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HOMME QUI NE DATE PAS

Dans son marais de Civita Vecchia, derrière une triple clôture de bassesse, de mauvais air et d'ennui, Stendhal, est pris au piège; et pour se mieux moquer de lui, la fortune a voulu que les rets fussent italiens. Que va-t-il faire dans sa cage à cafards et à moustiques ? Il ne peut plus vivre que pour l'an 1880 et l'an 1940. Point d'autre parti : qu'il le veuille ou non, c'est pour être un jour le grand Stendhal, que le petit consul respire.

On ne se propose jamais de vivre pour le temps où Ton ne vivra plus, quand on a la tête claire ; mais on peut fort bien s'y trouver forcé ; on est réduit à la gloire, malgré soi. Se la promet on ? Non, sans doute : ce serait la preuve qu'on ne l'aura point et qu'on ne la mérite pas. Mais on s'y résigne. On ne vit donc pas pour l'an deux mille, ce qui n'a pas de sens. On soupçonne seulement

qu'on y vivra. On en accepte la condamnation, et l'irréparable louange, comme le pauvre Achille d'être un si grand héros parmi les ombres.

A deux fois vingt-neuf ans, comme il disait, Stendhal savait fort bien à quoi s'en tenir sur son propre compte ; et quand personne ne lui eût rendu justice, ayant mesuré les illustres du temps, il devait sentir que pas un ne le valait à Paris. Son rire à Balzac marque la gaîté de l'homme, qui s'entend nommer enfin par son nom et par son titre : il ne trahit pas le sot contentement de soi ni la plus sotte modestie. D'ailleurs, Stendhal comme Baudelaire juge avec supériorité tous les auteurs, toutes les renommées, toutes les couronnes, fût ce Chateaubriand, fût ce Racine. On ne lui en conte pas. Une telle assurance dans la sévérité part d'une certitude infaillible et cachée, qui concerne le juge.

Pour tenir bon au bord du marécage, entre le bagne et la fièvre quarte, Stendhal fit société avec les Chroniques italiennes et Saint Simon. Ces œuvres si vives, qu'elles sont des siècles vivants, personne ne les a goûtées comme lui. Il les a pratiquées mieux que personne. Là, s'est achevée sa puissance. Là il est né, vers cinquante ans, pour les temps à venir.

Est ce trop dire ? Au XIX® siècle, personne selon moi n'est plus assuré du temps que Stendhal et Dostoïevski.

Flaubert a sa date, comme Thuile la plus pure qui finit toujours par rancir. Tolstoï, tout de même. Pour plus des deux tiers, Balzac n'est déjà qu'un document d'histoire. Stendhal est immortel, comme un esprit. Dostoïevski est éternel, comme un Evangile. Stendhal est une intelligence de la vie, parmi toutes les intelligences. Dostoïevski est une passion et une connaissance.

L'un et l'autre ne passeront pas plus que l'Evangile ou que l'esprit d'Athènes. Car, le jour où on ne les lira plus, ils seront entrés, à tout jamais, dans la conscience humaine.

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