CIMAROSA
Stendhal croit aimer la musique. 11 n'aime que Tamour.
Le chant est pour lui l'invitation au voyage du sentiment. Parce qu'il est passionné, la musique lui parle, et il cherche sa passion en elle. La musique est la réponse du rêve aux passions malheureuses.
Une musique ne plaît à Stendhal que si elle est heureuse et tendre. L'amour passionné, tel qu'il l'envie et tel qu'il le connaît, est un sentiment tendre qui occupe toute l'âme, et que le plaisir ne manifeste pas moins que la mélancolie, ni mieux peut-être. La vie enseigne à Stendhal le bonheur d'aimer, qui est fait le plus souvent d'une si constante infortune ; et plus ce bonheur lui manque, plus la musique le lui rend.
Il n'entend pas goûter la musique pour elle même ; il ne la connaît pas et ne paraît pas la comprendre. A l'ordinaire de ceux qui ignorent la musique, il l'appelle savante et mathématique, partout où elle est un art. Il préfère à tout les
airs charmants et tendres qui font au sentiment la réponse souhaitée. Et plus on est réduit au silence, plus la réponse paraît exquise. La musique est ainsi le colloque d'un amant malheureux ou pensif avec soi même.
" Je ne trouve parfaitement beaux, que les chants de ces deux seuls auteurs : Cimarosa et Mozart ; et Ton me pendrait plutôt que de me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre. " '
" Je n'ai aucun goût pour la musique purement instrumentale. " ^
" La seule mélodie vocale me semble le produit du génie. " ^
Quel Français de Marseille et même du boulevard ! Ils sont dix mille juges imperturbables, à Paris, qui portent toujours le même arrêt. Sourds, ils n'en ont que plus d'assurance. C'est d'ailleurs tout ce qu'ils ont de Stendhal, ces ânes coiffés du bonnet d'Aristote, brayant ^^e omni re.
On se flatte d'être musicien, parce qu'on adore le refrain, qu'on nomme la mélodie. Le refrain,
^ * ' Henri Brûlardy chap. xxvii.
que les pères ont sifflé dans la clef du bon goût, est celui que les fils sifflent d'une bouche enthousiaste, barytonnant de leur raison et dodelinant d'une tête entendue.
Il adore la jeunesse, comme la musique. Tous ses héros ont moins de trente ans, et ils ont tous un air de Mozart ou de Cimarosa dans la tête. Cet homme si vrai, qui fait tout aveu, ne dit pas qu'il a cinquante-cinq ans, mais vingt-sept multipliés par deux. Que vous voilà bien, mon cher duc de Stendhal en Espagne ! Q'importe le toupet m de faux cheveux sur ce front éclatant et ces yeux I de feu. N'ayez pas Tair, vous même, d'y trop ■ prendre garde, je vous prie : ils sont du plus beau noir et l'un de vos titres au gouvernement de Jouvence.
Enfant rempli d'esprit, jeune homme fou de conquête, homme toujours ardent à vivre : plus que mûr, il est l'admirable comte Mosca, qui ne saurait vieillir. Les années doublent et triplent la jeunesse. Elles décuplent l'ardeur spirituelle. Fermez un peu les yeux ; ayez cette complaisance : dans l'obscurité, c'est toujours un maître, et peut être un amant.