IRONIE
Hamlet enfin est l'intellectuel accompli. Le profond idéaliste s'achève en se niant. Dans l'accomplissement, il y'a la fin. Ce qui est consommé
se détruit. Hamlet doute de la vie et du monde. 11 ne croit plus à la réalité de l'univers.
Cependant, il lui faut agir dans une cour, dans un siècle, au milieu de gens qui débordent de la foi la plus grossière. Les époques innocentes vivent, sans savoir qu'elles ont foi à la vie. C'est à Dieu qu'elles croient. Si créatures, que le Créateur leur est toujours sensible. Mais quand la chair n'a plus de foi qu'en elle même, et que l'esprit se sent matière, on peut dire qu'il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. L'idéaliste y fait une étrange figure. Le Chevalier de la Triste Figure, n'est-ce pas le nom de cet autre Hamlet, le sublime Don Quichotte, lequel est prince dans le royaume du rêve, un Hamlet racheté par le soleil, et mûri dans la bonté par la pure lumière ? Loué soit Don Quichotte, l'Hamlet des enfants, rédimé de la négation, dans un pays sans brume, par un astre qu'on promène sur le ciel, d'est en ouest, avec la main.
C'est au Nord que l'esprit de l'homme se sépare totalement de la nature. Comme la pensée d'un certain rang est toujours idéaliste, la grandeur de l'idéaliste consiste à ne point se satisfaire. Une sérénité, qui n'est pas le sourire dans les
supplices, est de nul prix à mes yeux. Et je ne sais pas ce que peut être le calme, s'il n'est pas la couronne des orages. Hamlet n'est donc pas l'intellectuel à la façon des géomètres ; mais il Test à la façon sanglante des poètes.
L'ordre d'Hamlet est celui du cœur, quand la pensée s'y élève. Et comme elle n'y peut respirer, elle délire.
Hamlet, je rencontre avec toi le fantôme blanc et sa triste lumière sur la terrasse de la méditation. Je le suis, je l'implore ; je le regarde, et je reconnais l'image de la pensée. 11 parle, et j'entends la voix impérissable du souci. Où vas-tu ? où vastu ? où suis-je ? et d'où viens-tu ? Ce murmure est plus éternel que le ressac de la mer sur les sables dociles d'Elseneur.
L'image est aussi réelle que toute réalité. Elle peut être beaucoup plus réelle, dit Hamlet. Une pensée commande la vie de ce beau prince. Elle lui impose tout ce qu'il veut faire, et tout ce qu'il est. Et pourtant, tout au fond de soi-même, il ny peut pas croire plus qu'au reste.
Est-il malade ? Soit, comme Shakspeare et Michel- Ange, ou Pascal et Dostoïevski. 11 est malade en homme : malade dans la conscience. 11 considère la vanité de tout dans sa propre mère.
Il touche dans sa propre douleur le crime d'être soi, de croire, d'aimer, de tout ce qui fait qu'un homme n'est pas un minéral, ni un géomètre.
Hamlet ne fait donc pas le fou, sinon comme on se déguise en temps de carnaval : chacun sait alors que le masque est un masque.
Il n'a qu'à parler selon son idée intérieure, pour sembler déraisonnable à tout le monde. Car tous ne vivent, autour de lui, que pour satisfaire leurs appétits et leur amour propre. Plus il est vrai, plus ils sont vains.
Son doute est du fond, et de tout. Il tue Polonius, pour voir après tout s'il y a un rat dans cette bedaine de ministre. Il chasse Ophélie au couvent, pour faire le salut de la pauvrette. Il épouvante sa mère, pour lui bien montrer qu'elle a un fils.
D'ailleurs, il est d'une ironie continue et très amère. L'amertume, grand signe de maladie, selon ces bons Macrotons d'optimistes. Cher prince, nous sommes des malades, et même des neurasthéniques, comme disent ces messieurs. Pour leur répondre, nous sommes forcés d'aspirer de leur air, et ils
ne veulent pas que nous ayons la bouche amère ? L'ironie d'Hamlet est un acide puissant : il ne faut qu'une goutte pour précipiter tous les mensonges de l'opinion. Le fond de la vie, la question divine est toujours au premier plan de sa pensée et de ses jugements : voilà ce qui fait l'ironie des paroles. Rien de plus fou pour le reste des hommes. Et parce qu'il le sait, quelle ironie dans celui qui parle ! Après un excès de tristesse, l'ironie est le retour des dieux sur eux mêmes. " Que celui qui joue les rois soit le bienvenu ! " Mais les dieux ont l'ironie tragique. Et l'ironie tragique est pleine de menaces.