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CENT NOMS ET UN SEUL HOMME

I. Comme il s'est connu, ce Stendhal! A quelle profondeur n'a-t-il pas vu son propre mystère, en acceptant de ne pas l'expliquer ? Et d'ailleurs, il mesure ses propres richesses à la misère d'autrui. Il ne se vante de rien ; mais il est une aiguille toujours acérée à percer la vanité des autres. Il ne dit pas son prix ; mais il le connaît. Tant d'énergie à être vrai avec soi-même marque

sa force. Contrairement à l'opinion des malins et des roués, le génie du mensonge ne va pas loin : le mensonge est bientôt dupe du mensonge. Témoin, la rhétorique. La recherche du vrai est seule sans limites. La quête de soi ne finit jamais.

En vérité, ai-je dirigé ma vie le moins du monde ? se demande ce Montaigne de la Révolution. " Qu'ai-je été ? Que suis-je ? Je serais bien embarrassé de le dire. ^ "

" Je passe pour un homme de beaucoup d'esprit et fort insensible, — et je vois que j'ai été constamment occupé par des amours malheureuses. ^ "

Il a le tempérament mélancolique décrit par Cabanis: "J'ai eu très peu de succès. ^" Et il remarque : "La rêverie a été ce que j'ai préféré à tout. ^" Il finit par conclure : " Aurais-je donc un caractère triste ? ^ "

2. Il se faisait appeler Bombet, marquis de Curzay, et Robert frères ; Domenico Vismara, ingénieur à Novara, et De La Palice Xaintrailles aîné ; comte du Tonneau et baron Raisinet ; Cor-

^ Henri Brûiarc/, chap. i.

' Ibid., chap. II.

nichon, colonel Favier, Jules Pardessus et S. Alt. le Prince de Villers ; chevalier de Cutendre et Horace Smith : enfin, il a pris et porté deux cents noms. Il se donnait tantôt pour le duc de Stendhal, tantôt pour un voyageur en ferrailles. Ce goût du masque est-il l'instinct de la comédie ? le plaisir de tromper ? Ou comment l'accorder avec la fureur de vérité, ce besoin qui ne se distingue pas, dans Stendhal, d'avec l'élan de vivre ?

Vivre les passions et les connaître, c'est s'y livrer deux fois, et les renouveler toutes, la vie n'étant que le premier temps de l'intelligence : les actions sont la matière des livres, soit qu'on l'emprunte, soit qu'on la fournisse. N'y a-t-il pas du mensonge dans le jeu de mystifier, si l'on s'y plaît ? Je répondrai qu'il en est ainsi dans le comédien, et point du tout dans l'artiste. Le masque de l'interprète n'est pas celui du poète comique.

C'est par imagination que le poète mystifie. Il fait un nouveau personnage, chaque fois qu'il se sent l'être. Mais d'abord il l'est. Il ne dupe pas les autres : il se satisfait lui-même ; quand il s'est répondu, il leur répond : loin de les abuser, il se révèle. Il bouffonne au besoin : pour se donner lieu de rire.

J'ai su quelqu'un, naguère, qui prenait ainsi

toute sorte de noms, par un attrait irrésistible : il brûlait d'être un peu, dans le monde, tous les hommes qu'il est en secret. Cet homme là, entre autres manies, ne date jamais ses lettres du jour où il les écrit ; mais du jour où il y répond dans sa tête, et fort souvent du lieu où il rêve qu'il est, où il est en effet, infiniment plus présent que là où on le croit être. On ne se dérobe jamais mieux aux autres qu'en se restituant à soi-même.

3. Les femmes de Stendhal sont d'une beauté ravissante : elles sont dans l'amour, comme le chant du violon dans la musique. Tout le génie d'aimer ; et le reste est de surcroît. Madame Bovary exceptée, il n'y a point de femmes dans Flaubert. Quoi de plus beau ou de plus ardent que Madame de Rénal, Mademoiselle de la Môle, la Sanseverina et Clelia Conti ? Il me faut penser à Shakspeare. Mais Julien Sorel ?

Julien et Fabrice sont le même homme, l'un en France, l'autre en Italie ; l'un, contraint de faire sa fortune ; l'autre, la trouvant faite. Fabrice, c'est Julien Sorel moins la tragédie. De ces deux princes enfin, Julien est le Bonaparte qui doit

conquérir l'empire ; et Fabrice, le cadet d'une maison royale, qui pourrait régner à la place du dauphin. Julien ne peut sans doute pas être populaire ; mais s'il l'eût été, on verrait déjà qu'il passe de bien loin Don Juan.

La misérable postérité de Chateaubriand accuse Stendhal d'être sans cœur. Stendhal enveloppe la passion de nudité, si je puis dire : elle est si éclatante, qu'on ne la distingue plus de sa propre lumière : elle est comme une ligne de rochers attiques sur la mer, dans le soleil blanc de midi. Il y a plus de cœur, en telle page de Stendhal, que dans tous les romans français pris ensemble : mais ce cœur est tout action. Ce cœur se livre à l'esprit : il se fait moins sentir que comprendre. Qui l'a compris d'ailleurs, est pénétré pour jamais du sentiment que cette lumière enveloppe. Julien Sorel est le Don Juan des cœurs vaillants et des âmes puissantes, et non pas seulement le prince des grands seigneurs méchants hommes et des grandeurs oisives. 11 est avec Fabrice l'éternel modèle du jeune homme qui doit vaincre ; mais si bien né qu'il doit refuser la victoire, et y préférer un jour, ne fût-ce qu'un seul jour, la sublime issue de la passion.

Comme telle, la passion c'est toujours la mort.

Ou, pour mieux dire, un état si pur et si parfait de rame, que la mort, la vie, rien ne s'y distingue plus.

4. Généreux Stendhal ! Quand il se dit Espagnol, on ne peut s'empêcher de l'aimer ; et ce gros garçon, eût-il trois fois plus de ventre et les joues rouges, son Espagne est celle du sublime Don Quichotte, et jamais Barataria. En lui et dans les autres, il appelle espagnol l'instinct héroïque : une nature rebelle à toute platitude, à toute bassesse, enfin à tout ce qui nous entoure. Une âme originale, non soumise à la règle. Mais être original, dans la maison commune, c'est être fou, comme c'est être criminel que d'être pauvre. " Je devais être un singulier problème dans la famille Daru ; la réponse devait varier entre : ctst un fou et c'est un imbécile. " ^

L'indignation a mené sa vie : " Elle m'a créé, dit-il, le caractère que j'ai. " ^ Le conte espagnol le plus ordinaire, s'il y a de la générosité, lui fait venir les larmes aux yeux. Il détourne ses regards

^ * Henri Brûlardy chap. xxix. Et encore, ch. xvni : Je passe pour un fou, etc.

de tout ce qui est bas. C'est ce qui Tempêche toujours d'avoir le génie comique. La conversation du vrai bourgeois le rend hypocondre. Il a une égale horreur de la vie plate et de la vie commune. Il ne peut pas s'expliquer à lui-même " la disposition au malheur que lui donne le dimanche " ; point d'autre raison que celle-ci : le dimanche est le jour du plaisir pour le troupeau. Il est clair que Stendhal n'ira pas en paradis avec les autres : et c'est ce qu'il demande. Qu'est-ce qu'un paradis où il faudrait retrouver toute cette canaille ? Depuis que Potachon de la Mirandole admire Parsifal^ il me semble que je n'aime plus la musique. Cependant, une idée me rassure : Potachon fait semblant. Demain, il n'y pensera plus : il sera rendu tout naturellement par son beau génie à Louise^ la sainte arpette, et à Samson le tondu. Car l'Apollon de cette espèce-là est un Arlequin mi-parti Sorbonne, et mi-parti Montmartre.

5. ^^ La découverte de Don Quichotte est peutêtre la plus grande époque de ma vie.

' Henri Brûlardy ch. viii ; ch. xx.

" L'Arioste forma mon caractère. " ^ " Quel océan de sensations violentes j'ai eu. '* ^ Le moins lyrique des hommes, et pourtant des plus poètes : il est toujours ému. 11 ne peut pas, tête à tête, douter de son génie, même s'il sourit en le confessant. Sa sensibilité est trop vive : ce qui ne fait qu'effleurer les autres, le blesse jusqu'au sang. Telle est son unité : "Tel j'étais en 1799, tel je suis encore en 1836, mais j'ai appris à cacher tout cela sous de l'ironie imperceptible au vulgaire.

Artiste donc, autant qu'on peut l'être : puisque c'est le pis aller de l'amant. Mais on peut dire aussi le contraire du grand homme : amant, le pis aller de l'artiste. Entre les deux, il y a l'âge : on finit par Tart, on commence par l'amour. Ha ! pourquoi l'amour ne finit-il pas ce que l'amour commence ! Mais si l'amour accompagnait toute la vie, on n'aurait pas besoin de l'œuvre. On cherche un divin alibi. Puissance de l'art : on crée une religion, et on la donne aux autres. Et souvent

* Ibîd.y ch. VIII ; ch. XI.

' Ibîd., ch. XXIX.

' Ibîd., ch. XXVI : Les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées ; ses enthousiasmes excessifs Tégarent ; ses sympathies sont trop vives, ceux qu'il plaint souffrent moins que lui.

ils en vivent, qu'on a cessé soi-même d'y croire. On donne la foi, et on ne l'a pas. Car il faudrait avoir le bonheur : et quel dieu l'aura, qui s'est fait de soi-même ? quel dieu croirait assez à l'œuvre de ses mains ?

6. Un tel homme ne pouvait rien être dans l'Etat, ni dans les bureaux, ni dans les assemblées.

Enfant même, il était de trop dans la famille.

La famille veut qu'on porte en commun des sentiments ou des intérêts bas. ^ De toutes les vertus qu'exige la famille, (l'Académie, les cercles, les coteries de tout ordre) la première est un estomac robuste : il s'agit d'avaler le linge sale de la maison, en mesure, et sans s'y prendre à deux fois. L'indignation est le grand péché contre la famille. On appelle respect la solidité de l'estomac. Jamais de nausée, je vous prie, et pas d'indignation. Si le bol est par trop répugnant, ouvre la bouche et ferme les yeux. Ainsi, jeune coquin, quand votre père, l'imperturbable chauffe la

* Souvenirs d'Égotisme, Journaly Henri Brûlardy partout ; mais d'abord, ch. iv, vi, vu, viii, x.

couche, enseigne l'honneur, la constance romaine et le sublime désintéressement.

Est-ce qu'il est permis d'être généreux en famille ? Malheureux, c'est trahir la maison. Quant à être vrai, il n'y a pas de pire forfaiture : c'est trahir sans plus. La raison d'état n'est rien de plus que la raison de famille, multipliée un ou deux millions de fois. L'honneur couvre le mensonge utile. Le plus vil intérêt, la jalousie entre autres, a toute sorte de beaux noms ; mais la vérité généreuse est la trahison. Le monde est plein de politiques à puantes racines, qui sont docteurs en cette théologie. Et moins ils sont chrétiens, plus ils se fondent sur l'Eglise. Je les reconnais là.

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