune des pièces de l'auteur de Venceslas on ne retrouvera les inconvenances de Lucrèce, du Mariage infortuné, de l'Hospitalité violée. Le style, d'ailleurs, était une pierre de touche qui devait faire reconnaître la distance qui sépare ces deux auteurs. Monsieur Guizot, qui avoue que le style de Hardy « a la dureté, l'incorrection, l'impropriété, la trivialité
d'un homme à qui la nécessité de pourvoir à sa propre subsistance et à celle d'une troupe de comédiens coûtait quelquefois deux mille vers en vingt-quatre heures! » serait fort embarrassé de trouver à appliquer ces reproches à Rotrou dont le style a vieilli, sans doute, dont certaines images se ressentent encore du goût faux et entortillé de l'époque, mais qui, en général, se rapproche de la clarté et de la mâle vigueur admirées chez Corneille. Jamais Rotrou n'est trivial: et, sous ce rapport, c'est une singulière remarque h faire que Molière, travaillant dans un temps où le goût était bien plus épuré, se soit quelquefois servi d'expressions que l'on chercherait vainement chez Rotrou. On peut diviser les trente-sept pièces de Rotrou qui nous sont restées, et que contient l'excellente édition de Desoer publiée en 1820, en trois catégories bien distinctes. D'abord, celles composées dans le goût de l'époque, tout chargé des imbroglios espagnols et des gongorismes italiens. Il puise ses sujets dans les romans de la chevalerie contrefaits, dans les réminiscences de Durfé et de la Calprenède. Les chevaliers, les rois de Guindaye ou de Thessalie, les bergers ivres d'amour, y coudoient les reines d'Antioche, les impératrices de la Grèce et les Rradamante, crue fille de Floriselle. C'est nn monde singulier et presque ridicule maintenant; mais la fantaisie y prend toutes ses aises, et l'esprit se laisse quelquefois entraîner à cette séduisante débauche de l'imagination. Les trois quarts des ouvrages de Rotrou sont composés dans ce genre; sa facilité s'explique alors, et Ton comprend que dans certaines années il ait fait représenter jusque cinq pièces en cinq actes. Avec tous l^s moyens qu'il mit on œuvre,
les enlèvements, les substitutions, les naissances inconnues ou supposées, les fausses morts, il n'est pas difficile d'entortiller et de dénouer un imbroglio, et, sous ce rapport, Rotrou rendrait des points a nos plus adroits machinistes mélodramatiques. Cléagenor et Doristée, Y Heureuse Constance, la Céliane, la Belle Alphrède, h Pèlerine amoureuse, Clarice, Florimonde, [Illustre Amazone, Agésilan de Colclios, YInnocenle Infidélité, les Deux Pucelles, sont les principales pièces de ce genre.
La seconde catégorie comprend ses compositions copiées du théâtre ancien. Copiées est le mot exact. Rotrou ne s'en cachait pas. Les noms des personnages de certaines pièces, comme les Ménechmes, qui n'ont rien d'historique et qui importaient peu, ne sont même pas changés. Dans le théâtre grec, Sophocle et Euripide ont seuls été mis à contribution. Il semble que Rotrou ait reculé devant la sauvage énergie d'Eschyle. Le théâtre romain ne lui a prêté que Plaute, auquel il a pris le sujet des Ménechmes, ÏÏ Amphitryon, et des Captifs; car Y Hercule mourant et YAnligone de Sénèque ne sont que des imitations de Sophocle et d'Euripide. Ces copies forment cependant un des côtés les plus marqués de l'originalité de Rotrou. Elles prouvent que, fatigué du genre que lui imposait le goût public, il cherchait des sujets plus nobles, plus simples et plus élevés. Comme on n'eût pas manqué de crier haro au novateur, il essayait, par des exemples pris dans l'antiquité, d'occuper les esprits par des caractères et des passions, plutôt que de les fatiguer par des intrigues. Hercule mourant est de 1632. Antigone de 1638. Ces compositions précèdent donc les chefs-d'œuvre de
Corneille de plusieurs années, et marquent l'influence
de Rotrou.
Viennent enfin les œuvres filles légitimes de son imagination et qui sont restées à la scène : Le Martyre de Saint-Genest. Venceslas, Cosroës. Ici, Rotrou ne doit son succès qu'à lui-même. La scission avec le passé est évidente, palpable. La simplicité, la grandeur, la sévérité de l'intrigue, sont bien à lui et devaient faire une singulière diversion aux œuvres de ses devanciers. Le nombre de ces pièces se borne aux trois que nous venons de nommer, mais ce sont elles qui assurent définitivement à Rotrou le titre de rénovateur du théâtre.
Voici l'analyse de quelques pièces des trois genres que nous venons d'indiquer.
Dans Agésilan de Colclws, le jeune Agésilan, roi de Colcbos, s'éprend, à la vue d'un portrait, de Diane, fille de Florisel, empereur de Grèce et de Sidonie, reine de Guindaye. Sidonie a jadis été séduite par Florisel. qui l'a délaissée pour épouser Lucelle. Pour se venger de cet abandon, elle promet la main de sa fille à qui lui apportera la tête de son parjure amant. Agésilan se travestit en femme, et, sous le nom de Daraïde, parvient à se lier d'amitié avec Diane. Sur ces entrefaites, un chevalier Anaxarte vient soutenir à la cour de Sidonie la beauté de sa maîtresse. Agésilan, humilié de cette prétention, saute sur une épée et force Anaxarte à reconnaître la beauté de Diane entre toutes les femmes. Sidonie, à cette vue, veut faire servir le courage d'Agé. silan à sa vengeance. Une tempête jette Florisel sur les côtes de Guindaye; Agésilan, qui se trouve sur le rivage, court annoncer à Sidonie que Florisel n'existe
JEAN ROTUOU. k2CU
plus. La reine, à cette nouvelle, sent renaître son amour pour le perfide; elle s'abandonne au désespoir et demande à voir Florisel, qui n'était qu'endormi. Toute haine s'éteint alors dans son âme; Florisel, reconnaît ses torts, et, devenu veuf, épouse Sidonie, qui accorde la main de sa fille Diane à Agésilan, qui se fait reconnaître de sa maîtresse.
On remarque dans cette pièce un sentiment de la nature qui perce au milieu des concetti dont il est enveloppé. Dans la première scène du troisième acte, Diane s'endort auprès d'une fontaine, et sa suivante, Ardénie, s'occupe pendant son sommeil à lui composer un bouquet.
Sur les bords émaillés de ce cristal humide,...
Au bord de ces fontaines Que frisent les zéphyrs de leurs fraîches haleines. — Que cet émail est rare et que l'œil enchanté S'égare doucement dans sa diversité !
Mais, ô doux ornements dont la terre est parée. Que votre éclat si doux est de courte durée!
Voyez, dit plus loin Agésilan qui arrive au milieu de la scène :
Voyez que tout est calme et que ces doux zéphyrs, De peur de l'éveiller, retiennent leurs soupirs... Telle, ayant mis le cerf ou la biche aux abois, Diane se repose à l'ombre des bois.
Cette vive impression du monde extérieur doit être notée. Elle était rare à cette époque. Je ne sache guère que Segrais qui Tait possédée à ce degré-là.
Les Deux Pucelles, qui ont servi d'original aux Ri-
va/es de Quinault, sont encore beaucoup plus embrouillées quAgésilan de Colchos. — Il est difficile de compliquer une action autant que celle de cette œuvre. Nous ne saurions mieux faire, pour.en donner une idée, que de copier la notice qui la précède dans l'édition de Desoer : « Théodose, jeune demoiselle de Séville, touchée de l'amour que lui témoigne don Antoine, et séduite par la promesse qu'il lui a faite de l'épouser. s'est livrée à lui. Théodose est l'héroïne de la pièce, Léocadie est la seconde. Celle-ci donne un rendez-vous nocturne dans son appartement à don Antoine. On voit déjà combien le titre de la pièce est singulièrement appliqué. Don Antoine, épris des charmes de Léocadie, allait en secret chez elle, lorsqu'il reçoit une lettre de Théodose; agité de remords et ne pouvant surmonter son nouvel amour, il se détermine à quitter Séville et à se rendre à Rome. Ses deux maîtresses, par un mouvement sympathique, se déguisent en hommes et courent sur ses traces. Le hasard les rassemble tous dans une hôtellerie, où, parmi une infinité d'événements, le plus bizarre est la reconnaissance que Théodose fait de son frère dans un certain Alexandre qu'on lui donne, la croyant homme, pour compagnon de chambrée. L'hôtesse, toujours trompée par le travestissement de Théodose, en devient amoureuse. Cet amour épisodique, la jalousie de l'hôte, compliquent encore cet imbroglio, mais d'une manière assez gaie. Alexandre est l'amant de Léocadie, il la retrouve dans l'auberge et réclame ses droits. Don Antoine retourne à Théodose, et la pièce se termine par un double mariage. » Plusieurs scènes, occasionnées par la méprise de l'hôtesse Alcione, sont traitées avec entrain, et ne devaient pas peu contribuer
à assurer le succès de la pièce, qui, au dire des biographes, fut des plus brillants. La société des Beaufort, desLongueville, des La Rochefoucauld, des Chevreuse. se préparait par là à la comédie tout aussi embrouillée et tout aussi petite qu'elle allait jouer dans la Fronde. Le sujet de Clarice ou r Amour constant repose toujours sur les mêmes données. Le travestissement de Léandre en femme fait le fond de l'intrigue, qui, il faut le reconnaître, offre moins de complications que les autres. Un jeune homme, Léandre, fils de Raymond, aime Clarice, fille d'Horace. Les deux familles, après avoir été liées ensemble, sont séparées maintenant par une profonde inimitié; et Léandre, au moment où il se rendait à Florence pour aller voir sa maîtresse en secret, est enlevé par des pirates qui le retiennent en esclavage pendant six ans. 11 parvient cependant à s'échapper, et, sous les habits d'une femme et le nom d'Hortense, obtient la confiance d'Horace. Toute la pièce n'est remplie que par les combats de Clarice contre son père, qui veut la contraindre à se marier, tandis qu'elle veut rester fidèle à la mémoire de son amant, qu'elle n'a pas reconnu dans Hortense. Un matamore, un médecin ridicule, veulent tous deux l'épouser, et font le comique de la pièce. Enfin, le père de Léandre meurt, et, comme gage de réconciliation, demande que Horace accorde sa fille à Léandre. Horace cède aux désirs de son vieil ami, et la pièce finit par un mariage comme un vaudeville. Observons en passant que ce sujet se rapproche de celui traité par Shakspeare dans Roméo et Juliette. On sait ce qu'il en a fait, et l'on peut apprécier la différence qui sépare le génie du talent.
L'amour, qui fait le fond de toutes ces pièces, y est
toujours glorifié comme une religion sans doute possible. Léandre, pendant tous ses malheurs, à travers ses six années d'esclavage, n'a qu'une pensée : revoir Clarice. Clarice, de son côté, ne se permet pas un doute sur l'affection de son amant, et résiste avec persévérance à toutes les suggestions de son père. La pensée de l'infidélité de Léandre ne traverse pas un seul instant son esprit. Cette foi ardente et convaincue est le caractère de toutes les œuvres de cette époque, et en fait le côté curieux et attachant.
Dans Clarice, Rotrou a achevé de dessiner le personnage du matamore, dont il avait esquissé plusieurs traits dans Agésiian de Colchos et dans Amélie. Rosaran, Emile, Rhinocéronte, sont, sous trois formes différentes, le souvenir du Miles gloriosus de Plaute. Ce type était fort amusant à cette époque, où l'on en avait sous les yeux les originaux vivants. L'extravagance et la fanfaronnade des officiers espagnols choquait l'esprit déjà élégant et délicat du public français. Le matamore était devenu un personnage obligé du théâtre, et Rhinocéronte en est un portrait typique.
Qu'on l'écoute lui-même se vanter. Son valet Léonin lui demande:
Et devant quels témoins a paru ce grand cœur?
RHINOCÉRONTE.
11 n'en reste pas un, car tous sont morts de peur.
Ma seule voix, mon ombre et mon souffle, est funeste.
Sais-tu mes qualités ? lieutenant de la peste,
Intendant général dos menaces du sort,
Colonel du carnage et commis de la mort.
L'effroyable terreur de la terre et l'onde;
Pour tout dire en un mot : le destructeur du monde.
Les prétentions amoureuses du matamore ne sont pas moindres que ses prétentions guerrières.
Je ne me flatte point, mais j'ai, sans vanité, Entendu quelquefois parler de ma beauté Aussi bien que du corps je triompbe des âmes, Et, si je ne te dis qu'un million de dames, Que j'ai mis pour un jour dedans le monument, Ce n'est point me vanter, c'est parler sobrement. Quand à blesser les cœurs j'ai ma vue occupée, J'ai fait autant d'exploits des yeux que de l'épée. Selon l'air que je prends, tout succède à mes vœux : Ange quand il me plaît et diable quand je veux.
Et plus loin :
Je suis ce qui me plaît! j'ai cent fois pour un jour Pris ou laissé la forme ou de Mars ou d'Amour; Je me fais et défais, et, comme je m'avise, Je me rends agréable ou m'incapitanise : Tantôt je me signale en mille exploits vainqueurs, Tantôt me divertis au carnage des cœurs; Enfin, soit que je plaise ou soit que j'extermine, Toujours ou ma douceur ou ma force est divine.
Pour achever ce portrait, le matamore était aussi poltron que vantard, et, toutes les fois qu'il trouve à qui parler, il fait retraite, mais d'une manière fort grotesque, et se donnant à lui-même des raisons qui mettent sa vanité à l'abri. Lorsque Rhinocéronte est provoqué par Alexis, qui lui demande .-
Au moins une estocade Pour marquer le beau feu dont nous sommes épris;
Il repond :
Je ne hasarde poinl un homme de mon prix,
Qui sait par jugement mépriser une injure,
Et que tout cœur mourrait de la moindre blessure.
Il y a en outre dans Clarice un personnage de médecin, Hippocrate, prétendant à la main de Clarice comme Rhinocéronte, et certaines scènes comiques qui font pressentir Molière.
Ce nom glorieux nous servira de transition à l'examen des pièces imitées des anciens, et en particulier des Sosies, qui ont fourni Amphitryon à Molière. C'est, je le répète encore, dans cette imitation de l'antique que se dégage l'originalité de Rotrou. Ne pouvant ou n'osant pas étudier la passion dans le drame, il s'efforçait du moins d'y chercher des caractères.
Les Sosies sont de 1636. Déjà, en 1632, Rotrou avait emprunté à Plaute le sujet des Ménechmes. Dans ces deux comédies, il suit son modèle pas à pas, scène à scène. Il y a, toutefois, dans les Sosies, une plus libre allure; et le traducteur s'est permis des adjonctions et des coupures en rapport plus direct avec nos mœurs que le texte même de l'auteur latin.
Molière s'est chargé de faire de l'Amphitryon un sujet français. Nous n'avons pas à raconter la pièce, mais ce que l'on ignore généralement c'est que, en empruntant à la môme source que Rotrou, il a sans façon fait pareil honneur à ce dernier, et lui a dérobé des scènes entières qui ne sont pas dans Plaute, ne se donnant pas la peine de changer les expressions. On sait qu'il en a fait de même pour Cyrano de Bergerac. Molière appe-
lait cela prendre son bien où on le trouve. Cette réponse est fort spirituelle, certainement; toutefois il eut mieux valu pour Molière, puisqu'il s'était laissé dérober son bien, qu'il s'en reconstituât un autre. 11 était assez riche et assez intelligent pour cela. Je n'insiste pas, du reste, sur cette observation, et suis fort disposé à croire que, si les Sosies de Rotrou offrent une certaine curiosité, c'est à Y Amphitryon de Molière qu'ils la doivent. Entre les deux pièces, trente-deux ans se sont écoulés (1636- 1668), et il est probable que, si le succès des Sosies eût été considérable, ce court espace de temps ne l'eût pas fait oublier, et que les ennemis de Molière ne se fussent pas fait faute de crier au plagiat.
Quoi qu'il en soit, Rotrou n'a pas été inutile à Molière, et les citations suivantes vont le prouver :
ROTROU
— Où s'adressent tes pas? — Que t'importe? où je veux.
— Es-tu libre ou captif? — Oui. — Mais lequel des deux?
— Lequel des deux me plaît ou tous les deux ensemble.
— Ce maraud veut périr. - Tel menace qui tremble.
— Mais qui de grâce es-tu? Qui t'amène en ce lieu?
— J'appartiens à mon maître. Es-tu content? Adieu.