TOUJOURS NAPOLEON
Si La Chartreuse de Parme est le plus beau livre de Stendhal, Julien Sorel est pourtant son chefd'œuvre. Entre tous les héros qu'il a formés de sa lumière et animés de son esprit, celui-là a le plus de portée et le plus de puissance. C'est le jeune homme de génie, pour tous les temps et pour tous les peuples à culture. Les merveilleux jeunes gens de Dostoïevski sont tous des frères plus sensibles de Julien. Enfin, il y a désormais de Julien Sorel dans tous les héros adolescents.
comme il y a de Bonaparte dans tous les jeunes hommes qui rêvent de Tempire.
Peut-être, faut-il un homme pour comprendre Julien Sorel ; et un homme à la Bonaparte, pour l'aimer sincèrement. Les Bonaparte secrets sont moins rares qu'on ne pense. Ils ne sont pas tous à l'armée d'Italie, ni consuls : d'où vient qu'on les ignore. Ils sont moins nombreux aussi qu'on ne le dit. Les Bonaparte en chambre sont des héros sans matière. Il ne leur a manqué que l'argile des hommes, le four et les feux de l'occasion ? Soit, mais tant pis.
Les femmes ne comprennent pas Julien ; ou, l'ayant compris, l'aiment peu. Il leur semble trop ingrat. Il leur serait plus facile de l'aimer sans le comprendre, que de ne pas le haïr en le comprenant. Madame de Rénal en est seule capable : par ce qu'on se passe tout à fait de connaître un amant, quand on l'adore.
Elle l'aime au point qu'elle le veut toujours enfant, comme dans le premier âge de la passion, quand tous les baisers d'une femme se confondent, ceux de la mère et ceux de la maîtresse, ceux de la sœur aînée et ceux de l'amante. Passionnée et craintive, il était alors l'adolescent qu'une femme chérit, et rien de plus : c'est-à-dire tout pour elle.
i88 PORTRAITS
la nature en amour, le monde découvert dans la caresse, l'univers qu'elle tient dans ses bras. Sa petite ville lui est toute l'histoire, et sa maison toute la terre. Quel Napoléon peut valoir ce jeune homme pour la femme amoureuse qu'il comble ? S'il se détache d'elle, fût ce pour devenir l'empereur des siècles, la pauvre Rénal se désespère : son seul vœu, c'est qu'il abdique. Elle déteste un triomphe où elle n'est pas. Elle est jalouse de ce vainqueur qui l'oublie, et qu'elle ne désire même pas comprendre, tant il lui suffit d'en être possédée. Elle ne peut se défendre de le méconnaître : pour le retrouver, elle attend qu'il se démente. Et elle l'adore à mourir, dès qu'il se dément. Au fond, il faut toujours mourir dans sa fleur, quand on aime. Les nigauds appellent cette passion là une passion romantique. Julien n'est pas plus romantique que Phèdre ou Hamlet. Il n'y a de romantique, il me semble, que l'art sans conscience : être intérieur, être vrai avec soi même, ne pas être dupe, c'est assez de vertu, et la plus classique.
Napoléon est pourtant le hasard, la guerre, la matière toujours brutale, quoi qu'on fasse, et la victoire. Julien Sorel est la volonté de la toute puissance qui se change, à l'apogée, en volonté d'amour ; et cette force si belle court à la seule
beauté qu'elle pût envier encore : à une sublime défaite. Elle s'y précipite avec ivresse. Julien Sorel veut être Napoléon. Mais depuis Stendhal, quiconque, à vingt ans, veut être Napoléon, rêve de Julien Sorel.