CANAILLE ! CANAILLE
"Je ne conçois pas un homme sans un peu de mâle énergie, de constance et de profondeur dans les idées, etc. ^ "
" Canaille ! canaille ! canailles ! " C'est le cri de Julien Sorel que Stendhal, dix fois le jour, est forcé d'étouffer. Et non pas à Tencontre d'un galérien ou d'un meurtrier, mais d'un cuistre auguste, d'un académicien qui ment, d'un roi, d'un ministre, d'un bon époux, d'un sage veau, bouilli
^ Souvenirs d^Egotisme, chap. iv, fin.
dans les lauriers et couronné de toutes les vertus publiques.
La bassesse Tindigne, et tous les petits sentiments lui semblent bas. Mais entre tous, il réserve son cri de : Canaille ! canaille ! aux gens de parti. Que ferait un pareil homme à Paris ? Si vrai, si libre, il est plus voué à l'isolement au milieu d'un salon, et plus en guerre qu'à Marengo et à Wagram. Comment mener sa vie dans ce pays d'auteurs, de clans, de cénacles et de querelles, où vivre c'est faire son chemin et mentir en commun ? Or, il y a cent ans, chaque bande à mensonges n'avait pas son journal, comme aujourd'hui. Et si venimeux qu'il soit, qu'est ce qu'un salon près d'une académie où règne Basile.^ (Basile veut dire roi en grec académique.)
Ces polissons ! pensait-il, ces polissons ! Comme si je n'avais pas autant d'esprit qu'ils en font ! Comme si je n'étais pas capable de penser autant qu'eux ! autant que leur Joseph de Maistre, le mulet volant de la tradition, et le sire de Bonald, cette tête de bœuf qui laboure les champs de la lune ! Comme si ma logique, même quand je la musèle, ne valait pas celle de ces aveugles aux abois, de ces moralistes, de ces Tejés, de ces polissons, de ces politiques !
Stendhal ne peut guère se fixer à Paris. Il a beau n'être rien, il porte ombrage à tous ces zéros jaloux, qui font nombre avec toutes ces fractions de quelque chose, gens de métier et de plume, tous politiques par l'envie et la rage de jouer un rôle. Stendhal passe en lançant des traits à travers la ménagerie.
On pourra ny pas croire : Stendhal a paru médiocre aux niais illustres de la Restauration. On l'a jugé sans honneur national : depuis Waterloo, il affectait de ne plus être français : pure affectation, d'ailleurs. On l'a trouvé sans esprit. Sainte Beuve, lui même, le traite cavalièrement. On s'est moqué de lui. Qui doutera que ce fût par rancune politique ? " On me croira envieux, disait-il ; ceci me désole !" Parmi tous ces partisans, il était sans parti.
Il poursuit de son rire les rois du perchoir, et au besoin les reines. Il ne croit ni à leur vertu ni à leur génie. Il n'a que sarcasme pour le gant empoisonné de leur politesse. A peine quitte-t-il ce Jardin des plantes, il n'y pense plus. C'est qu'il est encore jeune : il connait d'autres amours et d'autres dégoûts. Il s'abandonne à des passions plus substantielles. L'impudence et l'hypocrisie des politiques l'étonnent toujours : tant de vanité,
et y vouer sa vie, quel ridicule ! Il sait bien que toutes les opinions se règlent là dessus, fût ce l'immortalité de Tâme, fût ce la forme d'un chapeau. La politique est le poison animal qui finit par rendre vénéneuse la vanité française, et mortelle la vanité des auteurs. Mais qu'est ce donc que cette politique ? Au fond, l'amour de soi étendu comme une lèpre à toute la nation ; et la fureur de son intérêt propre. On parle pour la France et on ne pense qu'à soi.
Je ne hais pas la politique : ce sont les politiques de métier que je méprise. Et les politiques en chambre plus que les autres. Ils ne sont bons qu'à détruire sous couleur de réformer.
La politique est le sens de l'action en société. C'est ici que le critique ne vaut rien, s'il n'est bien plus poète. Il ne faut pas jouer haineusement avec le poème de la cité. La politque est l'art de la Ville : ou faire l'ordre dans la cité, ou s'en rendre maître.
Les vrais politiques sont des rois. Ils ont le besoin du règne ; mais ils pensent à la Ville plus
qu'à eux mêmes, et au royaume plus qu'à régner. Quel grand politique n'a pas le sentiment d'avoir raison, et de faire raison au bien social, en faisant la loi dans la cité ? Qui est plus loin que lui de vos guets apens et de vos intrigues ?
Il y a de la politique dans tous les Etats qui vivent, dans toutes les familles, dans toutes les maisons. Il y en a dans les arts et dans les systèmes de la pensée, comme dans les événements et dans tout ce qui arrive. La politique enfin est la conscience des faits et la marque de l'homme dans le fatal écoulement des choses : l'homme s'est donné un ordre, et à ce qui ncn a point ; il veut que les ruisseaux aillent bienfaisamment à la rivière ; les rivières au fleuve ; et le fleuve à la mer. La politique règle le cours de toutes ces eaux, tantôt parallèles et tantôt contraires ; elle fait les berges, les digues, les ponts et les ports de la Ville. Mais malheur aux politiques qui vont contre les versants, et qui méconnaissent les pentes. L'animal politique vit en société ; mais la société est la nature de l'homme ; et l'histoire, sa fatalité.