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LE PRINCE NOIR

Hamlet paraît. Où qu'il soit, il n'y a que lui.

Il est vêtu de noir et de mélancolie. Le deuil qu'il porte n'est qu'une faible image de la désolation qui règne dans son âme. La mort d'un père très aimé l'a mis en confidence avec toute la mort.

Il arrive de voyage. Il est donc l'étranger chez lui, et l'ennemi peut être dans sa propre maison. 11 ne reconnaît plus rien. Sa mère est la veuve infidèle, qu'une seule saison a consolée ; et elle a sur ses joues de femme mûre le fard de la dernière passion, la griffe sensuelle, les sceaux de volupté que les baisers d'un sale complice gravent dans la chair amollie de l'amoureuse, qui va sur SCS cinquante ans. Cruelle ardeur de la maturité,

feux bas d'un foyer qui s'éteint, ces flammes rouges donnent à un fils du dégoût pour le visage de sa mère. Et ce nouveau roi, l'amant du déclin, le vendangeur de la vigne qui coule, est bien le traître, le meurtrier, le boucher charnel qu'il faut à cette malheureuse : il est hypocrite et grossier, mielleux et résolu, prudent et sans scrupules ; il doit être bouffon au lit, habile au jeu du chien à deux dos, bon pour le frisson et bon pour le rire, consolation des avilis ; plein de santé, le sang rafraîchi par l'astuce, il enterrera la vieille, qui sent déjà le musc et la fourmi.

Et, d'abord, Hamlet ne dit pas un mot. Sa première parole est secrète : il se parle à lui-même entre les dents, avec une amère raillerie. On lui reproche son air lugubre. Ce fils ne jouit pas assez de son père mort et de sa mère rajeunie par le plaisir des nuits adultères. Pourquoi n'accepte-t-il pas la loi commune ? Or, Hamlet est là tout entier : la loi commune lui fait horreur ; et tout en lui repousse cette loi commune, qui est le niveau des lieux bas.

La mort le désarçonne à jamais. Il pense que la mort de ce qu'on aime est un meurtre. Ainsi, l'assassinat de son père est le symbole redoutable du

crime que toute mort implique et du tort qu'elle nous fait.

Hamlet s'avance entre les deux nuits de l'esplanade, où le fantôme sans repos va et vient dans la brume. Hôte souffrant des ténèbres et du silence, comme Hamlet l'accueille généreusement ! Comme il s'élance à sa rencontre avec courage ! Quelle rapidité, quelle audace est la sienne quand il affronte le spectre nocturne et sa propre pensée, lui qui, dans le jour, a l'allure distraite et les gestes incertains de la timidité !

D'ailleurs, Hamlet est l'ennemi, pour ceux là mêmes qui le chérissent, parce qu'il est toujours le prince ; parce que son inflexible noblesse le divise d'avec tout ce qui l'entoure ; parce qu'il est à jamais le maître donné par la nature à l'espèce des sujets, dans la famille comme dans le royaume, celui que tous refusent, à cause de sa grandeur foncière et de sa pureté. Hamlet est vrai comme la pensée qui se poursuit elle même. Tous ses propos sont réels, et viennent de la passion intérieure. Il parle pour être, et non pour tromper les autres ou se duper. Il s'acharne à posséder le vain objet de l'existence. Pour faire le fou, il n'a qu'à penser tout haut, parmi toute cette canaille d'humanité qui pense avec ses mains pour voler le bien

d'autruî, avec ses pieds pour tenir les places, et pour l'emplir avec son ventre.

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