‹ PortraitsChapitre 10 sur 33 · TROP ORIGINAL POUR SEMBLER NATUREL · texte numérisé non relu

TROP ORIGINAL POUR SEMBLER NATUREL

La seule affectation de Stendhal est la haine de toute affectation. A force de naturel, il paraît forcer sa nature. Il est si loin du mensonge, que les menteurs d'habitude le soupçonnent de mentir :

2i8 PORTRAITS

le monde poli aime à croire que le cynique ment.

Tout de même, Stendhal semble sec, parce qu'il n'étale jamais son émotion. Mais il est partout ému, et souvent de Témotion la plus fine. Son émotion n'est pas d'un poète lyrique, mais d'un géomètre qui découvre et qui dessine. Il n'a pas moins de force, que de subtile réserve. Sa défense, c'est l'esprit. Jamais l'esprit n'a mieux été le masque du cœur.

Il ne se confesse même pas. Il se parle à soimême : il se souvient. Il raconte moins ses souvenirs, qu'il ne se regarde. Il se met devant un inaltérable miroir, et il se cherche.

Il vit pour le bonheur. Ce n'est pas qu'il l'ait, ni peut être qu'il y croie : c'est qu'il le veut. D'ailleurs, il l'a connu. Le bonheur est d'aimer avec passion : être jeune, sans doute, et le rester ; avoir une âme ardente, prompte à toutes les intempéries du génie : il y a du génie dans la passion.

On a vécu en passion pour quatre ou cinq formes chéries, trois rêves qu'on emporte dans la tombe. ^ Là dessus, deux ou trois femmes qu'on adorait, et qu'on n'a pas eues, les adorant d'autant

^ Correspondance, II, 137. Cf. la notice de Mérimée : "Je ne Tai vu qu'amoureux, ou croyant l'être ; mais il avait eu deux amourspassions, dont il n'avait jamais pu guérir. **

plus. Et une au moins vous a trompé jusqu'à la suprême ironie du suprême ridicule : en vous aimant. C'est bien assez pour avoir été homme. On a eu le bonheur de vivre, et la fatale peine. On voudrait l'avoir toujours. On consentirait à dix, à cent autres vies, à dix mille, pourvu qu'on eût l'amour, qu'on fût jeune encore et qu'on pût donner l'illusion de Têtre. Nous passerons donc au noir nos cheveux et notre collier de barbe. Ha, ne nous laissons pas faire par la vieillesse, ce vil exempt de la prison commune. Pardieu, la vie est là, tant qu'elle y est. Et le bonheur, qui est une conquête. Et l'amour, qui est l'illusion d'avoir tout conquis dans une seule proie et seule désirée, et qui vous rit.

l'ancien de tous les temps

Montaigne et Stendhal ont la même racine. Dans la cage à singes des poètes, quelle joie de trouver des hommes si humains, et toujours hommes. Tout en ayant chacun le sien, on ne fut jamais si peu de parti. Dans tous les partis, on les hait donc ou les soupçonne.

La morale des Anciens ne peut plus nous suffire. Leur idée de la vie nous charme, et nous en sourions ; mais nous savons bien qu'elle ne nous contente pas. Quel homme voudrais rentrer dans la condition de Tenfant, et perdre l'avantage cruel de la virilité ? Même au prix de la joie puérile, l'homme vraiment homme n'envie pas le vide sonore et la monotonie linéaire de l'enfance. Ha ! la profondeur est sans retour. La ligne et la silhouette de la vie ne peut plus satisfaire le cœur qui a connu la solidité des passions, et ce volume puissant que la conscience donne à tous les sentiments, jusques aux moindres sensations mêmes. Le cœur est la troisième dimension qui a tout changé pour l'homme, et pour notre art de vivre comme pour tous les autres.

On tient à des douleurs qui sont si pleines et si fatales, qu'on ne peut les éluder qu'en éludant d'être soi même, et qu'il faudrait se renier pour s'y soustraire. On n'aime pas sa souffrance ; mais on sait de quel trésor elle est le cri, le chant ou l'haleine ; et on en reste avide malgré soi.

On parle du monde antique, comme on pense à l'enfance. On suppose que la joie de vivre était la loi de ces temps heureux. Mais n'imagine-t-on pas les enfants bien plus joyeux qu'ils ne le sont ?

Leur félicité n'est pas si vraie pour eux mêmes, que pour ceux qui les regardent : elle est faite surtout de sommeil et d'ignorance. Ma lassitude seule aspire au long sommeil ; mais dormir m'ennuie.

La félicité du premier âge est une opinion de ceux qui l'ont perdue, sans l'avoir eue peut-être. Il est vrai que les parents sont convaincus d'assurer le bonheur de ces petits ; et l'idée les en flatte. Les enfants ne sont heureux que de n'avoir pas conscience des douleurs propres à l'homme ; toutefois ils y aspirent, les petites filles à l'amour, et les jeunes garçons au tabac, qui est d'abord la nausée.

Il y a dans Stendhal tout ce que l'homme à venir peut admettre du monde antique, et tout ce que le cœur en tolère. L'antiquité de Montaigne finit avec les bons écrivains de Rome. Celle de Stendhal va jusqu'au terme de la Renaissance. Jamais Stendhal n'a mis la raison au dessus du sentiment ; mais il aime la ligne plutôt que la couleur. Il veut, je pense, que le sentiment, dût il perdre l'homme, n'empêche pas la raison de voir qu'il se perd.

Il ne faut pas nous défendre de nous perdre, si notre perte est notre plus belle raison de vivre. Il faut nous défendre d'être dupes. Barbare, dupe. Notre règle n'est pas celle de la brute. Vouloir, et ne pas être dupe. Et même quand nous sommes dupes, il nous faut vouloir l'être.

Tout parti héroïque, et tout parti de sainteté, est un parti contre la raison commune. Mais la folie du héros et la folie du Saint sont la raison des raisons pour l'un comme pour l'autre. C'est en quoi ils veulent être dupes.

L'artiste ne pense pas d'une autre manière : il délire raisonnablement. Il met dans son art toute la force et toute la joie, toute la réalité enfin qu'il retire à la vie ordinaire. Et la vie ordinaire se plaint ou se moque de l'insensé.

Voilà ces beaux délires qui portent toute raison, à l'égal de la passion en son excès. Plus que personne, Stendhal a été l'homme de ces folles gageures, si sages en secret. Bien qu'il ne l'éprouve point, il ne répugne même pas à la passion mystique. Stendhal est capable de comprendre les saints et de bafouer leur culte. La passion, à ses yeux, n'est pas seulement l'excuse de tout ce que le monde blâme ou châtie, ou entend détruire : elle en est la raison supérieure ; et tout ce qui sort de la

règle, pourvu que la passion y soit, la passion le justifie. Mais point d'apologie; point d'éloquence vaine. La passion n'a pas de droits. Elle fait la guerre, et on la lui fait. On ne lui doit rien. Les licences qu'elle prend, il faut les payer : ou vaincre, ou y laisser la tête. Mais cette tête reste claire : elle ne répand pas en discours ni en plaintes les sots brouillards qui l'offusquent. Elle est pleine de feu, et non pas de fumée. C'est penser en Ancien.

Page 1