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Cruel, oui, à ce qu'il méprise

Mais comme il aime !

8. Il est musicien de lettres, à sa manière, qui est celle d'un géomètre, comme Flaubert cherche sa musique à la façon d'un peintre et d'un orfèvre.

Stendhal disait : " Souvent, je réfléchis un quart d'heure pour placer un adjectif avant ou après son substantif.^ "

Quelle langue pourtant, quelles ressources pour le génie, et quelle étendue, celle où en moins de cinquante ans on a pu lire, usant enfin des mêmes mots, Stendhal, les Mémoires d'Outre Tombe, Flaubert et Verlaine.

On sourit du mépris rieur que Ton voit à Stendhal pour Chateaubriand, se moquant du style moderne. Dans son antipathie, Stendhal quelque part semble avoir prévu Verlaine. Il n'est rien de si contraire à Verlaine que Stendhal. Lequel est le plus d'ici ? Et Stendhal croit aimer la musique ! Mais quoi, la France qui a tant méconnu Stendhal, ne sait pas encore le prix de Verlaine. Or, depuis Dante, c'est le plus poète des poètes, le plus vrai, le plus pur, étant toujours en Dieu, et le plus musicien.

9. " Mes amis, — ils auraient fait sans doute des démarches actives pour me tirer d'un grand danger ; mais, lorsque je sortais avec un habit

^ l^ettre â Balzac, du 30 octobre 1840

neuf, ils auraient donné vingt francs, pour qu'on me jetât un verre d'eau sale... Je n'ai guère eu, en toute ma vie, que des amis de cette espèce. ^ "

Le Condottiere disait un jour, faisant allusion au goût patient et à l'indulgence d'un sien ami pour un Achate outré et ridicule :

Nous aimons à avoir des bouffons, nous autres rois.

Des Triboulets qui nous chérissent ne sont plus difformes à nos yeux : ne les chérissons nous pas ? Et plus sincèrement peut être qu'ils ne nous le rendent. Témoin Stendhal avec Colomb, son Romain de Grenoble. Là est le lien entre eux et nous.

Chérir un homme, c'est lui trouver parfois une secrète ressemblance avec nous mêmes. Du moins, nous le croyons ; et nous voulons le croire, si notre sentiment s'en mêle. Un magnifique bouffon doit, il me semble, nous présenter la caricature d'une face au moins de notre propre caractère ; et moins visible elle est en nous, plus la bouffonnerie a de saveur dans notre ilote familier. D'ailleurs, le plus beau bouffon est le moins volontaire. Il y faut premièrement le don de nature ; puis le

* Henri Brûlard, chap. ii.

talent, qui Tétend et le justifie. Que le bouffon, d'abord, ne veuille pas l'être ; puis, qu'il s'efforce de bouffonner parfaitement pour nous plaire. C'est le fond de l'amitié, en beaucoup d'amis. Ainsi Bouvard et Pécuchet, le Pylade et l'Oreste des siècles plats, avec la Science pour maîtresse, autrement dit pour Erinnye.

RAISON DU TOUPET ET d'aUTRES COSMETIQUES

Mort à soixante ans ^ comme Flaubert et comme Dostoïevski, qu'aurait-il fait, passé cet âge ? Qu'on tienne à soi, ou qu'on s'en détache, on se possède alors comme un objet dont on peut disposer. Cet âge est le plus favorable aux grandes œuvres, qui sont sereines. Il n'est le temps de la faiblesse que pour les cœurs étroits. Aux passionnés, la dernière passion est la plus pleine de toutes.

* Le 23 mars 1S42, frappé d*apoplexie, rue de Richelieu, en sortant de chez lui. Un an plus tôt, le 15 mars 1841, il était tombé, d'une première attaque, au boulevard des Capucines. Et de Rome, il écrivait ensuite, le 8 avril 1841, à un ami : " J*ai assez bien caché mon mal 5 je trouve qu'il n*y a pas de ridicule à mourir dans la rue, quand on ne le fait pas exprès. *' Correspondance, tome III, p. 275.

Ils y mettent la puissance qu'ils ont reçue en naissant, et toute celle qu'ils ont accrue par l'exercice, soit à se vaincre, soit à se livrer. Un grand poète, à soixante ans, ne ménage plus que son dieu, et n'a plus d'autre intérêt : ou cynique ou exquise, son ironie et sa foi sont également libres ; et ce manque d'honneur envers soi-même qu'on appelle respect humain, est un manteau d'été qu'on jette au chiffonnier. On se chauffe de plus près, par ce rude hiver qui règne, à un feu plus ardent et plus durable. Ou bien l'on affronte la nuit sur la glace.

Stendhal n'aurait jamais fait un vieillard. Jamais il n'eût avoué un âge, qu'on ne peut consentir à se laisser donner par les autres, même si on l'a. L'homme qui ne veut pas vieillir, parce qu'il n'est pas vieux en effet pour soi-même, n'est ridicule qu'aux yeux des petites gens, hors de combat avant toute lutte, et qui sont nés vaincus.

D'abord, une belle vieillesse est si belle, qu'il la faut gagner. Plus puissant est un homme, en actes et en passions, plus il est séparé de son vieil âge. Et pour le mériter, il doit combattre et vieillir plus qu'un autre. S'il eût vécu quelque vingt ans encore, Stendhal aurait écrit ses Mémoires et, j'espère, le plus beau roman de l'Occident,

celui de son malheureux amour à Milan, de sa propre défaite et de l'Italie remise sous le joug, une chronique de 1820 à 1840, où l'on eût suivi Fabrice et Julien confondus dans un seul homme, l'éternel demi solde des passions, toute la grandeur du vaincu selon le monde, qui s'élève dans la victoire de l'esprit et le triomphe de soi-même.

Après soixante ans, faut-il qu'un homme se défende de la passion, ou qu'il s'y livre, comme Orphée à Cerbère, pour la visite de l'abîme ? Estil sage de fuir un suprême amour ? ou plus sage de s'y offrir ? avec la certitude qu'on n'en saurait payer la suprême joie d'une trop cruelle peine? Ha, il faut se perdre selon soi. Il faut épuiser les douleurs que l'on porte, et toutes les larmes dont on est digne. On ne doit pas se refuser à ses plus belles souffrances ; et il faut mourir de son chant, si l'on est cygne.

C'est une sagesse digne des dieux, souvent, de ne pas être sage. Le repos d'une vie n'en est pas la flamme ; la tranquillité de la fin n'en est pas la beauté ni le divin ornement. Pas un homme sur cent fois cent mille ne mérite de mourir dans le brasier. Mais pour Hercule, voudriez-vous qu'il eût peur du feu, lui qui l'allume ? En tout ordre, heureux celui qui brûle intérieurement et qui se

consume de sa propre ardeur, pour ne rien laisser à l'horreur des ténèbres et de la poussière qui demeure. Il est si doux de mourir consumé.

Les dieux, les héros et les saints se rangent à ma sagesse. Les héros et les dieux savent se perdre. Les Saints naissent perdus.

La vieillesse des dieux n'a point l'épouvante de l'amour. Ou plutôt, la crainte est moins forte en eux que la volonté et l'espérance. L'amour est un courage sans borne à vivre. Et l'espoir se renouvelle sans cesse au griffon du désir.

Dans le vieil homme qui ose aimer avec passion, il est en vérité une vertu héroïque. Ici bas, ils n'ont pas tous le privilège des immortels et des rois légendaires, lesquels sont assurés de satisfaire leur mortelle convoitise, étant tous des tyrans.

Le vieux roi David, au fond de son palais sur le roc aride, il lui faut des jeunes filles pour réchauffer son ventre gelé ; il veut les fraises de la bouche juvénile et les cerises de la gorge nouvelle, pour fleurir la haie de sa barbe blanche. Il s'en fie à la tyrannie pour avoir l'illusion de l'amour, sinon pour être aimé.

Ces grands vieux de la fable ont des moyens qui nous font défaut. Le tyran est en nous, et c'est à nous de le servir. La conscience ne nous

permet plus rillusion ; d'autant, nous invite-t-elle à créer notre royaume et notre folie. En retour, elle nous prodigue toutes les richesses de la peine. Que de trésors muets la souffrance nous découvre! Mais peut-être vaut-il bien mieux souffrir ainsi que de ne plus vivre. Et pour les cœurs trop avides, renoncer à l'amour, c'est dire adieu à la vie. Qu'on ne l'attende pas d'un Stendhal, si friand de caresses, et toujours tendre. ^

Trompe-moi, mais laisse-moi rêver que tu m'aimes. Joue-moi, je t'en supplie ; mais laisse mon âme jouer avec ta jeunesse, qui est l'amour même. Je ne te demande qu'une occasion de folie, et de me déposséder délicieusement de moi-même, ô ravissante, ainsi nommée parce que tu ravis. ^

Il est divin de vouloir être trompé par la beauté de ce qu'on rêve. Le vieux homme qui consent à ce mirage, ne consent-il pas aussi aux tortures de la route, à la soif du désert, et à mourir sur le sable, tandis que ses lèvres murmurent :je f adore ! à la source absente. Tel est le sort de l'homme qui n'est pas de la caravane.

^ De ses chiens même, il dit : " Leurs caresses sont nécessaires à mon bonheur. ** Correspondance, III, 224, 279.

^ " Les femmes honnêtes aussi coquines que les coquines. ** Voilà un cri. Et il était encore jeune. Correspondance, II, 140.

Je ne rirai jamais du vieillard qui aime.

L'homme qui voit passer une jeune femme, dans sa beauté pareille au rire de Teau sur la prairie, où à la rosée sur les roses, le matin de la Saint Jean, il croit voir pour la première fois toute la beauté et tout le luxe du monde. Tout d'un coup mendiant, comme il la désire ! Plus il aime la terre, plus l'amour de cette créature qui en est la merveille, le soulève au-dessus de lui-même et lui saoule le cœur. (Stoïcien, un sage qui n'a jamais connu l'amour.) S'il la suppose amoureuse, dans le baiser qu'il obtient d'elle, il trouve l'unique retour à sa passion pour l'univers. C'est le monde et la vie mêmes qui rendent la baiser cueilli aux lèvres désirées. L'amoureuse est pour lui toute l'immense nature. Et quand il renonce à aimer, cet homme, quand il fait la retraite, le monde entier lui donne congé. N'exigez pas qu'il y souscrive.

C'est pourquoi Stendhal, "à cinquante-neuf ans, se coiffait comme un jeune homme. Un fort

toupet d'emprunt Est-il besoin d'ajouter que

les cheveux et la barbe étaient soigneusement teints ? " ^ Il voulait demeurer celui qu'en sa

* Notice sur la "vie, etc.. par R. Colomb, en préface à la C/iartreuse de Parme^ Hetzel, 1846.

jeunesse les Allemands de Brunswick appelaient " Le Français noir ". ^

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