VIVRE ET PENSER
L'exaltation de la vie n'est pas un culte que l'on rend à une idole, mais la part que l'on prend à la création du dieu, et la pleine passion de se donner à Dieu ou d'être un dieu soi-même.
La volonté d'être soi est la maîtresse pièce de toute la machine. L'énergie d'être mesure le droit au bonheur. [Profonde ironie : le bonheur n'est jamais de droit. Puis, celui qu'on pourrait avoir de soi, les autres le corrompent ou le haïssent, et
^ Sous le pont d'Avignon, pour le Carnaval de la gloire, rien ne manque aux cortèges de 19 14. Nous avons notre Maistre et notre Bonald, notre Chateaubriand et notre Victor Hugo, prodige des prodiges, notre George Sand et cent Louise Collet pour une.
le monde vous l'ôte. Enfin, qui serait capable d'un fort et silencieux bonheur, on exige de lui qu'il s'en dépouille : ceux qui n'ont pas de bonheur se font un droit de leur infortune même ; et le bonheur qu'on aurait eu de soi, il faut qu'on le prodigue à des malheureux, qui n'en feront pourtant que du malheur. Droit au bonheur ? Oui : le droit au bonheur d'autrui. Ironie profonde.] D'ailleurs, l'amour est le bonheur même. La vie ne cherche que le bonheur, et ne le tient que dans l'amour.
La pensée compte entre les plus merveilleuses voluptés que connaisse l'énergie d'être. L'intelligence n'est que le plus puissant des moyens. La science est l'arme de l'homme, qui est désarmé sans elle, et nu.
Ce qu'on appelle la raison est l'arsenal que chaque homme hérite plus ou moins de toute l'espèce.
Quand je parle pour la vie, je ne dis rien contre l'esprit ; mais au contraire, je l'exalte avec tout le reste. Cependant, je n'exalte pas que lui. L'intelligence n'est qu'une part d'un tout infiniment plus riche et plus complexe.
L'amour connaît des grandeurs et des puissances, que l'esprit mesure sans les connaître. C'est pourquoi l'esprit a la mesure apparente des choses,
mais l'amour en a la connaissance. Le dieu des Anciens mesure toujours ; et le dieu des chrétiens aime. Et il crée sans cesse, comme il aime et comme il veut aimer. ^
Il n'est science que du nombre : c'est Tidée des païens. Mais elle n'embrasse que la moitié de la connaissance et du monde. L'esprit est le musée des sentiments. N'eût on jamais vécu que dans un musée, on ne saurait rien des formes, des couleurs, des peintres, ni même de toutes les œuvres qu'on y admire. La nature seule enseigne l'amour de l'art. Voilà dans quel sens, il est si nécessaire de vivre.
La vie enferme tout ; mais elle est plus fragile que l'esprit, dans l'homme. L'intelligence est le ver qui mange l'arbre ; et quand il a fini des mûriers, il s'enferme dans son cocon : il file, ou il crève dans sa prison, selon les années et la graine : qu'importe, si toute la contrée est morte à l'entour ? On a besoin d'arbres et de feuilles, plus que de soie.
^ Le dieu des chrétiens. Mais la plupart des chrétiens haïssent, comme la plupart des païens. Parce que les dieux sont les dieux, et les hommes sont toujours hommes.
La pensée n'est que trop puissante ; elle n'a que trop de poids pour quiconque pense. Elle n'est pas longtemps de douter si rien n'a la moindre réalité en dehors d'elle. A tel point, que le suprême effort de la pensée, quand elle a fini d'explorer la vanité de vivre, consiste à ressusciter le rêve de la vie et à croire simplement à l'illusion qu'elle se crée.
On ne vante la vie que pour se donner la foi de vivre. La raison y a plus de part que l'instinct, quoiqu'il semble. On n'abaisse l'intelligence, que pour en conjurer la terrible aridité. Pour se consoler des docteurs, on consulte les vieilles paysannes ; et on parle aux paysages, pour ne plus entendre Psittacos, le dieu des livres. La femme du mathématicien sait par a + b comme on fait un enfant ; mais elle ignore bien pour quoi, à moins qu'elle ne cherche la réponse sur les lèvres d'un amant.
La création est l'acte plénier de vivre. La création d'art est proprement la vie complète : l'instinct réglé par une volonté et un choix en vue de la beauté.
2i6 PORTRAITS
Dieu est proprement Celui Qui Est, le vivere de toute vie, le Créateur qui se crée de créer. Tel est le sens de la vie, au cœur qui participe. La Vie ne s'oppose nullement à l'Idée, mais seulement à la logique et à la faculté du géomètre.
La véritable connaissance est un acte qui crée de la beauté. Le plan d'un temple n'est pas le Temple, avec le dieu, la pythie sur le trépied, les prêtres, les offrandes, les statues et tout le peuple. La nature ne tend qu'à l'homme, et la vie de l'instinct qu'à la vie suprême de la connaissance. Mais là, il faut à tout prix que la création se retrempe dans l'océan des forces élémentaires et des émotions sans conscience.
Le critique lui-même n'a de style propre, qu'à la mesure où il est poète : où il crée. Le poète est l'homme qui fait de la vie belle.
On le voit bien à Renan et aux hommes de sa sorte : vaste esprit et écrivain médiocre. Avec tout son artifice et sa monotonie, Flaubert est grand poète. Renan n'en est même pas un petit. Sa fameuse Prière sur l'Acropole est un exercice de rhétorique : elle mérite un prix de l'Académie : qu'on lui en donne deux, et laissons les l'une à l'autre. Renan est une espèce de demi Fénelon et de demi Voltaire : plus de muscles que le cygne
jésuite et moins de nerfs que le prince des singes. Il lui arrive d'écrire à la façon de Fontanes et de Rollin : il est plat, et cet évêque montre ses petites mains trop grasses. Les belles mains sont longues et ne sont jamais grasses, soit qu'elles attirent rétincelle, soit qu'elles la communiquent, les doigts pistils du feu.
L'esprit de vie est en Stendhal comme en nul autre davantage. Il consacre toute l'intelligence à la passion. Il ne donne jamais dans la manie raisonnante, même quand il se fonde sur Montesquieu, et le prise le plus. Sa sécheresse est d'une autre essence. Stendhal est sec comme le métal qui brille, ou comme le cristal dont l'eau est une flamme intérieure. Stendhal a la sécheresse attique, et le jet un peu brusque, parfois monochrome, du bronze toscan.