MARGRAVE DE BAREITH
SA COKKESPOKDANCE AVEC FEÉDÊRIC
La Margrave de Bareith nous est surtout connue par un ouvrage piquant, qui est un tort. Cette princesse pleine de mérite et d'esprit, l'aînée de Frédéric et sa vraie sœur par la pensée et par l'âme, mariée au prince héréditaire de Bareith, et peu à sa place dans cette petite Cour, se mit un jour, pour se désennuyer, à écrire toutes les peines, toutes les persécutions domestiques qu'elle avait éprouvées avant et même depuis son mariage. Elle revint à diverses époques sur ce récit qu'elle se faisait à elle-même, et le continua jusqu'au moment où elle devint margrave, et où son frère ensuite monta sur le trône. Elle n'avait pas de dessein bien arrêté en se livrant à cette distraction
1. En écrivant ninsi ce mot Bareith, j'ai suivi l'usage français du dernier siècle, l'orthographe de Voltaire, le titre même sous lequel les Mémoires de la Margrave furent publiés à Paris en 1811, et cette manière de prononcer, habituelle au monde d'autrefois, qui adoucissait volontiers les noms étrangers et les accommodait légèrement, au risque de les altérer. Les Grecs n'en faisaient pas d'autre; le dix-huitième siècle se croyait les mêmes droits. Le nom exact est Baireuih.
de sa solitude: «J'écris pour me divertir, disaitelle, et ne compte pas que ces Mémoires soient jamais imprimés; peut-être même que j'en ferai un jour un sacrifice à Vulcain, peut-être les donnerai-je à ma fille1; enfin, je suis pyrrhonienne là-dessus. Je le répète encore, je n'écris que pour m'amuser, et je me fais un plaisir de ne rien cacher de tout ce qui m'est arrivé, pas même de mes plus secrètes pensées. » Mais en écrivant ce qui lui est arrivé, elle raconte ce qu'ont fait les autres, ce qu'ils ont dit et machiné; elle les peint et elle les montre à nu dans leurs intrigues, dans leurs vices, dans leur nature fantasque ou brutale, dans leur fond de grossièreté épaisse et encore mal civilisée. A côté des ministres pervers et corrompus, dont elle eut à souffrir, elle peint également ses parents, qu'elle se pique de vénérer, le roi son père, la reine sa mère, quelques-unes de ses sœurs, le roi son frère qu'elle aime tendrement, et dont, à certains endroits, elle parle avec beaucoup d'aigreur, parce que la dernière partie des Mémoires fut écrite dans un temps où elle était brouillée avec lui. Ces Mémoires faits, elle les confia à un homme d'esprit, son médecin, M. de Superville, qui ne demeura point auprès d'elle. Ce manuscrit donné, elle l'oublia sans doute; de graves événements survinrent, qui occupèrent toutes les dernières années de sa vie. L'ouvrage dormit cinquante ans et plus, au fond d'une cassette, après quoi il fut imprimé (1810) et devint tout d'un coup aux yeux de tous un de ces travaux véridiques, naturels et terribles, comme les aime la Postérité, cette grande curieuse et cette décacheteuse de lettres, et
1. Sa fille unique, qui épousa le duc de Wurtemberg, et qui n'a pas laissé de postérité.
comme, de leur côté, les familles ont grand'raison de les redouter.
Elle n'a pas seulement parlé de ses parents très à la légère et au naturel, elle s'en est pris à tout ce qui l'entourait de sots et d'ennuyeux; elle a trahi le secret de l'intérieur des petites principautés. C'est elle qiû, par les portraits qu'elle a faits de ses premiers officiers et de son monde, a fourni d'inépuisables sujets de grotesques aux romanciers qui ont voulu amuser aux dépens des petites Cours allemandes d'alors. Elle a prêté des armes enfin contre l'ordre de choses qui était le sien, et qu'elle ne désirait ni avilir ni voir détruire.
Le mal est fait, et nous en profitons. La Margrave de Bareith qui avait eu une éducation très soignée, qui savait les langues modernes, l'histoire, la littérature, et qui aurait pu écrire ses Mémoires en anglais aussi bien qu'en allemand, les a écrits en français, de même que c'est en français qu'elle correspondait toujours avec son frère. C'est donc un écrivain Français de plus que nous avons en elle, et un écrivain peintre tout à fait digne d'attention. Il est curieux, pour se donner le sentiment d'un parfait contraste, mais d'un contraste qui n'a rien de criant, de la mettre en regard d'un Hamilton ou d'une Caylus peignant avec une finesse malicieuse les beautés de la Cour de Charles II ou celles de Marly ou de Versailles. On peut la rapprocher encore en idée de madame de Staal de Launay, nous retraçant dans ses ingénieux Mémoires les petitesses et les élégantes manies de la Cour de Sceaux. Ici la Margrave a affaire à une tout autre matière qu'elle attaque avec moins de façon: on ne se fait aucune idée, quand on ne l'a pas lue, de la grossièreté gothique et ostrogothique qu'elle nous démasque dans son
entourage, et, si supérieure qu'elle soit à son sujet, elle en a quelque chose dans sa manière; il en rejaillit par moments sur elle et sur son ton des teintes désagréables: cette jeune femme qui écrit (car elle commença d'écrire ses Mémoires à vingt-cinq ans) a des crudités de Saint-Simon quand il dévisage les gens, et, faute d'occasion sans doute, et de savoir où la placer, elle ne dédommage jamais par de la grâce. Et pourtant, si l'on parvient à triompher du dégoût qu'inspirent le caractère hideux des intrigues et des personnages et cette continuité de laideurs et d'horreurs, on verra combien elle y apporte de moquerie, d'enjouement, de tour heureux. Je ne fais qu'indiquer un portrait du général ministre Grumbkow, persécuteur odieux de Frédéric et de sa sœur: dans son duel avec le prince d'Anhalt, elle le montre effaré et tremblant, et rappelle toutes les autres preuves qu'il avait données de la même disposition, soit à la bataille de Malplaquet, où il était resté dans un fossé pendant tout le temps de l'action, soit au siège de Stralsund, où il s'était démis fort à propos une jambe dès le commencement de la campagne, ce qui le dispensa d'aller à la tranchée: «Il avait, conclut-elle, le même malheur qu'eut un certain roi de France, qui ne pouvait voir une épée nue sans tomber en faiblesse1; mais, excepté tout cela, c'était un très brave général. » Et ailleurs, montrant le roi son père qui ne s'accommodait pas des manières polies et réservées du prince héréditaire de Bareith, tout en le lui donnant
1. Elle se trompe: aucun roi de France n'eut pareil faible. Elle veut parler de Jacques, roi d'Ecosse, fils de Marie Stuart, et qui dut cette crainte, dit-on, à la circonstance de l'assassinat de Kiccio, tué sous les yeux de sa mère enceinte.
pour mari: «Il voulait un gendre, dit- elle, qui n'aimât que le militaire, le vin et l'économie. » Certes, dans une société idéale où l'on se figure réunis les Caylus, les Hamilton, les Grammont, les Sévigné, les Coulanges, les Saint-Simon, les Staal de Launay, les Du Deffand, la Margrave n'eût pas été hors de sa place ni dans l'embarras; elle eût trouvé bien vite à payer son écho par maint trait d'esprit et de raillerie bien assénée, qui eût été applaudi de tous et de toutes, de même que son frère, en causant, n'était en reste de mots excellents ni avec Voltaire, ni avec personne; mais à la lecture, et eu égard au genre et à la nature des tableaux, elle garde sa couleur étrange et son accent exotique. Traitons-la donc, sinon comme une Française à l'étranger, du moins comme une amie de la France, et qui, jusque dans le fort de la guerre de Sept ans, écrivait à ce même Voltaire, en lui parlant des Français, alors adversaires déclarés: « J'ai un chien de tendre pour eux qui m'empêche de leur vouloir du mal. » Toutefois sachons bien une chose: la Correspondance entre elle et son frère, que vient de publier M. Preuss, et les remarques que cet exact éditeur y a jointes, nous prouvent que si les Mémoires de la Margrave de Baraith sont sincères, ils ne sont pas toujours très fidèles. Elle les a écrits dans la solitude, et aussi quelquefois dans la mauvaise humeur. Elle dissimule quelques faits, elle en altère d'autres, ou plutôt ils s'altèrent d'eux-mêmes dans sa mémoire et dans son esprit, qu'aigrissent la mauvaise santé et de trop continuels chagrins. Le contrôle qu'on peut maintenant établir entre la dernière partie des Mémoires de la Margrave et sa Correspondance authentique avec Frédéric permet de juger plus équitablement
14 LU. Sainte-Beuve, Portraits allemands. 209
de quelques-unes de ses assertions. Frédéric y gagne, et elle-même en définitive, quoique prise en faute, n'y perd pas. L'élévation de cœur en effet, la noblesse de sentiments qui était inhérente à sa nature et qui, dans ses Mémoires, est masquée par l'esprit de plaisanterie et de satire, se prononce davantage dans les lettres: la Margrave s'y montre par ses meilleures et ses plus solides qualités, non plus comme le peintre moqueur et caricaturiste de sa famille, mais bien plutôt comme une personne passionnée, aimante, et, quand il le faudra, héroïque et généreuse, dévouée à l'honneur de sa maison; et c'est aussi par ces côtés sérieux et moins connus que nous prendrons plaisir à la dégager et à la dessiner en face de son frère.
Née en 1709 et de trois ans plus âgée que lui, de bonne heure elle aima ce frère plus que tout. Occupée tout le jour par ses maîtres, son unique récréation était de le voir: « Jamais tendresse, dit-elle, n'a égalé la nôtre. Il avait do l'esprit; son humeur était sombre; il pensait longtemps avant que de répondre, mais en récompense il répondait juste. Il n'apprenait que très difficilement, et on s'attendait qu'il aurait avec le temps plus de bon sens que d'esprit. J'étais au contraire très vive ...» On voit au château de Charlottenbourg un tableau qui représente Frédéric âgé de trois ans, à la promenade, battant du tambour et paraissant entraîner sa sœur aînée la princesse Wilbelmine, qui l'accompagne et le suit. Elle le protégeait en toute rencontre; quand l'âge de l'étude vint pour lui, elle l'y excita en lui faisant honte de négliger ses talents; elle était sa confidente la plus chère avant qu'il connût le mal: c'était son bon Génie. Ses facultés, à elle, ne paraissent nullement avoir été inférieures à celles
de ce frère si éminent. Elle était de la race des sœurs de gévie, qui ont en partage le même feu «acre dont le frère célèbre tirera des flammes, et qui l'entretiennent plus pur. Douée de la plus heureuse intelligence, d'un esprit plein de lumière et de saillies, d'une mémoire merveilleuse, de bons et droits sentiments, d'une belle âme faite pour la vertu, jolie dans sa jeunesse avant que le mal l'eût détruite, et ornée de grâces naturelles, elle fut pourtant dès l'enfance une des personnes les plus malheureuses, les plus cruellement maltraitées qui se puissent voir dans aucune classe de la société (je n'excepte pas la plus inférieure), et elle eut de tout temps une existence souffrante et tourmentée, avec bien peu de doux moments. La discorde qui se mit entre ses parents au sujet de son mariage et de celui de son frère, l'égoïsme et le petit génie de la reine leur mère, les violences et les crédulités fabuleuses du roi leur père, en amenant d'horribles scènes domestiques, forcèrent la princesse Wilhelmine à faire de bonne heure les plus tristes et les plus solides réflexions, et la mûrirent avant l'âge. Destinée selon toute apparence à monter sur un trône, celui d'Angleterre, elle ne le désirait que médiocrement et se consola de le manquer. Elle avait de la philosophie dans le meilleur sens du mot, et, avec le sentiment de ce qu'elle était et la volonté de ne condescendre à rien d'indigne, elle souhaitait avant tout une vie sérieuse et tranquille, l'étude, les beaux-arts et la musique, les charmes de la société. Après les heures qu'elle employait auprès de son estimable gouvernante madame de Sonsfeld, personne de mérite qu'un coup du Ciel lui donna pour remplacer l'abominable Leti, ses meilleurs moments, ses seuls bons moments étaient ceux qu'elle passait avec
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son frère, et si la raillerie, la satire, le rire aux dépens du prochain les occupaient trop souvent, il faut bien penser que c'était une revanche très permise à des natures supérieures entourées d'êtres grossiers, abjects ou méchants qui les opprimaient. Dans cette raillerie de la princesse Wilhelmine, il se mêlait bien plus de gaieté encore et d'irrésistible sentiment du ridicule que de malice arnère; elle ne chercha jamais à rendre à personne le mal qu'elle en avait reçu.
Elle ne paraît pas avoir été faite pour ce qu'on appelle les passions; elle le dit elle-même quelque part:
Je ne puis tirer grande gloire de ma vertu. Je suis d'opinion que cette qualité ne consiste qu'à résister aux tentations; comme je n'y suis point exposée, et que je possède l'attribut de n'en point être susceptible, je ne puis tirer vanité d*un mérite inné avec moi. Rien ne me fait plus de plaisir qu'un bel opéra, mes oreilles communiquent les doux accents de la voix jusqu'au fond de mon cœur; un beau jardin, de magnifiques bâtiments charment mes yeux: mais si de pareils plaisirs pouvaient faire tort à mon honneur, je m'en priverais. »
Mariée par une boutade de son père au prince héréditaire de Bareith, qu'elle ne connaissait pas auparavant, elle en parle toujours avec estime et affection; elle l'aima, s'attacha tendrement à lui, et n'eut pas d'effort à faire pour mettre son âme en accord avec ses devoirs. Elle souffrit beaucoup de ses inconstances et de ses infidélités. Pourtant cet attachement conjugal n'a pas le caractère d'une passion; c'est plutôt son amitié avec son frère qui aurait pris ce caractère et qui serait devenue un culte, à Frédéric n'y avait porté atteinte plus d'une fois par ses inégalités et rudesses involontaires. Cette amitié passionnée
resta sans un refroidissement et sans une tache jusqu'au moment où Frédéric, emporté par la fougue de l'âge et outré par les persécutions domestiques, se livra sans frein à ses mauvais penchants. Elle a noté les altérations sensibles qui se marquaient dans la conduite et la manière d'être de son frère envers elle après ces absences et ces veines d'égarement. Il lui a rendu cette justice, qu'elle fit tout pour l'en tirer:
L© vice à son aspect n'osait jamais paraître: De mes sens mntinés elle m'a rendu maître; C'était par la vertu qu'on plaisait à ses yeux.
Ce sont des vers de Frédéric, et non des mauvais. La première lettre qui ouvre leur Correspondance est de Frédéric, et datée de Custrin, où il était alors enfermé (1er novembre 1730), à la veille du Conseil de guerre que son père avait convoqué pour le juger: il s'agissait de sa tête, et son père voulait qu'on lui appliquât la loi prussienne comme à un déserteur. La lettre est enjouée et faite pour amener un triste sourire sur les lèvres de cette courageuse sœur, qui lui demeura si fidèle et si dévouée en une si affreuse crise. Les lettres suivantes, choisies par l'éditeur dans un nombre fort considérable, sont de peu d'intérêt et, à dire le vrai, un peu enfantines ou un peu écolières; ils font tous deux leur apprentissage de langue et d'esprit; ils achèvent leur rhétorique par lettres. La Margrave, d'ailleurs, est déjà mariée; Frédéric se trouve l'être aussi, malgré lui. Son père paraît souvent fort mal de santé durant ces années, et lui sur le point d'être roi. Les sentiments qu'ils expriment l'un et l'autre sur ce roi redouté qui les a fait tant souffrir, et sur sa perte prochaine, sont ce qu'on peut attendre de natures sincères et dont le fonds n'est pas méchant. Ils le regretteront
peu, ils se consoleront vite, ils souffrent pourtant ; la nature parle, la nature pâtit, comme ils disent; ils connaissent la tendresse du sang; et Frédéric annonçant enfin à sa sœur cette mort, dès longtemps prévue, le fait en ces mots (1er juin 1740): t Ma très chère sœur, le bon Dieu a disposé hier, à trois heures, de notre cher père. Il est mort avec une fermeté angélique, et sans souffrir beaucoup. Je ne saurais réparer la perte que vous venez de faire en lui que par la parfaite amitié et sincère tendresse avec laquelle, etc. »
Avant cette mort, il y a bien quelques plaisanteries encore, quelques allusions aux manies du roi et à ce qu'on en sait d'ailleurs. La Margrave est malade, comme elle le sera très habituellement par suite des chagrins qui avaient déjà ruiné sa santé et qui abrégèrent sa vie; elle a besoin d'un médecin habile: Frédéric lui en indique un à Berlin, M. de Superville, et lui dit d'écrire au roi pour l'obtenir. Quand elle l'a obtenu, il lui donne le moyen sûr pour le garder près d'elle autant qu'elle le voudra, et même pour entreprendre un voyage s'il le lui ordonne: c'est que le Margrave envoie au roi quelques grands hommes pour son régiment favori ; moyennant cette « galanterie de six pieds » faite au roi, tout ira bien ; « deux ou trois grands hommes envoyés à propos seront des arguments vainqueurs1. » — Le général ministre
1. Dans une lettre de Frédéric à Maupertuis écrite bien des années après, il lui échappe une allusion à la dureté de son père, qui est assez touchante. Maupertuis venait de perdre le sien âgé de quatre-vingt-quatre ans; Frédéric essaie de le consoler par toutes les raisons naturelles: «Vous l'avez vu rassasié de jours, il vous a vu couvert de gloire. . . » Et il ajoute: « Vous avez eu un bon père, c'est un bonheur que n'ont pas eu tous vos amis. »
Gnimbkow, qui a tant persécuté Frédéric et sa sœur, meurt un an avant son maître, laissant une mémoire généralement exécrée. La Margrave engage son frère à lui faire une épitaphe satirique ; Frédéric ne s'y prête que pour lui obéir, et le moins possible: « Si M. de Grumbkow, dit-il, ne m'avait jamais fait de mal, je pourrais lui faire une épitaphe; mais tout ce que je pourrais en dire sentirait trop la prévention, et d'ailleurs je crois que ce serait trop d'honneur. » Quand on a lu dans les Mémoires de la Margrave ce qu'ils eurent l'un et l'autre à souffrir de Grumbkow, on trouvera qu'ils en parlent ici avec bien de la douceur et sans rancune. C'est bien plutôt de ses études, de ses vers, de sa musique, de ses concertos, de la métaphysique de Wolff, que Frédéric, en ces années de loisir et d'attente, aime à entretenir sa sœur, et dans les combinaisons idéales de vie philosophique et dévouée aux Muses dont il se berçait volontiers dans ses retraites de Euppin et de Eheinsberg, il se plaît toujours à la considérer comme un protecteur et un guide, comme son Génie heureux et son bon Démon.
Frédéric devenu roi (1740), le ton affectueux et tendre de la Correspondance n'a pas changé d'abord. Dans sa première année de règne, Frédéric va visiter sa sœur à l'Ermitage près de Bareith, elle vient à son tour le visiter à Berlin; l'amitié, et une amitié vive, exaltée, n'a cessé de respirer dans tout ce qu'ils s'écrivent; Frédéric s'en inspire même pour faire d'assez jolis vers. Ainsi, en quittant l'Ermitage, où il est retourné la voir en 1743:
Ce ne sont point, ma sœur, tous vos "brillants plaisirs,
C'est vous seule que je regrette.
Je m'arrache de vous, et je reste à moitié. . .
Et ici les lettres et les faits ne s'accordent point avec la dernière partie des Mémoires de la Margrave. Celle-ci voudrait y faire croire à un refroidissement soudain de Frédéric roi, et elle s'en plaint comme d'une inconstance sans motif. C'est elle qui eut dans ce qui va suivre les premiers torts; voici comment on les explique. La Margrave, en se mariant, avait désiré avoir près d'elle les nièces de madame de Sonsfeld, sa gouvernante, les demoiselles de Marwitz; plus tard, voyant que son mari paraissait distinguer l'une d'elles, elle fut jalouse et désira la marier. Or, elle n'avait obtenu du feu roi cette jeune personne qu'à la condition expresse et sur sa parole d'honneur qu'elle ne la marierait pas hors de Prusse. Se croyant dégagée de sa promesse par la mort du roi son père, elle passa outre à cette condition et fit épouser à mademoiselle de Marwitz un officier du régiment impérial dont le Margrave était propriétaire. Frédéric, que sa sœur n'avait pas mis dans le secret de ses motifs particuliers, et gardien non moins jaloux que son père des intérêts de la patrie jurassienne, trouva à redire à ce mariage étranger, ainsi qu'à d'autres marques que la Cour de Bareith semblait donner, vers ce temps, de son penchant pour l'Autriche, et il en témoigna son mécontentement à sa sœur. La Margrave, ayant précisément achevé d'écrire ses Mémoires durant cette brouille (1744), se laissa aller à la prévention qui la dominait alors, et, en se ressouvenant du passé, elle y fit rejaillir quelque chose de l'irritation présente; ses souvenirs se colorèrent au gré de son humeur. La Correspondance permet aujourd'hui de tout rectifier avec certitude. On y voit la princesse qui ne tarde pas à revenir d'elle-même, et qui fait réparation à son frère pour les dégoûts qu'elle lui
a donnés, et pour les injustices dont elle s'est rendue coupable envers lui. Parmi les lettres qui mènent à l'entière réconciliation, il faut surtout citer celle du 21 février 1748, dans laquelle la Margrave s'épanche avec une tendresse sans réserve :
«Permettez -moi, lui dit-elle, que je vous ouvre mon cœur, et que je vous parle avec confiance et sincérité sur un sujet qui m'a causé depuis quelques années le plus mortel chagrin. Combien de fois ne me suis-je pas reproché l'irrégularité de ma façon d'agir envers vous! Ma dernière maladie, une mort prochaine, ont augmenté mes réflexions. Un mûr examen sur moi-même m'a convaincue que, dans tout le cours de ma vie, je n'avais été coupable qu'à l'égard d'un frère que mille raisons devaient me rendre cher, et auquel mon cœur avait été lié depuis ma tendre jeunesse par l'amitié la plus parfaite et la plus indissoluble. Votre générosité vous a fait oublier mes fautes passées, mais ne m'empêche pas d'y penser à toutes les heures du jour. Une compassion mal placée, et une trop grande faiblesse pour une personne que je me croyais entièrement attachée, m'ont fait faillir. »
Et elle entre dans l'explication sur le chapitre de mademoiselle de Marwitz et sur les sujets de plainte qu'elle a contre elle. Frédéric lui répond avec une parfaite bonté et amitié:
■ Mon cœur a toujours été le même à votre égard, et comment ne l'aurait-il pas été! les sujets de différends que nous avons eu étaient si minces dans leur origine, que c'aurait été bien méconnaître les lois de l'amitié que de se brouiller sérieusement pour des choses qui en valaient si peu la peine. Votre bon cœur a jugé des autres par lui-même. Si vous avez été trompée, la perfidie en est d'autant plus affreuse, et vous n'avez aucun reproche à vous faire. Il est vrai que vous mériteriez de trouver toujours des cœurs semblables au vôtre; mais ils sont rares, ma chère sœur . . .
A partir de ce moment, toute trace des premiers dissentiments entre eux a disparu; leur amitié renaît de ses cendres plus brillante et plus vive; elle reprend ses liens, plus étroite que jamais, et désormais indissoluble: frère et sœur ne cesseront plus « de faire une âme en deux corps. »
Les neuf années qui précèdent la guerre de Sept ans sont remplies et animées par cette Correspondance tout à fait agréable et à l'honneur de tous deux. Ce fut la belle époque et la plus littéraire du règne de Frédéric; c'est alors qu'il cherche à rassembler autour de lui l'élite des hommes distingués de son temps, et qu'il semble un instant près d'y réussir. Il avait compté d'abord mener ces choses de la science et ce personnel du belesprit avec une précision presque administrative. A peine monté sur le trône, il avait écrit à sa sœur (29 juillet 1740): «Nos savants n'arriveront qu'à la fin de l'année, et j'espère de recueillir à Berlin tout ce que ce siècle a produit de plus fameux. Il ne manque uniquement que votre chère personne pour couronner l'œuvre...» A défaut de la princesse, l'œuvre ne lui parut couronnée que lorsque, dix ans après, il eut Voltaire. Il paya cher, on le sait, cette courte satisfaction, et Voltaire aussi. La manière dont Frédéric parle de lui à sa sœur, et dont il parle aussi des autres beauxesprits en toute vérité et sincérité, est piquante. Voltaire, dans ce fameux séjour, ne se brouilla finalement avec Frédéric que parce qu'il avait commencé par avoir à Berlin procès sur procès, qu'il s'était brouillé auparavant avec ses autres confrères les gens de lettres, et qu'il avait introduit la guerre civile dans l'Académie:
t L'affaire de Voltaire (un procès avec le juif Kirschel) n'est pas encore finie, écrivait Frédéric à sa sœur (2 février
1751). Je crois qu'il s'en tirera par une gambade; il n'en aura pas moins d'esprit, mais son caractère en sera plus méprisé que jamais. Je le verrai quand tout sera fini; mais, à la longue, j'aime mieux vivre avec Maupcrtuis qu'avec lui. Son caractère est sûr, et il a plus le ton de la conversation que le poète, qui, si vous y avez bien pris garde, dogmatise toujours. »
C'est la première fois que j'entends faire ce reproche à Voltaire causeur, de dogmatiser toujours; je ne m'étonne pas que peu de gens le lui aient fait: c'est que bien peu étaient en mesure de le lui faire. Voltaire devenu célèbre n'avait plus son égal; chacun en sa présence baissait pavillon et l'écoutait volontiers. Pourvu qu'il se dessinât et qu'il fût lui-même, on ne trouvait jamais qu'il en dît trop. Frédéric, qui aimait à contredire à son tour et à croiser le fer sans céder du terrain, rencontrait en lui un interlocuteur exclusif et tranchant: c'étaient, après tout, deux esprits rois ; ils pouvaient avoir de belles entrevues, plutôt qu'une habitude et une égalité d'entretiens.
Séduit par l'esprit de Voltaire, Frédéric tient bon tant qu'il peut contre les tracas et les zizanies qu'a engendrées son séjour; il exprime pourtant à ce sujet plus d'une pensée de pur bon sens et de morale pratique, et qui peut servir de leçon aux littérateurs de tous les temps:
« Après avoir goûté de tout et essayé de tous les caractères, écrit-il à sa sœur (29 décembre 1751), on en revient toujours aux personnes de mérite: Il n'y a que la vertu de solide, mais elle est rare à trouver. »
«Ici, lui dit-il encore (13 mars 1753), le Diable s'est incarné dans nos beaux -esprits; il n'y a plus moyen d'en venir à bout. Ces gens n'ont d'esprit que dans la société; ils sont sévères sur leurs ouvrages pour ne point être critiqués par d'autres, et indulgents sur leur conduite,
qui d'ordinaire est ridicule, et qu'ils croient ne point passer à la postérité. »
«Vous me voyez encore effarouché (16 juin 1753) de nies aventures avec messieurs les beaux-esprits; mais j'ai essuyé quelques éclaboussures en passant, comme il arrive qu'on reçoit des coups en voulant séparer des gens qui se battent. ■»
« C'est une consolation pour les bêtes de voir qu'avec tant d'esprit souvent on n'en vaut pas mieux. » (21 novembre 1754.)
Je ne donne ici que la moralité que tire Frédéric de ce démêlé avec Voltaire: quant à ses jugements sur l'homme, ils sont trop sévères, trop durs, pour qu'une plume française se complaise à les répéter. La Margrave de Bareith, qui avait vu les choses d'un peu plus loin, resta, même dans le premier moment de l'éclat, plus indulgente au poète: il continuait de lui écrire, et au plus fort de l'orage il eut soin de se la concilier:
« Les lettres qu'il a écrites à ses amis ici (à Bareith), dit-elle à son frère, lettres qui sont écrites sans défiance et qu'on ne m'a montrées qu'après de fortes instances, sont fort respectueuses sur votre sujet. Il vous donne le juste titre de grand homme. Il se plaint de la préférence que vous avez donnée à Maupertuis, et de la prévention que vous avez contre lui. Il raille fort piquamment sur le sujet de ce dernier, et je vous avoue, mon cher frère, que je rCai pu m' empêcher de rire en lisant V article ; car il est tourné si comiquement qu'on ne saurait garder son sérieux. »
Elle était donc gagnée quand même par ce tour charmant, spirituel, amusant, qui reconquit plus tard Frédéric; elle fit comme la postérité, elle rit et elle fut désarmée. Elle était bien Française en cela.
Voltaire, reconnaissant de son procédé et de tout ce qu'elle eut avec lui de gracieux pour lui
faire oublier l'accident do Francfort, lui a- rendu ce témoignage : « Jamais une si belle âme ne sut mieux faire les choses décentes et nobles, et réparer les désagréables1. »
L'aventure de Voltaire rendit Frédéric plus circonspect. La Margrave s 'étant avisée de lui parler du brillant Saint-Lambert comme d'un hôte et d'un académicien possible, il lui répond (20 janvier 1754):
« J'ai entendu parler de Saint -Lambert, dont vous faites mention, ma très chère sœur, mais je ne crois pas que ce soit un homme qui me convienne. Ces jeunes Français sont trop peu philosophes pour s'accommoder de la vie solitaire que je mène: ce n'est le fait que de gens qui se sont dévoués aux Lettres. »
D'Alembert serait plus l'homme de Frédéric; celui-ci en parle en des termes si naturels, qu'on croit voir la personne même dans sa modestie de grand géomètre, et quand Diderot ne le poussait pas aux affaires de parti (7 juillet 1755):
« J'ai vu à Wesel d'Alembert, qui me paraît un très aimable garçon; il a beaucoup de douceur et de l'esprit,
1. On lit dans les Lettres inédites de Voltaire récemment publiées par M. Alphonse François, dans une lettre à Moncrif, datée de Colmar le 24 avril 1754 (tome I, page 241): a Je fus tout ébahi hier quand on vint me dire dans ma solitude de Colmar que la sœur du roi de Prusse, madame la Margrave de Bareith, m'attendait à souper, et où? à son auberge. J'y vais en me frottant les yeux. Elle veut m'emmener en Languedoc, où elle va passer l'hiver pour sa santé... Croiriez-vous que cette sœur du roi de Prusse a voulu absolument voir ma nièce? Elle lui a fait toutes les excuses possibles d'une certaine aventure de Cimbres et de Sicambres, et elle a fini par me faire un présent magnifique. Tout cela, d'un bout à l'autre, a l'air d'uD rêve. » En écrivant ainsi à Moncrif, Voltaire comptait bien que son récit courrait la ville ft la Cour.
joint à un profond savoir, sans prétentions. Il m'a promis de venir, l'année qui vient, passer trois mois chez moi, et alors nous capitulerons peut-être pour plus longtemps.
D'Alembert alla faire une visite au roi à Berlin, mais il ne capitula point et demeura fidèle à ses amitiés de Paris.
Parmi les hommes de lettres qui moururent à Berlin, il en est un assez peu estimé et dont les ouvrages sont dès longtemps au rebut: ne croyez pas que Frédéric les trouvât bons, mais il nous fait du personnage un portrait vivant et parlant, qui dit tout en quelques lignes:
« Nous avons perdu le pauvre La Mettrie (21 novembre 1751). Il est mort pour une plaisanterie, en mangeant tout un pâté de faisan ... ; il s'est avisé de se faire saigner pour prouver aux médecins allemands qu'on pouvait saigner dans une indigestion; cela lui a mal réussi ... Il est regretté de tous ceux qui l'ont connu. Il était gai, bon diable, bon médecin, et très mauvais auteur; mais en ne lisant pas ses livres, il y avait moyen d'en être très content. »
Ainsi, ne connaître des uns que leurs livres, et, pour plus de sûreté, se priver de leur personne; — des autres, ne connaître que la personne, en évitant soigneusement leurs livres: la recette est bonne à retenir, et peut-être quelquefois encore à appliquer.
Ces diverses nouvelles que Frédéric écrit à sa sœur ne sont que des accidents de leur Correspondance: le fond est plutôt de leurs sentiments, de leurs pensées, de questions morales ou métaphysiques que la sœur propose au frère et que celui-ci s'applique à résoudre, par exemple: «De la différence qu'il y a entre la constance en estime et la constance en amour. » Elle a du loisir à Bareith, et ce ne sont que les sujets et les vis-à-vis qui lui
manquent pour y fonder à sa manière un petit hôtel de Brancas ou de Eambouiliet. Les opéras, les chanteurs et cantatrices, qui sont un de ses plaisirs, ne lui suffisent pas: elle a besoin de conversation; il y a des vides et des silences autour d'elle: «Nos entretiens me semblent comme la musique chinoise, où il y a de longues pauses qui finissent par des tons discordants. » Cette conversation qui lui manque de près, elle la cherche au loin, et elle trouve heureusement dans son frère un correspondant qui a du temps pour tout. Je ne sais s'il est bien vrai, comme il le dit, qu'il se sent esclave d'être roi et que c'est un métier qu'il ne fait que par pure nécessité et parce que sa naissance l'y condamne: «La plupart du monde ambitionne de s'élever; pour moi, je voudrais descendre, si pour prix de ce sacrifice, qui n'en serait pas un parce qu'il ne me coûterait rien, j'obtenais la liberté. » Cette liberté, s'il l'avait eue entière, aurait bien pu l'embarrasser, de l'ambition dont il était, et avec son activité ardente. Dans un voyage que la Margrave fait pour sa santé en Italie, elle lui cueille à Naples une branche du laurier de Virgile, et la lui envoie comme un don offert par l'Ombre du poète au héros rival d'Alexandre. Frédéric se prête peu à ces enthousiasmes de sa sœur, et quoiqu'il ait alors les cinq victoires de ses deux guerres de Silésie, il paraît réellement confus du compliment: «Je vous avoue que je suis tombé de mon haut en recevant une couronne de lauriers de vos mains. S'il y avait quelque chose de capable de renverser ma chétive cervelle, c'aurait été les choses obligeantes que vous y ajoutez...; mais, ma chère sœur, en faisant un retour sur moi-même, je n'y trouve qu'un pauvre individu composé d'un mélange de bien et de mal;
souvent très mécontent de soi-même, et qui voudrait fort avoir plus de mérite qu'il n'en a; fait pour vivre en particulier, obligé de représenter; philosophe par inclination, politique par devoir; enfin, qui est obligé d'être tout ce qu'il n'est pas, et qui n'a d'autre mérite qu'un attachement religieux à ses devoirs. » En paraissant se diminuer ainsi, en repoussant nettement tout prestige, et en rejetant loin de lui tout ce qui est du demi- dieu, Frédéric avait soin de se faire encore ressemblant à un très bel idéal de roi. Mais ce qu'on peut dire après cette lecture, c'est qu'il y justifie assez bien sa définition, et que, dans cette Correspondance de frère à sœur, il se met tout entier par un côté de sa nature, par le côté littéraire, le côté artiste, virtuose et bel-esprit. Ce n'est point seulement par complaisance et pour condescendre à autrui qu'il entre dans cette variété de matières, c'est bien par goût, avec abandon et plaisir. Il n'y a presque rien du roi, c'est un particulier qui cause de ce qui ferait le charme de sa vie. Et toute cette familiarité du vieux frère (comme il s'appelle) se relève d'une constante admiration pour cette sœur qu'il estime évidemment supérieure à lui par les talents et la beauté de l'intelligence, par le génie, il articule le mot : « S'il y a un être créé digne d'avoir une âme immortelle, c'est vous, sans contredit; s'il y a un argument capable de me faire pencher vers cette opinion, c'est votre génie1. » Il est prodigue envers elle d'attentions,
1. On lit chez un autre écrivain français de Berlin, chez Ancillon, cette pensée, qui n'est que celle de Frédéric sous une forme plus générale: « 11 y a des âmes tellement riches, que, dans leurs développements successifs et graduels, elles semblent pouvoir remplir l'éternité: ces âmes prouvent l'immortalité de notre être. 11 y a d'autres
de petits présents; il entre dans ses peines, il tremble pour sa vie : il nous la fait voir avec « un je ne sais quoi de gracieux, un air de dignité tempérée par l'affabilité, » que les Mémoires de la Margrave ne nous indiqueraient pas; il nous intéresse, en un mot, par l'affection respectueuse qu'elle lui inspire, à cette frêle créature d'élite, à « ce corps si faible et cette santé délicate à laquelle est jointe une si belle âme. »
La guerre de Sept ans, en venant rompre le cours des prospérités de Frédéric et de ses loisirs si bien occupés, mit à l'épreuve l'âme de sa sœur, cette âme supérieure et sensible, et nous permet de l'apprécier par ses plus hauts côtés, dans son attitude vraiment historique.
Cette guerre, Frédéric la voyait de loin venir, quoiqu'elle l'ait en définitive un peu surpris. Sa sœur la présageait et la craignait dès 1755, en observant les lointaines escarmouches entre l'Angleterre et la France au sujet des limites du Canada, et les hostilités maritimes qui en furent la suite:
« Vous me marquez vos craintes pour la guerre, lui écrivait-il (21 septembre 1755); mais, ma chère sœur, il y a bien loin de la rivière d'Ohio à la Sprée, et du fort de Beau- Séjour à Berlin. Je parierais bien que le3 Autrichiens ne marcheront pas sitôt en Flandre. La guerre voyage en grande dame: elle a commencé en
âmes qui paraissent tellement au niveau des misères de la vie humaine, qu'il semble que l'étoffe manquerait si l'on voulait faire d'elles autre chose que ce qu'il faut pour la vie actuelle; et ces âmes paraissent au premier coup d'œil démentir la doctrine de l'immortalité. » liais Frédéric y met moins de façons, et il n'hésite pas à placer le niveau moyen do l'humanité au-dessous d'une trop sublime espérance.
15 LU. Sainte-Beuve, Portraits allemands. L'L'O
Amérique, à présent elle est arrivée dans l'Océan et dans la Manche; elle n'a pas débarqué encore, et si elle prend terre le printemps qui vient, elle pourrait peut-être, pour plus grande commodité, cheminer en litière, de sorte qu'on la verra venir de loin; et, après tout, on est exposé à tant de hasards dans le cours commun de la vie, que la guerre n'y ajoute qu'un petit degré de plus. »
Bientôt les deux puissances rivales, sentant qu'une lutte ouverte était inévitable, travaillèrent à engager dans leur querelle les divers États du Continent: la France s'allia à l'Autriche, l'Angleterre s'unit à la Prusse. Frédéric, recevant le duc de Nivernais comme ambassadeur du Cabinet de Versailles, exprimait à sa sœur le regret de ne pouvoir jouir en lui de l'homme aimable. Engagé, disait-il, dans des négociations très délicates et très épineuses, il craignait que ses lettres ne se ressentissent de son ennui. Après avoir tâté l'Autriche et s'être assuré de ses mauvais desseins, il se décida à prendre les devants et à entrer en campagne sans déclaration préalable. C'était le conseil de sa sœur.
i Votre volonté est accomplie, lui écrivait-il après la victoire de Lowositz (4 octobre 1756); impatienté par les longueurs des Saxons, je me suis mis à la tête de mon armée de Bohême, et j'ai marché d'Aussig à un nom qui m'a paru de bon augure, étant le vôtre, au village de Welmina. J:ai trouvé les Autrichiens ici, etc. »
La formidable année 1757 commence; c'est celle qui fut la plus fertile en péripéties de toutes sortes, et où Frédéric parut épuiser toutes les chances contradictoires de la fortune: il n'en eut plus dans les années suivantes que des répétitions encore bien rudes, mais affaiblies. La Margrave prend la part la plus entière à son sort; elle l'admire comme son héros, comme le plus grand prince régnant,
« et un de ces phénomènes qui ne paraissent tout au plus qu'une fois dans un siècle. » Après ses premiers succès dont il ne profite peut-être pas autant qu'il aurait pu1, elle le voit près d'être écrasé entre les trois puissances ennemies: elle brûle de s'entremettre en sa faveur. Les événements le pressent d'y consentir. Après la perte de la bataille de Kolin (le 18 juin), il se montre disposé à laisser agir dans ses intérêts cette sœur au courage viril, qui ne saurait rien lui conseiller que de digne. Elle lui avait offert de tenter une voie de conciliation du côté de la France:
« Votre courrier ne m'est parvenu qu'à présent, lui écrit-il (28 juin). Si vous pouviez préparer l'esprit des Français à s'expliquer envers vous des conditions de la paix, pour que l'on pût juger de leurs intentions et voir s'il y aurait quelque chose à faire avec eux; si vous les priiez de vous confier leurs demandes, assurant de n'en point faire un mauvais usage, et leur répondant des bonnes dispositions dans lesquelles j'étais, peut-être verrait-on si ce traité est vrai, qu'on les suppose avoir fait avec les Autrichiens, et du moins pourrait-on juger par leurs propositions à quoi l'on peut s'attendre d'eux en cas de besoin. Si la paix me venait par vos mains, elle me serait doublement chère, et vous auriez l'honneur d'avoir pacifié l'Allemagne. »
L'adversité a cela de particulier, qu'elle donne à Frédéric le sentiment du droit, qu'il n'a pas toujours eu très présent et très vif en toutes les circonstances de sa vie: en cette crise d'alors, il se considère comme iniquement assailli et traqué, lui le champion d'une grande et juste cause, le
1. Il faut lire au tome VII des Mémoires de Napoléon (1830), pages 161-339, une appréciation sommaire et lumineuse de toutes les opérations militaires de Frédéric dans la guerre de Sept ans.
soutien de la liberté de l'Allemagne et de l'indépendance protestante: «L'Allemagne est à présent dans une terrible crise: je suis obligé de défendre seul ses libertés, ses privilèges et sa religion; si je succombe, pour le coup, c'en sera fait. » Il ajoute ces remarquables paroles, qui ont dans sa bouche une singulière autorité et dont il parait s'être mal souvenu dans d'autres temps:
« A-t-on jamais vu que trois grands princes complotent ensemble pour en détruire un quatrième qui ne leur a rien fait? Je n'ai eu aucun démêlé ni avec la France ni avec la Russie, encore moins avec la Suède. Si dans la société civile trois bourgeois s'avisaient de dépouiller leur cher voisin, ils seraient proprement roués par ordonnance de la justice. Quoi! des souverains qui font observer ces mêmes lois clans leurs États donnent des exemples aussi odieux à leurs sujets! Quoi! ceux qui doivent être les législateurs du inonde enseignent le crime par leur exemple! 0 temps! ô mœurs! »
On a quelquefois de ces accès et de ces cris de justice quand on est dans le malheur et dans l'oppression. Le signe des belles et tout à fait grandes âmes est de n'en jamais perdre la conscience ni l'habitude aux heures de la force et de la prospérité.
La Margrave n'avait pas besoin de longs raisonnements pour croire au bon droit de son frère, pour se confier en ce qu'elle appelait sa grande âme, et que nous appellerons seulement son grand caractère. Elle sentait instinctivement comme lui, elle avait le cœur à l'unisson du sien: «Il faut être ce que la naissance, qui en décide, nous fait en entrant au monde. J'ai cru qu'étant roi, disait Frédéric, il me convenait de penser en souverain, et j'ai pris pour principe que la réputation d'un prince devait lui être plus chère que la vie. » Elle épouse donc complètement ses intérêts et M destinée. Déjà mortellement atteinte du mal qui
doit l'enlever, elle multiplie les démarches, les correspondances, tente plusieurs ouvertures, trappe à plus d'une porte et devient sa secrète et active négociatrice pendant qu'il guerroie.
Frédéric lui écrit le 7 juillet (1757) ces paroles significatives, qui définissent bien, dans ces conjonctures si graves, le rôle délicat qu'elle s'est donné et qu'il lui confirme:
« Puisque, ma chère sœur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de vouloir envoyer ce M. de Mirabeau (ce nom est-il bien exact?) en France. Je me chargerai volontiers de sa dépense; il pourra offrir jusqu'à cinq cent mille écus à la favorite (madame de Pompadour) pour la paix, et il pourrait pousser les offres beaucoup au delà si en même temps on pouvait l'engager à nous procurer quelques avantages. Vous sentez tous les ménagements dont j'ai besoin dans cette affaire, et combien peu j'y dois paraître; le moindre vent qu'on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre. Je crois que votre émissaire pourrait s'adresser de même à son parent qui est devenu ministre (Bernis), et dont le crédit augmente de jour en jour. Enfin, je m'en rapporte à vous. A qui pourrais-je mieux confier les intérêts d'un pays que je dois rendre heureux qu'à une sœur que j'adore, et qui, quoique bien plus accomplie, est un autre moi-même f »
C'est peu après ce temps que la Margrave songea à se servir de Voltaire pour une tentative du même genre et qui avait le même but, mais qui ne paraît point se rattacher à la précédente.
Elle n'avait cessé d'être en de bons termes avec Voltaire et de correspondre avec lui avant et depuis sa disgrâce de Berlin: «Je vous ai promis, monsieur, de vous écrire, et je vous tiens parole, lui disait-elle en décembre 1750 au début de leur relation, quinze jours après l'avoir vu à Berlin. J'espère que notre correspondance ne sera pas
aussi maigre que nos deux individus, et que vous me donnerez souvent sujet de vous répondre. » Continuant plume en main les plaisanteries des petits soupers, elle se disait la Sœur Wilhelmine ou la Sœur Guïllemette, de la même abbaye que Frère Voltaire. Je ne réponds pas du goût parfait de toutes les plaisanteries qu'on trouve dans ces premières lettres de la Margrave; elle est beaucoup de son siècle, et un peu de son pays. Elle s'en doute bien elle-même, et voudrait que Voltaire vînt donner à sa petite société un dernier tour, un dernier poli de civilisation en faisant « un pèlerinage à Kotre-Dame de Bareith. » Il promet toujours et ne vient jamais: «Vous me faites éprouver le sort de Tantale: soyez donc archi- Germain dans vos résolutions, et procurez-moi le plaisir de vous revoir. » On a joué chez elle le Mahomet : « Les acteurs se sont surpassés, et vous avez eu la gloire d'émouvoir nos cœurs Franconiens. » Elle demande décidément au poète philosophe de « la conduire dans le chemin de la vérité • n et en attendant, elle lui fait des objections, mais des objections dans un sens plus avancé, plus radical. Il lui avait envoyé son poème sur la Loi naturelle: elle lui propose des doutes sur sa théorie, un peu trop platonicienne selon elle; il semble que pour son compte elle adopterait plutôt celle de Hobbes, de Pascal, et de ceux qui ne cherchent l'origine de la justice que dans l'amour de la conservation et dans la seule utilité de la société. Mais assez peu nous importe cette philosophie de la Margrave, qui n'est guère qu'une variante de celle de son frère: nous nous attachons surtout aux sentiments actifs et dévoués qu'elle déploya et qui la caractérisent mieux.
Elle songea donc, dans le moment critique et
décisif, après la perte de la bataille de Kolin, à profiter du zèle de Voltaire et de son désir de réparer ses torts envers Frédéric. Elle s'ouvrit à lui par lettres vers le mois d'août 1757. L'ami de Voltaire, le maréchal de Richelieu, arrivait en Allemagne pour commander l'armée française; il y avait peut-être quelque chose à tenter de son côté. Il s'agissait, pour sauver Frédéric, ou de détacher de la coalition, ou du moins de ralentir la France, de convaincre celle-ci, par une voie ou par une autre, qu'il n'était nullement de son intérêt que le roi de Prusse fût détruit, et que, si malheur lui arrivait, elle aurait plus tard à s'en repentir. Voltaire se mit aussitôt à l'œuvre avec une activité que quelques lettres de sa Correspondance connue faisaient déjà soupçonner, et que d'autres lettres récemment publiées viennent de mettre en pleine lumière1. Voltaire alors en Suisse, aux Délices, et très lié avec les Tronchin de Genève, eut l'idée d'employer un des membres de cette famille, Tronchin, banquier à Lyon, et de le prendre pour son intermédiaire auprès de l'archevêque de cette ville, le cardinal de Tencin, autrefois du Conseil du roi, mis de côté pour le moment, mais qui avait toujours des intelligences à Versailles et des lueurs d'espérances d'y revenir.
« Vous pourriez bien, écrit-il à ce Tronchin (27 septembre 1757), me faire un plaisir en vous confiant à mon amitié et à ma discrétion. Je sais à qui madame la Margrave de Bareith s'est adressée pour une négociation qui n'a pas réussi. Vous avez souvent des conversations avec un homme qui est au fait, quoiqu'il soit éloigné du Cabinet,
1. Voir les deux volumes de Lettres publiées à la librairie Didier par M. Alphonse François (1856), et aussi des articles de la Bévue Suisse, par M. E.-H. Gaullieur (juin-juillet 1855).
et que les idées de ce Cabinet puissent changer d'un jour à l'autre. Ses lumières et son expérience, jointes à sa correspondance, peuvent le mettre en état de juger si on est effectivement dans l'intention d'abandonner le roi de Prusse à toute la rigueur de sa mauvaise destinée, en cas qu'il soit sans ressource, et si on veut détruire absolument une balance qu'on a jugée longtemps nécessaire. Vous pourriez aisément, dans la conversation, savoir ce qu'en pense l'homme instruit dont j'ai l'honneur de vous parler. Comptez que ni vous ni lui ne serez point compromis. Fiez-vous à ma parole d'honneur, et ne regardez point la prière que je vous fais comme l'effet d'une vaine curiosité: j'ai quelque intérêt à être instruit... »
Et le 20 octobre 1757:
* Il m'a paru que madame la Margrave avait une estime particulière pour un homme respectable (il est bon de savoir d'avance qu'il s'agit toujours du cardinal de Tencin) que vous voyez souvent. J'imagine que si elle écrivait directement au roi une lettre touchante et raisonnée, et qu'elle adressât cette lettre à la personne dont je vous parle, cette personne pourrait, sans se compromettre, l'appuyer de son crédit et de son conseil. Il serait, ce me semble, bien difficile qu'on refusât d'être l'arbitre de tout, et de donner des lois absolues à un prince qui croyait, le 17 juin (veille de la bataille de Kolin), en donner à toute l'Allemagne. Qui sait même 6i la personne principale qui aurait envoyé la lettre de madame la Margrave au roi, qui l'aurait appuyée, qui l'aurait fait réussir, ne pourrait pas se mettre à la tête du Congrès qui réglerait les destinées de l'Europe? Ce ne serait sortir de sa retraite honorable que pour la plus noble fonction qu'un homme puisse faire dans le monde, ce serait couronner sa carrière de gloire. »
Le cardinal de Tencin, dans une Xote dictée par lui à Tronchin, se prêtait à l'ouverture, tout en repoussant doucement la perspective ambitieuse qu'on lui faisait entrevoir; il y disait:
«Le plan est admirable: je l'adopte en entier, à l'exception de l'usage qu'il voudrait faire de moi, en me mettant à la tête de la négociation. Je n'ai besoin ni d'honneurs ni de biens, et, comme lui, je ne songe qu'à vivre en évêque philosophe. Je me chargerai très volontiers de la lettre de madame la Margrave, et je pense qu'elle ferait très bien, dans la lettre qu'elle m'écrira, de mettre les sages réflexions que M. de Voltaire emploie dans la sienne concernant l'agrandissement de la maison d'Autriche ...»
Une lettre, dans le sens voulu, fut écrite par la Margrave et adressée non pas au roi, mais au cardinal; la lettre au roi ne devait venir qu'après qu'on aurait sondé le terrain à Versailles. Pendant ce temps-là, on agissait également auprès du maréchal de Kichelieu, alors général de l'armée française en Saxe, et, sans rien obtenir quant à l'ensemble des affaires, on parvenait personnellement, par des moyens indirects, à le ralentir. Il y eut là des semaines terribles d'angoisse pour la Margrave. Berlin avait été deux jours au pouvoir de l'armée autrichienne, qui en avait rançonné les habitants. Frédéric, dans les singuliers vers qu'il rimait vaille que vaille dans les courts entr'actes des combats, et qui couraient ensuite presque autant que des bulletins, avait manifesté un dessein plus antique que moderne: c'était, après avoir tenté un dernier grand coup, de ne point survivre à sa ruine, de se donner la mort. Il avait dit dans YÉpître à d'Argens:
Ami, le sort en est jeté;
Las du destin qui m'importune,
Las de ployer dans l'infortune, etc.
Il l'allait redire à Voltaire, dans les meilleurs vers qu'il ait faits:
Pour moi. menacé du naufrage, Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre, et mourir en roi.
Il le répétait à .sa sœur en finissant YÉpître à elle adressée (août 1757):
Ainsi, mon seul asile et mon unique port
Se trouve, chère sœur, dans les bras de la mort.
Sa sœur lui répondit aussitôt (15 septembre):
« Votre lettre et celle que vous avez écrite à Voltaire, mon cher frère, m'ont presque donné la mort. Quelles funestes résolutions, grand Dieu! Ah! mon cher frère, vous dites que vous m'aimez, et vous me plongez le poignard dans le cœur. Votre É pitre que j'ai reçue m'a fait répandre un ruisseau de larmes. J'ai honte à présent de tant de faiblesse. Mon malheur serait si grand, que yj trouverais de plus dignes ressources. Votre sort décidera du mien; je ne survivrai ni à vos infortunes, ni à celles de ma maison. Vous pouvez compter que c'est ma ferme rf' solution. Mais, après cet aveu, j'ose vous supplier d'examiner le pitoyable état de votre ennemie (Slarie- Thérèse) lorsque vous étiez devant Prague. C'est le changement subit de la fortune pour les deux partis: ce changement peut se renouveler lorsqu'on y pensera le moins. César fut esclave des pirates, et devint le maître de la terre. Un grand génie comme le vôtre trouve des ■ urces quand même tout est perdu. . . »
Voltaire écrivait à Frédéric dans le même sens, et rachetait tous ses torts passés par le bon sens et la franchise de ses remontrances. Se tuer pour ne pas céder, dans la position de Frédéric, c'était faire acte de fierté encore plus que de courage, surtout de courage patriotique et civil:
■ Les Caton et les Othon, lui disait Voltaire, dont Votre Majesté trouve la mort belle, n'avaient guère autre chose à faire qu'à servir ou qu'à mourir; encore Othon n'était-il pas sûr qu'on l'eût laissé vivre; il prévint
par une mort volontaire celle qu'on lui eût fait souffrir. Nos mœurs et votre situation sont bien loin d'exiger un tel parti; en un mot, votre vie est très nécessaire: vous sentez combien elle est chère à une nombreuse famille, et à tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher. Vous savez que les affaires de l'Europe ne sont jamais longtemps dans la même assiette, et que c'est un devoir pour un homme tel que vous de se réserver aux événements. J'ose vous dire bien plus; croyez-moi, si votre courage vous portait à cette extrémité héroïque, elle ne serait pas approuvée; vos partisans la condamneraient, et vos ennemis en triompheraient. »
Quant à la Margrave, après avoir fait ses objections à Frédéric, elle n'hésitait pas et se tenait prête à partager et à imiter son sort : « Je suis dans un état affreux, écrivait- elle à Voltaire (le 19 août), et ne survivrai pas à la destruction de ma maison et de ma famille: c'est l'unique consolation qui me reste. » Et le 16 octobre : « Notre situation est toujours la même: un tombeau fait notre point de vue. Quoique tout semble perdu, il nous reste des choses qu'on ne pourra nous enlever: c'est la fermeté et les sentiments du cœur. » Cependant, Frédéric discutait librement avec elle de ses résolutions tragiques, de leur commune et unanime destinée; il sentait la force des raisons qu'on lui opposait, et il les admettait en partie:
« Si je ne suivais que mon inclination, je me serais dépêché d'abord après la malheureuse bataille que j'ai perdue; mais j'ai senti que ce serait faiblesse, et que c'était mon devoir de réparer le mal qui était arrivé. Mon attachement à l'État s'est réveillé; je me suis dit: Ce n'est pas dans la bonne fortune qu'il est rare de trouver des défenseurs, mais c'est dans la mauvaise. »
Mais cet attachement à l'État ne le pouvait contraindre, prétendait-il, au delà de certaines
limites, et il y avait des humiliations qu'il ne se croyait pas tenu de subir:
" Vous verrez par le billet ci- joint ce que je tente encore; c'est le dernier essai. La reconnaissance, le tendre attachement que j'ai pour vous, cette amitié de vieille roche qui ne se dément jamais, m'oblige d'en agir sincèrement avec vous. Xon, ma divine sœur, je ne vous cacherai aucune de mes démarches, je vous avertirai de tout; mes pensées, le fond de mon cceur, toutes mes résolutions, tout vous sera ouvert et connu à temps. Je ne précipiterai rien, mais aussi me sera-t-il impossible de changer de sentiments ... Je suis très résolu de lutter encore contre l'infortune; mais en même temps suis-je aussi résolu de ne pas signer ma honte et l'opprobre de ma maison . . . Quant à vous, mon incomparable sœur, je n'ai pas le cœur de vous détourner de vos résolutions. Xous pensons de même, et je ne saurais condamner en vous les sentiments que j'éprouve tous les jours. . . Il ne me reste que vous seule dans l'univers, qui m'y attachiez encore; mes amis, mes plus chers parents sont au tombeau; enfin, j'ai tout perdu. Si vous prenez la résolution que j'ai prise, nous finissons ensemble nos malheurs et notre infortune, et c'est à ceux qui restent au monde à pourvoir aux soins dont ils seront chargés, et à porter le poids que nous avons soutenu si longtemps. Ce sont là, mon adorable sœur, de tristes réflexions; mais elles conviennent à mon état présent. Au moins ne pourra-t-on pas dire que j'aie survécu à la liberté de ma patrie et à la grandeur de ma maison, et l'époque de ma mort deviendra celle de la tyrannie de la maison d'Autriche. »
Les distances, les difficultés des chemins amenaient entre lui et la Margrave des interruptions et des intervalles de silence qui faisaient craindre à celle-ci que tout ne fût accompli et consommé: témoin cette lettre fiévreuse, délirante, et qui exprime le moment le plus exalté, le paroxysme de sa tendresse et de son inquiétude:
« La mort et mille tourments ne sauraient égaler l'affreux état où je suis. Il court des bruits qui me font frémir: on dit que vous êtes dangereusement blessé; d'autres (disent), malade. En vain je me suis tourmentée pour avoir de vos nouvelles; je ne puis en apprendre. 0 mon clier frère! quoi qu'il puisse vous arriver, je ne vous survivrai pas. Si je reste encore dans la cruelle incertitude, où je suis, j'y succomberai, et je serai heureuse. J'ai été sur le point de vous envoyer un courrier, mais je n'ai osé le faire. Au nom de Dieu, faites-moi écrire un mot. Je ne sais ce que j'ai écrit; j'ai le cœur déchiré, et je sens qu'à force d'inquiétude et d'alarmes, mon esprit s'égare. 0 mon cher adorable frère! ayez compassion de moi. Veuille le Ciel que je me trompe, et que vous me fassiez gronder! mais la moindre chose qui vous regarde me pénètre le cœur et alarme trop vivement ma tendresse. Que je périsse mille fois, pourvu que vous viviez et que vous soyez heureux! Je ne puis en dire davantage; la douleur me suffoque. . . » (15 octobre 1757.)
Dans cette extrémité, tandis que Frédéric raisonnait de sa situation en homme qui avait In et médité le chapitre XIIe de la Grandeur et de la Décadence des Romains, et qu'il prétendait usurper le droit le plus ambitieux pour un mortel, celui de finir la pièce où il était acteur en ce monde à V endroit où il le voulait, les choses subitement changèrent, et un souffle léger de la fortune ^vint rendre vaines ces altières réminiscences de Caton. On sait les circonstances imprévues de la bataille de Kosbach: une marche fausse, prolongée, devant un ennemi bien posté, qui avait eu le temps de se ranger en bataille, amena une défaite facile et prompte, mais dont l'effet moral fut immense. « C'était une bataille en douceur, dit Frédéric en l'annonçant à la Margrave (5 novembre). Grâce à Dieu, je n'ai pas eu cent hommes de morts.» Mais il avait le droit d'ajouter: « A présent je descendrai en paix dans la tombe, depuis que la réputation
et l'honneur de ma nation est sauvé . Nous pouvens être malheureux, mais nous ne serons pas honorés. »
Dans sa joie la Margrave adressait à Voltaire un bulletin détaillé; elle y joignait l'assurance que les bonnes intentions pour la paix étaient toujours les mêmes après comme avant: « J'écrirai au premier jour au cardinal (de Tencin); assurez-le, je vous prie, de toute mon estime, et dites-lui que je persiste toujours dans mon système de Lyon. » Elle prenait beaucoup sur elle en écrivant ces longues lettres: sa santé était épuisée, une toux sèche la dévorait, et elle allait entrer dans les derniers mois de ses mortelles souffrances.
Toute cette fin d'année (1757), elle ne cesse, même après la nouvelle et tout à fait glorieuse victoire de Lissa ou Leuthen, de suivre la négociation entamée: elle ne respire que la paix. Mais le Cabinet de Versailles ne veut entendre à aucune proposition séparément de ses alliés; il le voudrait, qu'en honneur il le peut moins que jamais après Ëosbach, et la lassitude n'est encore assez grande d'aucune part pour déterminer à la modération. La mort du cardinal de Tencin, en mars 1758, vient priver d'un canal commode et sûr, dans le cas où il y aurait eu lieu de nouveau à l'employer.
Les lettres de la Margrave et de son frère dans les premiers mois de 1758 sont assez rares, soit qu'on en ait perdu ou supprimé un bon nombre, soit que la maladie de la Margrave les ait rendues moins fréquentes. Frédéric essaie de sauver aux États de sa sœur les horreurs de la guerre, et, par ses diversions, d'attirer l'ennemi d'un autre Il lui exprime dans chaque lettre, et de la manière la plus sentie, la part qu'il prend
> souffrances et tout ce qu'elle est dans BS \i<à:
« Quoi ! toute malade et infirme que vous êtes, vous pensez à tous les embarras où je me trouve! En vérité, c'en est trop. Pensez plutôt, pensez-le et persuadezvous-le bien, que sans vous il n'est plus de bonheur pour moi dans la vie, que de vos jours dépendent les miens, et qu'il dépend de vous d'abréger ou de prolonger ma carrière. . . Si vous m'aimez, donnez-moi quelques espérances de votre rétablissement. Non, la vie me serait insupportable sans vous. Ce ne sont pas des phrase?, cela est vrai. . . Mon cœur et mon âme sont à Baireuth chez vous, et mon corps chétif végète ici, sur les grands chemins et dans les camps. »
Quant à elle, elle est arrivée au dernier période du mal et au terme extrême de la phthisie (10 août 1758):
« Vous voulez, mon cher frère, savoir des nouvelles de mon état. Je suis, comme un pauvre Lazare, depuis six mois au lit. On me porte depuis huit jours sur une chaise et sur un char roulant, pour me faire un peu changer d'attitude. J'ai une toux sèche qui est très forte et qu'on ne peut maîtriser; mes jambes, ainsi que mes mains et mon visage sont enflés comme un boisseau . . . Je suis résignée sur mon sort; je vivrai et mourrai contente, pourvu que vous soyez heureux. »
Elle mourut le 14 octobre de cette année (1758), à l'âge de quarante-neuf ans, le jour même où son frère était battu à Hochkirch par les Autrichiens. Quand il apprit cette mort trop prévue, il entra dans un deuil sombre: « Jamais je ne vis tant d'affliction, dit son lecteur M. de Catt dans des Mémoires encore inédits; volets fermés, un peu de jour éclairant sa chambre, des lectures sérieuses: Bossuet, Oraisons funèbres; Fléchier, Mascaron; un volume d'Young, qu'il me demanda. » Il a con-
sacré à sa mémoire une noble page dans son Histoire de la Guerre de Sept ans. Je ne parle pas de divers endroits de ses poésies; il sentait bien que ce n'était point par là quïl la ferait vivre. Pour plus de sûreté il écrivit à Voltaire en lui recommandant celle qui n'était plus:
■ X'en perdez jamais la mémoire, lui disait-il, et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour élever un monument à son honneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice, et, sans vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus ample et la plus belle. »
Voltaire répondit par une lettre en vers comme il savait les improviser; les éloges de la Margrave y étaient mêlés à ceux de Frédéric. Ce n'était point là ce que Frédéric avait demandé; il insista (janvier 1759):
« J'ai reçu les vers que vous avez faits: apparemment que je ne me suis pas bien expliqué. Je désire quelque chose de plus éclatant et de public. Il faut que toute l'Europe pleure avec moi une vertu trop peu connue. Il ne faut point que mon nom partage cet éloge ; il faut que tout le monde sache qu'elle est digne de l'immortalité; et c'est à vous de l'y placer. »
Voltaire, malgré ses merveilleux talents, n'avait point, osons le dire, ce qui est propre à conférer l'immortalité aux morts et à leur assurer une dernière et impérissable couronne. Est-ce seulement ici l'éclat de la trompette lyrique qui lui manquait ! Certainement ce don lyrique, entre ses dons divers, il ne l'avait pas; poète charmant, vif, inimitable dans la raillerie, pathétique même par accès et sensible par éclairs, il n'avait ni la splendeur des images, ni la magnificence du ton, ni ce que l'antique Pindare a appelé « la pure clarté des Muses sonores. » Il n'avait pas en sa veine de quoi justifier
(set autre mot du même poète, et qui porte avec lui sa preuve lumineuse : « Elle vit plus longtemps que les actions, la parole que la langue a tirée d'un esprit profond avec la rencontre des Grâces. » Les Grâces, il les rencontrait souvent, il les accostait volontiers, mais c'étaient les Grâces familières; et cette autre condition que veut Pindare, la profondeur, était absente. Sa Muse était trop libertine au fond pour avoir longtemps sur sa lèvre l'effusion sacrée. Et c'est ici, puisqu'il s'agissait d'un hommage funèbre, qu'on se rend bien compte de tout ce qu'il aurait fallu encore, — quelque chose de la flamme d'un Bossuet, si ce n'est de celle d'un Pindare. La gravité, l'autorité de la parole, celle des doctrines, cette immortalité religieuse acceptée et passée dans le cœur, puisée à la source des croyances, qui s'étend de celui qui parle aux personnes qu'il célèbre et les revêt de leurs vertus épurées comme d'un linceul éblouissant et indestructible, tout cela manquait; et, il faut le dire, la mémoire même de la généreuse et noble Margrave n'y prêtait pas. Ses ironies, celles même de son frère, étaient trop voisines; et, le poète eût-il été plus sublime ou plus grave, elles eussent suffi pour déconcerter son désir et pour déranger l'idéal du monument. Frédéric, remarquez-le bien, se mettait à ce moment presque en contradiction avec ses principes. Que veut-il pour sa sœur, en effet? Il demande, il commande au poète un cri retentissant de douleur, un hommage public, durable, éclatant. Mais, à cette heure émouvante et solennelle, les voilà tous payés de leurs doctrines; ils y trouvent un fonds d'aridité qui ne peut se racheter. La seule oraison funèbre qui se conçoive pour l'épicurien sincère est celle-ci: « Tout est fini, c'est irréparable; nous-mêmes nous y serons demain.
lb LU. Sainte-Beuve, Portraits allemands. 241
Pleurons en silence! » Voltaire qui n'était pas précisément épicurien, mais que le sujet invitait à l'être, fit donc une Ode plus agitée qu'émue, dans laquelle il s'évertuait de son mieux; il s'écriait:
0 Bareith! ô vertus, ô grâces adorées!
Femme sans préjugés, sans vice et sans erreur, Quand la mort t'enleva de ces tristes contrées, De ce séjour de sang, de rapine et d'horreur, etc.
Mais l'élan ne se soutient pas; le style fait défaut, et la pensée se fatigue à vouloir s'élever et à remplir un rhythme incomplet, mais encore trop large pour elle. Trahissant ses faiblesses secrètes, Voltaire ne put s'empêcher, en publiant d'abord son Ode, d'y rattacher et d'y coudre en notes toutes sortes de malices qui n'y avaient nul rapport, des invectives contre les ennemis de la philosophie et contre les siens propres: il y vit surtout une occasion de semer par le monde une diatribe de plus, en la glissant dans les plis de la robe de cette Eenommée funèbre. Ce n'est point à de tels offices qu'il convient d'employer l'aile des Muses, ces divines messagères.
Je ne veux rien diminuer des mérites de la Margrave, après m 'être attaché avec tant de soin à les rassembler et à les offrir aux yeux du lecteur. Elle était évidemment une personne des plus distinguées, spirituelle, naturelle, piquante, capable de satire, encore plus capable d'affection, tendrement dévouée à son frère, et l'égalant au besoin par la fermeté du caractère et le stoïcisme des résolutions: dans une des crises les plus extrêmes où se soient vues des personnes de leur rang, elle a fait acte de vigueur et de sacrifice; si Frédéric avait fini violemment alors, elle serait indubitable-
ment morte avec lui; elle avait de l'âme (Tune Porcia ou d'une Eoland. Mais d'où vient qu'à toute cette existence et à cette physionomie si animée, si courageuse, il manque toutefois un certain charme, une certaine beauté idéale, et que le poète ou le peintre ne pourrait même la lui prêter sans être infidèle? Il y a eu, en des temps plus voisins de nous, une autre sœur de roi aussi, qui a voulu partager la destinée de son frère et mourir avec lui: cet autre roi était loin d'être un grand homme ou même un homme supérieur, ce n'était qu'un honnête homme; cette sœur, c'était une personne douce, pure, simple, pieuse, ayant surtout les trésors du cœur. Mourir avec son frère, mais non pas se tuer avec lui, voilà ce qu'avait médité dans son héroïsme patient et tranquille, et aux pieds du Crucifix, cette angélique créature. Xommons-les par leurs noms : la sœur de Louis XYI, Madame Elisabeth, qui aurait pu tant de fois s'échapper et sortir de France, voulut demeurer là où était le danger et se résigna à tout souffrir et à périr. Le sacrifice s'est consommé; et, grâce à cette simplicité de cœur de la victime, grâce à la sublimité des sources où elle s'inspirait, il est descendu sur elle, dans cette immolation suprême, un rayon qui ne la quitte plus et qui répand sur ce front sans tache et dans ce regard céleste la clarté sereine d'une figure de Eaphaël. La pensée est ravie au delà; l'humanité est dépassée.
Cela dit, ne confondons point les ordres; laissons les existences diverses et les personnages du passé dans les cadres naturels que la réalité nous offre et où notre observation les décrit. Contentons-nous de reconnaître et de saluer dans la Margrave une des femmes originales du dix-huitième siècle, uq esprit piquant, une rare fierté d'âme, un caractère
et un profil qui a sa place marquée non seulement dans l'anecdote, mais dans l'histoire de son temps, et qui, à meilleur droit encore que le prince Henri et à un degré plus rapproché, se distinguera toujours au fond du tableau à côté du roi son frère. Elle a son nom désormais et son titre dans l'avenir, sa Correspondance couvre et rachète ses Mémoires, et quand il sera question d'elle, on dira d'abord: C'est une sœur de roi.
1 — 8 septembre 1856. (Causeries du lundi XII.)