ÉGOÏSTE PAR PASSION
Il est passionné en tout. De là son horreur de la vie banale. Il porte ce dégoût jusque dans les plus violents appétits. L'amour facile n'est pas l'amour pour lui. Si l'âme n'y est pas, l'amour n'y peut pas être. Et pourtant il est le dragon qui se moque des puceaux, et qui trouve la chasteté si ridicule. Il est aussi le cavalier robuste, qui a longtemps eu de grosses fringales. Mais il ne sent rien pour les conquêtes sous la main, et il les manque toujours à l'heure du berger. Bourgeoises ou femmes de métier, comme il n'a presque pas eu de ces belles là, il peut dire à cinquante-cinq ans : " Je ne suis pas blasé le moins du monde. "
Somme toute, il n'a eu, compte-t-il, que six femmes de douze ou treize qu'il a aimées. Ce n'est déjà pas si mal. Avec les mœurs qu'on nous a faites, et l'infâme morale du Nord, Stendhal a mérité cinq fois la mort pour haute trahison. Il est vrai que des six femmes tant aimées, quatre au moins l'ont trompé tant qu'elles ont voulu : raison de plus, diraient-elles, pour ne point faire grâce de la peine capitale.
Tous les traits de la passion, moins la haine impuissante dont 11 s'est purgé assez vite. Jusqu'au jour où on est le plus fort, la haine Impuissante ramasse en faisceau tous les mouvements de la passion malheureuse. ^ Haine qui change d'objet à tout moment, et qui trompe l'appétit désespéré de la puissance. L'amour n'est si beau que pour faire un souverain absolu du plus humble amant, dès qu'il se croit préféré. On veut régner : on ne peut. On prend en haine ceux qui régnent, et qu'on méprise. On s'épuise de la sorte ; mais on s'exerce, et l'on se rompt aux grandes armes du dédain, du calcul et de la contemplation. Telle est l'école des héros adolescents. Dédain, contemplation, suprêmes formes de la guerre : il faut mourir de colère, ou s'élever à ne plus voir en tout ceci qu'un objet qu'on domine, et un spectacle. La canaille et l'élite sont délicieuses aux yeux, le jour où on les regarde comme des objets le long d'une muraille ; et certes le journal les enveloppe. On touche alors à cette magnifique justice qui est le dernier mot du mépris. Et elle prononce cet arrêt digne de Solon à la cour de
1 Henri Brûlard, chap. XX, p. 193 : " Mon âme délivrée de la tyrannie, — je n'étais plus continuellement obsédé de ce sentiment si énervant : la haine impuissante. **
Sardes : " Je n'ai jamais eu l'idée que les hommes fussent injustes envers moi. Je n'ai jamais cru que la société me dût la moindre chose ; Helvétius me sauva de cette énorme sottise : la société paye les services qu'elle voit. " Sentence qui divise à jamais l'homme digne de vivre d'avec tous ceux parmi lesquels il vit.
Au jugement de plusieurs, Stendhal passe pour présumer trop de soi : on le dirait un peu fat : qu'est-ce que cette impertinente satisfaction ? elle fait la légère, et n'est pas sans lourdeur. Enfin, parce qu'elle est ironique, sa sincérité paraît suspecte. Quand un homme est si nu, comme on exige qu'il fasse des grimaces, on les lui prête : Stendhal nen a point d'autres, que celles qu'on lui fait faire.
Il ne répand son cœur qu'en manuscrit. Il cache ses émotions, parce qu'il n'a pas de bonheur, et d'immenses prétentions à être heureux.
Un masque de glace a tout l'effet de la suffisance. Dans la réserve d'un homme, ses ennemis voient de la fatuité : ils n'entendent pas qu'il songe à se défendre d'eux, voire de soi. Un air
d'amour propre nous est une façon de nous mettre en garde.
A force de passion, un homme semble sans cœur. L'égoïste par passion est le plus décrié. Il est tout à son objet, et on le croit abîmé dans soi même. Pourtant, la passion est égoïste avec une générosité que le plus entier sacrifice égale à peine. Surtout, la passion non satisfaite.
Il est clair que Stendhal s'est beaucoup vanté, en apparence. Il n'a pas été des plus heureux en femmes ; il s'en prête qu'il n'a pas eues, on le devine ; et celles qui lui ont été le plus fidèles, on soupçonne qu'elles lui ont rendu chichement l'amour qu'il leur a prodigué. On se plaît, d'ailleurs, toujours à supposer cet échec dans les grands hommes. On n'aime pas qu'un héros ait été plus heureux en amour, que le commun des mortels, dont le bonheur est si médiocre. (Les amours heureuses sont celles dont on ne voudrait pas.)
Ici, du moins, on a l'assurance de cette flatteuse infortune. Stendhal avait trop d'esprit : il devait être gênant, surtout en Italie ; il était aisément ridicule. Les passions très vives, à Paris, sont presque toujours déçues : en amour, l'esprit d'un homme est une arme contre lui.
On est donc égoïste, parce qu'on n'a pas de bonheur. Cet égoïste de Stendhal ne peut même pas feindre le plaisir : s'il n'éprouve le bonheur de sa maîtresse, il ne sent plus le sien. A l'amour, il demande toute joie, et il n'y trouve le plus souvent que mélancolie, faute de certitude. Quel égoïste !
l'ennui de civita vecchia
Je vois Stendhal dans Tennui sinistre de Civita Vecchia. Il ne peut même plus laisser ce trou à rats, pour se promener à Rome, comme on ferait de Corbeil à Paris. Car il ne passe plus inconnu entre le Vatican et la place du Peuple. A Civita Vecchia, il est le consul de France en disgrâce, l'athée, le républicain dont M. de Metternich n'a pas voulu à Trieste, et qu'on n'a peut-être pas été fâché d'éloigner de Paris : enfin le jacobin au bagne.
Il n'a pas, comme M. Ingres, l'étoffe d'un bourgeois sublime. Il ne vivra jamais à l'aise dans l'habit de la considération ; le drap inusable d'une classe qui possède, et qui s'estime de posséder, lui tient moins chaud qu'il ne l'étouffé ; il crève là
dedans ; il en a une maladie de peau. Il ne peut pas représenter au naturel le plus faquin des rois. Il ne représente que lui-même, ou à la rigueur, Bonaparte et tous les crimes de la Révolution.
L'horizon de Civita Vecchia est à vomir la vie, pour un homme qui ne peut toujours vivre dans sa cellule. Les moines mêmes n'ont pas choisi ce lieu morne, pour y fonder un couvent. C'est une des seules villes, en Italie, où il n'y ait rien eu, et où il n'y a rien. La laideur même y est plate. En 1840, Civita Vecchia était le bagne des Etats Pontificaux. Encore si Stendhal avait pu fréquenter chez les forçats. A la bonne heure dîner avec tel assassin au tromblon, prier chez soi tels birbes de grand cru et de la bonne année : car pour les crimes comme pour les vins, il y a des saisons heureuses : il y faut le terroir, et la comète aussi.
Mais non. D'affreux prêtres, que le Saint-Siège envoie purger dans l'oubli une infamie secrète ; de petits coquins ou de sales fripons qui font pénitence ; mais la contrition n'y est pas. Et les ignobles commis de la police, argousins, geôliers, tous espions de la Consulta et de l'Autriche. Ils ne prennent pas un bain tous les dix-neuf ans ; et leurs joues mal rasées, où la sueur grouille, semblent deux fromages de Roquefort.
Stendhal a été banni des capitales italiennes par la volonté de l'Autriche : il a eu l'exclusive. Cet honneur là était bien dû à un homme de sa force : d'autant plus souverain, qu'on le lui a rendu sans trop savoir à qui.
Pour le dire en passant, que ce soit en 1840 ou en 19 10, comment se peut-il qu'il y ait encore une Autriche ? Se peut-il, véritablement, qu'on n'ait pas compris que la paix du monde doit se faire aux frais de l'Autriche ? Elle seule peut gorger les Allemands en Europe. Et, du moins, après le premier engourdissement de la digestion, y a-t-il des chances qu'ils se dévorent entre eux. Mais, moi aussi, je m'égare.
Port mal famé, entre le maquis et les marais ; une terre plate et basse ; des dunes battues du sirocco, l'été, et du libeccio en d'autres temps : le vent porte le sable dans les rues qui sentent l'évier, et promène dans les chambres la puanteur des mares. Un trou de ville à maisons grises, barbouillées de jaune ; et les façades ont toutes les couleurs du bran. Un nid à moustiques, une garenne à rats, où sévit la fièvre ; où le choléra, il y a quatre
vingts ans, avait trouvé une de ses plus riches réserves à gibier d'eau. Un peuple jaune et vert, comme le caca d'oie ; une canaille morne ; de sales petits bourgeois, gens de boutique, avec leurs femelles mal lavées, courtes et pataudes. Le port même a Tair malade : couché dans la torpeur d'un sommeil malsain, il croupit entre une petite île et deux tours fortifiées à la Vauban, lourdes et sottes au soleil comme la double oraison funèbre d'un concierge, sans grandeur étant sans emploi ni raison : deux tours de geôle plutôt que de citadelle. Ce port n'est pas une place de guerre, mais une prison.
Sortir de chez soi ? Que ferait Stendhal dans la rue ? Pour rencontrer quelques prêtres à l'œil faux et trois femmes puantes, ce n'est pas la peine de quitter la chambre. Aux portes de la ville, le limon et le désert. Le maquis fume au soleil. Rien ne passe sur la Voie Aurélienne, sinon, de loin en loin, quelque lent chariot, ou des paysans qui sentent le mouton, la sueur et la poussière. Parfois, un troupeau de vieux agneaux et de brebis aux boucles jaunes. Çà et là, un fiévreux coin d'eau, où les moustiques pétillent. Et sur l'horizon sulfureux, la Tolfa, une colline hargneuse et plombée, phare de la malaria.
A la maison, Stendhal, Thomme d'action, s'épaissit sur sa chaise. C'est là que son sang violent devient plus lourd de saison en saison, et que sa mort prend mesure de l'homme. Le tailleur l'attend, à quelques mois de là, rue de Richelieu. Lui, cependant, il ne vit plus que pour recevoir les journaux et les livres de France. Vers la fin, il a goûté la seule joie d'amour propre qui l'ait sans doute contenté : l'hommage de Balzac, unique dans sa vie et, peut-être, dans l'histoire des lettres : l'homme qui triomphe, rendant les armes au génie méconnu. Alors, comme il a ri puissamment, pensant au dépit de ses amis !
Après tout, c'est à Civita Vecchia que Stendhal a connu le prix de la France. L'amour à Milan, et tout le reste à Paris.
Quand le temps de l'amour est passé, l'esprit est une plus belle carrière que l'ambition. On y règne plus absolument et sans conteste. Bel empire que l'on soumet sans avoir besoin de soldats, on s'empare de ce pouvoir contre le gré de ceux mêmes sur qui on l'exerce. Il ne faut qu'une occasion à la conquête spirituelle : Stendhal l'avait à Paris, et ne l'avait pas à Rome. Il ne l'eût pas trouvée davantage dans sa chère ville de Milan, capitale du ballet et de l'opéra bouffe. Au déclin
de ses jours, je m'assure que la passion de Stendhal pour l'Italie était de pure imagination. Il vivait dans l'Italie tragique du moyen-âge, et dans Tltalie amoureuse de sa jeunesse. L'une et l'autre ne sont plus que des souvenirs. L'Italie se faisait déjà aussi niaise et morale que l'ennuyeux Manzoni. Dès lors, Stendhal n'eût pas été fâché de passer à Paris cinq mois sur douze. Là, on pense. Là, on fait la grande guerre de l'esprit. Là, le combat des idées et de l'art ne finit jamais. Voilà le dernier effort, les formes toujours jeunes de l'immortelle passion, et la vie héroïque quand on n'a plus trente ans ni cinquante.