‹ Portraits allemandsChapitre 13 sur 17 · M. G U IRAN · texte numérisé non relu

M. G U IRAN

Il paraît décidément que l'Allemagne, ne se bornant pins an domaine métaphysique et spéculatif où Kant et ses successeurs l'avaient si longtemps renfermée, descend aujourd'hui à la pratique réelle, à la vie politique, à la lutte journalière et infatigable pour les améliorations positives. Cette heureuse tendance, qui n'attendait qu'une occasion pour se produire, l'a trouvée dans notre révolution de juillet. Notre foyer central, en se faisant jour par une magnifique explosion, a donné de l'air et envoyé des courants rapides à cette quantité d'États germaniques qui étouffaient sous la censure. Cette censure, dont les gouvernants auraient plus besoin que jamais, est devenue enfin là-bai insupportable et presque impossible, et voilà dans toute l'Allemagne du Ehin un mouvement de presse indépendante, une ligue généreuse pour le maintien des journaux libéraux, analogue à notre coalition contre la censure en 1827. De tels efforts pour conquérir cette liberté de la presse, qui représente et donne toutes les autres libertés, méritent l'entière sympathie de la France et font partie de sa propre cause. Si, en passant à leur

tour par cette route lente et difficultueuse qu'elle a glorieusement parcourue la première, les pays voisins nous offrent une répétition affaiblie du spectacle consommé chez nous ; si, dans les moyens, dans les arguments, il y a de leur part emprunts et redites, nous devons leur en savoir gré et redoubler envers eux de faveur, laissant de côté la prétention puérile d'auteurs originaux, et heureux, comme nation, de voir nos principes se répandre et triompher.

Parmi les écrivains polémiques qui inoculent vivement à l'Allemagne les idées pratiques de bon sens et de liberté, dans les mêmes rangs que Heine, Menzel, et autres courageux champions de la presse, M. Bœrne est assurément l'un des plus piquants et des plus spirituels. Au tour d'imagination et de poésie figurative qui est particulier à son pays, il unit une prestesse et une pointe de raillerie véritablement françaises, qu'il semble avoir acquises dans le commerce assidu de Voltaire. Les lettres dont M. Guiran vient de donner une traduction élégante ont été récemment écrites à quelque journal d'Allemagne, et elles ont trait aux événements de ces vingt derniers mois.

M. Bœrne était accourue en France au premier bruit de notre révolution de juillet; il a vu notre cocarde tricolore dans l'éclatante fraîcheur de sa renaissance, nos pavés encore mouvants, notre drapeau non encore sali. Ce que lui inspiraient de transports ces glorieux symboles, qu'il interprétait selon son cœur, ce que le mouvement et la conversation de chaque jour lui apportaient d'espérances, d'enthousiasme croissant, puis par degrés, plus tard, de refroidissement et de mécomptes, il l'écrit chaque soir, en quelques mots, sans beaucoup de suite, mais avec verve et sincérité. Il y a dans

les impressions éprouvées par M. B cerne une jeunesse naïve qu'on envie; il est heureux d'admirer la France, de l'offrir en exemple à son pays. Sa candeur d'enthousiasme m'a tout à fait rappelé Brissot, lorsqu'avant la révolution de 89 il visitait l'Angleterre et l'Amérique, comme de saintes contrées que la liberté avait déjà bénies; les premiers cottages riants qu'il apercevait sur la route en sortant de Douvres, l'émouvaient aux larmes et lui semblaient un bienfait des institutions.

M. B cerne a consacré une de ses lettres à la mémoire du chien Médor1. Ce n'est pas par simple caprice de comparaison que j'ai rapproché M. Bœrne de Brissot. A part ce que l'écrivain allemand a de plus vif dans la manière, et aussi de plus sautillant, de plus décousu, c'est bien chez lui la même espèce d'opinions démocratiques, la même curiosité active et honnête, la même promptitude à juger, quelque chose de rapide dans le discernement, et de moins profond qu'on ne désirerait. M. Bœrne est un éclaireur utile, un tirailleur intelligent et courageux qui peut avancer la cause de la liberté en Allemagne. Un critique, qui l'a apprécié dans la Revue germanique, lui trouve quelque rapport avec Jean-Paul pour le goût des comparaisons. Moi, je trouverai dans ses spirituelles boutades un accent de notre Cauchois-Lemaire. On se formera peut-ê re une idée de lui en prenant un terme moyen dans tout cela.

Il est bon qu'il nous vienne quelquefois d'Allemagne des voyageurs comme M. Bœrne, pour nous dédommager des hauteurs et de la morgue pédantesque que d'autres visiteurs, ses compatriotes, nous prodiguent, surtout depuis notre dernière

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