DE LA LUXURE
S'i/j n' ay ment fors que pour V argent ^ On ne les ayme que pour Peure.
Et m^eust il fait les rains trayner, S* il ni' eus t dit que je le baisasse,,.
Mais que ce jeune bac ke 1er Laissast ces jeunes bacheletes ?
Non I et le deust on vifbrusler,
Faulse beauté qui tant me couste chier^ Charme felon^ la mort d ^ung povre cuer^ . . .
Et nu a nuy pour mieulx des corps s^aisier.,.
Tout aux tavernes et aux filles,,.
Pas ne le dy pour vous le reprouchier,,.
Car en amours mourut martir,
Oii mieulx te plaist qu^onneur ceste meschance.
Villon, le premier aussi, me semble avoir connu l'extrême dépit de la luxure. Elle est ce qui déçoit le plus, en ne cessant jamais de séduire.
Où commence la luxure } et qu'est-ce enfin }
Innocente comme le plaisir, mais moins heureuse, la luxure est l'inquiétude passionnée des sens, et l'ardente recherche d'une satisfaction qui fuit toujours plus lointaine, si même elle n'est pas inaccessible. Elle est le luxe des puissances charnelles, leur propre cruauté et leur noir ennui. La luxure est la part de l'esprit dans la volupté, et la folie de l'imagination amoureuse.
Combien d'amants se sont promis la luxure, qui ne peuvent même pas s'assurer un peu de vrai plaisir. Les luxurieux sont rares, qui ne le sont pas seulement d'intention. Et comme ils manquent au propos pour lequel ils vivent, ils sont en faute, étant en défaut, et se sentent coupables. Leur péché n'est point tant de luxure, que de n'y pas suffire. Et ils sont damnés, non moins que l'avare mourant de faim et de froid, une nuit d'hiver, sur son fumier d'or.
Le commun peuple qui s'indigne contre la luxure serait frappé d'étonnement, s'ils entraient dans l'âme luxurieuse du poëte. Ils la verraient dévorée de désir, et vouée aux délices comme aux tortures de l'imagination. Ha, belles victimes sans repos, de Villon à Baudelaire et à Verlaine. Je crois les grands artistes capables de tout, comme on dit ; et surtout de se vaincre ; mais non pas
tous, ni en tout temps. Et enfin, leur curiosité est insatiable, même quand ils refusent de la satisfaire.
Tous les vrais artistes, ou à peu près, sont doués de luxure ; ou atteints, si Ton veut. Je ne le dis pas pour les en vanter. Ni pour leur en faire reproche.
C'est pourquoi on incrimine volontiers leurs mœurs. Elles sont toujours un peu suspectes. On y soupçonne telles violences ou tels détours de l'instinct, qui sont les fureurs de l'imagination. Et Ton cherche ce qui pourrait bien être dit contre eux, quand il n'y a rien à en dire.
Mais la luxure se parle cruellement à elle-même, sans remuer les lèvres. Et plus il est silencieux, plus son péché est intarissable en postulations secrètes, en paroles intérieures. Car la luxure est toute pleine de remords. Et l'ironie n'est pas plus forte, dans Villon, que n'est partout présente la repentance.
Sans remords, il n'est pas de vraie luxure. Elle porte avec elle une supplication de Psyché, noyée dans les maléfices du désir.
Le remords charnel est la forme suprême du regret : non pas le repentir tout à fait ; mais le
désespoir de manquer son rêve nourrit un regret terrible.
11 est si propre à la luxure^ qu'elle ne se conçoit pas sans lui. Et telle est sa tristesse. Car si la luxure pouvait être satisfaite^ elle ne serait que l'habitude du plaisir, ce boueux si content du pavé et de toutes les rognures qu'il y pêche. Or, la luxure est le recours de l'imagination contre toute habitude. La luxure est d'abord l'appétit que l'habitude dégoûte.
Tout poëte, tout artiste, en son temps de luxure, fait oraison :
" Seigneur, vous voyez la fureur de mon péché, et si j'en souffre.
" J'y suis lié, comme la femme du sultan nouée au chat et à la vipère, dans le sac qu'on jette au Bosphore. J'en suis torturé, jusqu'à ce que je meure, comme le scorpion, qui fait l'anneau avec la scorpionne, pour qu'elle le dévore ; comme les chiens cordés l'un à l'autre par le roide désir, et qui gémissent de ne pouvoir plus se séparer ; ou comme le prince des abeilles, qui expire dans le corps de sa reine enivrante et fécondée.
" Sinon vous. Seigneur, rien ne peut m'arracher à cette prise profonde. Rien ne peut me sauver. Et
nul ne peut rompre que vous. Seigneur, cette attache cruelle. "
Quelle que soit sa repentance, Villon bondit sur le premier espoir qu'il rencontre ; et il se prend à rire. Il fait la cabriole devant le gibet, et le pied de nez au bourreau. La raillerie est sa luxure spirituelle, non moins vive que l'autre. A deux doigts de la hart, il lègue aux aveugles des Quinze Vingts ses grandes lunettes, sans l'étui, pour qu'ils séparent, dans le cimetière, " les gens de bien des déshonnestes ". Il a horreur de la mort, mais il lui fait la nique. Il faut qu'il se moque, il faut qu'il beffle sa terreur même, et même sa chère vie. Passant de la mort à la volupté, sans cesse, et sans lassitude du désir à l'effroi, ayant celle-là, il a toutes les luxures.
C'est de quoi il est mort, sauvé d'être pendu.
Plus noir que mûre, plus maigre que chimère.
Les yeux vifs comme émerillon. Tout brun, tout sec. Agile et prompt à la fuite, quand il faut ; lent, quand il peut, et plein de nonchaloir. Un petit homme au regard perçant, dans une orbite creuse. Le poil rare, et de bonne heure le front chauve. Il portait volontiers la tonsure, ne perdant
rien à passer pour un clerc. Çà et là, dans ses prisons, on lui faisait la tête rase, chef, barbe et sourcil, comme un navet qu'on râpe.
Un grand crâne tondu, un front haut et nu ; la figure longue et hâve; ni joues ni lèvres. Des os durs sous une peau tendue, un vrai cuir de grande route, rôti par le soleil, tanné par le vent et les pluies. L'air équivoque de ceux qui toujours se cachent, ayant souvent quelque chose à cacher. Mais non pas les façons louches, ni l'œil fuyant qu'on veut dire. Villon est bien plutôt insolent. Même cauteleux, ce sourire en coin n'est pas timide : il enfonce l'ironie, et il provoque. Maître François est poli, s'il lui plaît, il est courtois. Il a haute mine, pour un voleur ; et même pour un prince. Baissât-il la tête, il n'est pas si humble qu'il semble : l'orgueil de l'esprit brille là-dessous, et peut-être le feu du poëte.
Rieur de toute risée, et vite aux pleurs ; très dur à tous les maux de misère, et tendre comme une femme à la peur, aux coups, aux cachots, aux supplices. Il a une forte santé de pèlerin, que n'a pas usée la débauche ni la prison. Tout plaisir lui plaît et l'appelle. Il aime tout ce que la fortune donne, et qu'il n'a pas : il le prend.
Maigre, maigre ! Tous les petits parisiens furent
maigres en ce temps là : et ceux qui ne devinrent pas chanoines, le restèrent. C'est le temps, où les loups entraient dans Paris et mangeaient des enfants entre Vincennes et la Bastille.
Maigre, fort maigre. Il a eu faim, bien des jours durant et des semaines, au pain sec et à l'eau crue; il a tâté des basses fosses ; on lui a ferré les pieds dans un cep. On lui a fait boire bien de l'eau, à l'entonnoir de la question, pauvre Villon, lui, si bon buveur de vin morillon : et il le préfère d'Anjou et de Bourgogne.
De l'argent ! de l'argent ! il lui faut de l'argent.
On vole comme on joue. Et on joue pour gagner de l'argent. Villon est joueur à perdre son âme, jusqu'à jouer sa mie. Un jour, il a laissé ses braies en gage. Il friponne pour faire la fête. Il est le pauvre qui veut avoir sa part de liesse. On ne fut jamais si peu stoïque ; on ne s'en soucia jamais moins. Le viveur, ou l'homme à la mode, l'est-il davantage sur le boulevard ?
Vous ne me ferez pas croire que la Grosse Margot soit d'une espèce si rare dans les palais et les hôtels des riches. Tout infâme qu'elle est, la Grosse Margot a des vertus que vos maudites vertus de la Cinquième Avenue n'ont pas, et
moins encore si elles étaient jetées à la rue, réduites à leur corps sans chemise. A vos femmes de maudisson, il ne manque un peu que l'enseigne. La Grosse Margot paie de sa personne.
Il lui faut de l'argent, à ce Villon. A vous aussi.
Pour en avoir, vous ne volez, ni ne pillez ? Tant mieux pour vous : c'est que vous en avez. Vous ne ruffiannez point ? Voire.
Mais il tue ? — La belle affaire : c'est ce que vous ne feriez pas. D'ailleurs, il ne tue pas, ce qui s'appelle tuer : il se défend. Il se bat ; il rend les coups. Il ne veut pas qu'on lui dérobe sous le bras gauche sa mie, ni sa vie.
Une profonde connaissance de la vie fait la raillerie de Villon si profonde : connaissance qu'ont seuls les pauvres, quand la pauvreté n'a pas détruit les forces spirituelles, comme il arrive si souvent.
Les hommes à conscience ou à imagination criminelle savent ce que les esprits paisibles ne soupçonnent pas. Les poètes sont du petit nombre, qui visite les abîmes, ou qui rêve d'y descendre.
Tout bien et plein de mal, tout mal et plein de bien, amer et doux, repris de justice et sans
méchanceté pourtant, assassin et sans violence, Villon se fiche de tout.
Une dérision passionnée de la vie l'emporte ; et un amour infatigable de vivre anime sa dérision.
Sa propre passion doit lui paraître dérisoire. Mais l'ironie ne réussit pas à la détruire. Elle a plus de force que d'âcreté. Villon est un jeune homme : il l'aurait fallu voir à cinquante ans.
Il ne croit à rien, selon l'ordre et les lois du monde. Mais il peut croire à tout, selon son propre sentiment.
Cependant la vanité universelle et l'universel hasard le font amèrement sourire. Sa dérision s'y retrempe. Il se voit lui-même dans le néant, à force de voir le néant du monde. Nihiliste achevé, sa malice parisienne le porte à s'en gausser, même dans le désespoir. Il a tant d'esprit, que l'horreur de la vie le cède aux ridicules ; la raillerie l'attache au plaisir, loin de l'en détourner. Pour rire au cimetière, il n'attend pas d'y être forcé, là-dessous. Villon, souvent, c'est Yorick à Paris.
L'erreur emporte les hommes çà et là, comme le vent les feuilles. La pauvreté est la source de toute injustice. Elle fait la faiblesse ; le mal s'en suit, avec le crime. Elle tue même l'amour.
La jeunesse perdue, Toccasion unique du bonheur, un souffle, un vol, un peu de sable qui s'éparpille. Et pourquoi ? On ne sait même pas comment. Et toujours la mort, partout et pour tous. Où sont les belles amoureuses ? Où sont les amants ? Où les grands de la terre ? Où les petits .^^ Où vais-je moi-même, dit et redit Villon ? La mort fait la même réponse à toute question. Et Thorreur de toute question, c'est que, moins celle-là, il n'y a pas de réponse. Moi seul pour moi, pense Villon; et ce n'est rien. 11 considère la nullité universelle avec une sérénité mêlée de terreur, et fort étrange. Il s'y plonge, comme pour éprouver toute sa faiblesse, la folie et la méchanceté des hommes. Mais les connaître ainsi, c'est pardonner. De là, cette tristesse et cette moquerie aiguës, et cette indulgence sans limites. Il ny a rien de plus terrible, parfois, que l'indulgence de l'esprit qui nie, si ce n'est l'indulgence d'une âme tout intelligente. Villon conclut à la mort comme à la réalité unique, et à la volupté, ici bas, comme paradis.
Il croit donc à son malheur, plus qu'à son indignité. Il ne se sent pas si coupable, sinon contre soi-même. Et puis enfin, il va mourir ; et qui lui vient à l'aide ? Or, criminel si l'on veut, condamné,
misérable, il n'oublie pas Jésus, qui est pourtant contre les puissants, contre le riche et les heureux.
Villon n'est pas grand poëte par la splendeur des images, ni par l'invention du poëme. Mais il Test par la profondeur du sentiment. Il a mis une force admirable dans l'expression de deux ou trois sentiments éternels. Il s'y est jeté tout entier, comme la fille du fondeur chinois dans le métal en fusion, pour fondre son propre sang et donner sa propre voix au son unique de la cloche.
Il signe affreusement de son nom l'envoi de sa ballade à Margot. Le rire de l'écolier cynique ne donne pas le change sur le fond ténébreux de sa pensée : elle tient le milieu entre Dieu secret et l'atroce nullité du monde. Toute l'ignominie du néant est à l'enseigne de la fille, dans ce lit où tous les hommes passent, comme la Seine entre ses deux rives, se flattant d'y contenter leur amour de la vie.
Vung vault Vautre, Ordure amonsy ordure nous assuit ; Nous deffuyons onneur, il nous deffuit^ En ce bordeau où tenons nostre estât.
Et pour moi, je sais bien qui Villon met au bordeau : c'est la vie.
Où aller enfin, à travers ce charnier ? et à qui recourir, si Dieu ne demeurait pas la seule espérance ?
Oui, dans ce néant sans bornes et sans exception, Dieu seul nous reste, et Notre Dame à mi-chemin. Tout comme sa mère, la pauvre femme, Villon ne se connaît pas d'autre refuge, pas d'autre asyle, ni d'autre forteresse, que la Vierge, " Nostre Maistresse". Se moquant des prêtres, il ne tourne pas l'Eglise en ridicule : il se garde d'elle, craintif et narquois, prudent et docile, ambigu et retrait. 11 est religieux désespérément.
Mais il l'est de la bonne manière : cette magnifique intelligence abdique. Sans perdre une once de son poids, elle se retire devant le cœur enfant. Voilà par où Villon est si moderne. Il mord comme l'eau forte dans les pensées du néant. Le poëte est alors, à mon gré, l'homme par excellence : celui qui pénètre, entre tous, la condition de tous ; qui en pâtit pour tous, puisqu'entre tous il en a passionnément conscience. Et sa charité fleurit de ses transes égoïstes. Le " povre petit escollier " a pitié de tous les pauvres, comme lui. Il oublie l'indulgence terrible, que la vue du néant lui inspire ; ou plutôt, il en réserve la rare tendresse à tous ces petits que la misère foule et que le mal atterre. Il
a compassion des malades et des captifs, des suppliciés et des filles. Il ne rit pas cruellement de la potence ni de Thôpital. Il réclame, au nom de Dieu, qu'on pense un peu à lui. Il a pitié de soi, sans vanité et sans complaisance : ce regard pour soi-même est ce qu'on peut concevoir de plus juste et de plus vrai : soi, le pauvre que Ton connaît le mieux. Et, au bout du compte, dans cette mort où il est déjà jusqu'au cou, criant à toutes gens merci, il implore une douce pensée, et c'est le repos perpétuel qu'il demande. Mais certes tous les amants de la vie, tous ceux qui savent ce qu'il en coûte de vivre sans compter, qui ont versé des trésors dans une heure, et de tout leur bonheur nourri les avides instants d'une chère folie, ceux-là diront toujours plus d'un verset et plus d'un psaume pour l'âme du pauvre petit écolier, qui fut nommé François Villon.