LE SALON DE
Il y a quelques années, monsieur Thiers et un de nos premiers peintres d'histoire se rencontrèrent dans un salon. L'artiste, entouré d'un cercle d'auditeurs, développait ses idées sur la peinture, lorsque mon sieur Thiers vint se jeter au milieu de cette conversation, argumenta sur chacun des principes, discuta les aperçus, nia les conséquences, et, descendant aux questions les plus délicates de la pratique, se donna le plaisir de reconstruire une esthétique à sa guise, imprévue, spirituelle, paradoxale, charmante, et développée en termes trop faciles et trop séduisants pour que les personnes qui l'écoutaient pussent reconnaître tout ce qu'elle avait de faux. 11 finit par prouver à ses auditeurs et au peintre lui-même qu'il n'enten-
dait rien au sujet qu'il traitait. Celui-ci, qui ne possède pas cette piaffe merveilleuse, n'était pas de force à jouter avec ce rude adversaire, il ne souffla mot. La conversation changea, et l'on vint à parler politique. L'artiste exposa des théories assez malsonnantes aux oreilles de ses auditeurs, et le fit avec la naïveté d'un homme peu versé dans la question qu'il traite, entassant hérésies sur hérésies. A une dernière monstruosité dite de la meilleure foi du monde, monsieur Thiers n'y tint pas ; il prit feu, et fit éclater, au milieu de toutes ces obscurités, le feu d'artifice de sa raison et de ses connaissances. Au beau milieu d'une démonstration victorieuse, son interlocuteur, l'arrêta court, et lui dit à peu près ceci : « Monsieur Thiers, vous connaissez beaucoup mieux que moi ce dont vous parlez, et vous n'avez nul mérite à me battre. Mais de quoi voulezvous que je parle, si ce n'est de politique, puisque tout à l'heure vous m'avez à peu près prouvé que je n'entendais rien à l'art et à la peinture. Croyez-moi, n'empiétons ni l'un ni Vautre sur la spécialité qui fait la gloire de chacun de nous. Notre rôle est assez beau pour que nous n'en ambitionnions pas d'autre. Vous êtes un homme politique, je suis un artiste. Si vous voulez intervertir les rôles, à votre aise; mais au moins ne les prenez pas tous deux, et soyez assez bon pour me dire celui qui vous convient, afin que je choisisse l'autre. » Malgré toute sa souplesse, monsieur Thiers n'avait pas de parade à ce coup droit : il s'exécuta de bonne grâce, en homme d'esprit qu'il est, et consentit courageusement à passer pour un peu moins universel .
Sous une forme assez vive, l'adversaire de monsieur
Thiers lui faisait sentir une vérité dont celui-ci a trop de bon sens et d'expérience pour ne pas être convaincu, sinon pour lui, au moins pour les autres : c'est que, pour arriver à un résultat quelconque, il faut que chacun s'en tienne à sa spécialité. L'opinion contraire est soutenue tous les jours avec talent, et elle flatte trop la vanité humaine pour qu'elle ne trouve pas de nombreux défenseurs; mais, quoi qu'on en puisse dire, les faits me semblent ici tellement évidents, qu'il me paraît difficile de la discuter longtemps et sérieusement. Oui, un des malheurs de notre époque, c'est que, dans quelque condition que Ton se trouve, à quelque étage de la société où le hasard nous ait fait naître, nous ne pouvons nous décider à suivre franchement la vocation à laquelle la nature nous a appelés. Nous nous donnons bien du mal pour faire notre route, pour élaguer les broussailles autour de nous; puis, quand le terrain est aplani, quand les premières et les plus grandes difficultés ont disparu, nous apercevons un de nos semblables déjà en marche, et, sans calculer la distance, sans nous rendre compte de nos forces et de nos aptitudes, nous nous jetons à la traverse pour le rejoindre; et, si par hasard nous l'atteignons, c'est essoufflés, fatigués, épuisés, et bien heureux de ne pas exciter les rires des spectateurs. Je sais bien que l'on décore cette manière de faire du beau nom d'ambition ; moi, je l'appelle autrement : c'est de l'envie. Je n'aime pas les récriminations contre les faits accomplis, mais que Ton réfléchisse au mal qu'a fait à la France cette rage de sortir de sa spécialité, et Ton verra si ce que j'avance n'est pas une vérité incontestable. Tout ce que je viens de dire ne doit nullement s'adresser aux pre-
miers tâtonnements d'un talent qui s'ignore et qui cherche sa voie. Je sais bien qu'avant de trouver une ligne on hésite, on en essaye plusieurs avant de s'arrêter à une. Sons ce rapport, les débuts d'un homme devenu important dans un tout autre genre méritent de captiver un instant l'attention et d'être traités avec soin. C'est ce que nous allons essayer de faire pour la brochure publiée il y a vingt-sept ans par monsieur Thiers sur le Salon de 18*25.
Avant d'entrer en matière, nous avons besoin de prendre toutes nos réserves. Il est bien entendu qu'ici nous n'envisageons monsieur Thiers que comme critique d'art, et que l'homme politique est tout à fait hors de cause. Notre sévérité, si l'on croit en trouver dans cet article, ne porte essentiellement que sur Fauteur du Salon tic 1822, et nous espérons avoir su allier avec convenance les devoirs du juge avec les égards que l'on doit à un homme de la valeur et de la position de- monsieur Thiers. Nous n'oublierons pas le respect que mérite celui qui, au milieu de l'ébranlement de notre société, a été un de ses premiers et de ses plus fermes soutiens. Sa ligne politique, nous tenons à le constater, est donc tout à fait en dehors de nos appréciations. Paulo minora canamus.
En 1822, monsieur Thiers était un jeune homme sans fortune, sans nom, sans protecteurs, mais admirablement doué de la nature, rempli de finesse, de vivacité, d'intelligence, de promptitude d'esprit, et surtout d'ambition, ce qui ne gâte jamais rien quand on connaît son mérite, et ayant hâte de quitter la modeste chambre qu'il occupait de moitié avec son ami monsieur Mignet. pour un théâtre plus digne de ses
facultés. Par l'entremise du député Manuel, il entra comme rédacteur au Constitutionnel, une puissance d'alors. Le journal et le journaliste s'en sont généreusement souvenus depuis. L'occasion était belle, et monsieur Thiers n'était pas homme à la laisser échapper. 11 tailla sa plume immédiatement ; et, en attendant mieux, sans être trop au courant de la question, avec cette merveilleuse faculté d'assimilation qu'il possède à un degré unique, se mit à faire une suite d'articles sur le salon de peinture, qui, revus et augmentés, furent réunis en brochure et publiés à part. Cette brochure, assez rare maintenant, a été éditée par Muradan, libraire, rue des Marais, n° 16. Elle est accompagnée de cinq lithographies dans le goût du temps, d'après des tableaux du salon : Y Intérieur d'une sacristie, par monsieur Duval le Camus ; Corinne, par monsieur Gérard ; le Soldat laboureur, par monsieur Vigneron ; un Cénobite, par monsieur de Forbin, et le Cours de l'Isère, par monsieur "Watelet. L'exemplaire sur lequel nous travaillons porte la dédicace suivante :