‹ PortraitsChapitre 7 sur 33 · SIR FIASCO, ESQ · texte numérisé non relu

SIR FIASCO, ESQ

La sincérité de Stendhal va bien loin dans l'aveu de toutes ses faiblesses. Il est comme un prince qui peut se mettre nu devant ses gens.

On se cherche, on se connaît soi même, et l'on ne se donne pas pour autre que l'on est. On ne daigne pas mentir, ni à soi ni aux autres. Y eût

on intérêt, on ne le peut pas. Que l'orgueil est donc sincère ! C'est ce qu'il a de beau. Enfin, si l'on est menteur de nature, on ment avec sincérité.

La sincérité consiste à ne pas feindre un rôle, quand on est fait pour en jouer un autre. Il se peut, après tout, que tous les hommes jouent un rôle.

Il est difficile qu'un sot soit jamais sincère.

On peut être intelligent et mentir. Mais on est sincère dans le mensonge, si l'on ne se ment pas à soi même. La plupart des hommes mentent moins aux autres, qu'ils ne se mentent, chacun à soi. Il est clair qu'il y a infiniment plus de sots dans le monde que de vrais fourbes. Mais il y a plus de fourbes encore que d'esprits sincères.

La sincérité n'est pas l'intelligence : elle en est l'usage viril. Le véritable orgueil l'exige.

Tolstoï, qui a tant appris de Stendhal, et d'abord à peindre la guerre, lui a pris aussi son idée du mensonge universel, qui est la vanité de chaque homme, et le commun ressort de la vie sociale. La sincérité est l'antidote du vain amour propre.

La vanité est Tuniverselle faiblesse. La modestie est la sincérité des petites gens. Les grandes âmes n'ont pas besoin d'être modestes : elles sont sincères ; et cette vertu suffit.

Stendhal avoue ce que non pas la pudeur, mais la vanité arrête sur les lèvres d'un homme. Il est bien trop aristocrate pour avoir souci d'être moqué. Je soupçonne qu'il s'en amuse.

Voilà ce fameux dragon, qui veut qu'on prenne toute femme au galop et à la charge, dès la seconde entrevue. Pas un reître comme lui, ni mieux monté, ni cavalier d'équitation plus vite, pur sang sur pur sang ; et pas un qui aime mieux la course, qui se préoccupe plus assidûment de la chevauchée. Or, il lui arrive sans cesse de manquer la coche et de rester au relais. Quand il y va de la gloire et de cet honneur amoureux qui est la vie même, il perd l'étrier : une ombre le démonte, une idée le désarçonne, un souffle, un cri. Et le dragon de Marengo n'est même plus un fantassin : il a mal aux pieds. Loin de brûler trois postes ou quatre, il a l'entorse ; et il lui faut dormir sur place.

Telle est son admirable sincérité, qu'il confesse

l'accident, et presque l'infirmité, tant elle lui est

propre. Il se punit ainsi d'y être sujet. Qui la

saurait sans lui ? Qui pourrait en rire, s'il n'avait pas voulu qu'on en rît ?

Je ne ris pas de Stendhal en sa disgrâce. Je l'en admire davantage. Il n'est jamais grossier, là où tant d'autres hommes ne se défendent pas de l'être. Il est vrai qu'à mon sens, le fat passe tous les hommes en grossièreté. Le muletier est un fat, avec son célèbre quart d'heure.

Puis, c'est le véritable amour qui jette l'amant dans les faux pas, et qui le fait glisser. La vraie passion de la guerre est sujette à des défaites, que les guerrilles ne connaissent pas. L'appétit est toujours prêt, et non pas la grande soif que rien n'apaise. Elle fuit peut-être l'apaisement ?

L'amant trébuche, où le galant ne bronche pas. L'amant est le pur sang que le combat épuise, et le galant est le mulet. Ils ne l'entendent pas ainsi : mais les amants parlent de l'âme ; et c'est elle qui qui manque aux mulets. Pour tout le reste, on leur rend les honneurs du sentier en montagne et du sabot infaillible au bord des précipices.

Tout est abîme pour les amants, et pour les mulets rien ne l'est. Entre eux, c'est l'immense vallée de l'Imagination. L'ardent Stendhal, cet amant qui veut toujours l'être, son imagination le joue ; elle le lie, elle l'entrave. L'imagination est

la dame jalouse qui noue Taiguillette. Et telle est Tironique destin de Stendhal, qu'entre tant de personnages qu'il a joués et dont il a pris le nom, il n'a jamais été plus lui-même qu'en amant muet, sous les traits et l'habit de Sir Fiasco, esquire.

ENFIN, Julien se laisse vivre

Une femme, qui m'est bien chère, ayant fini de lire Le Rouge et le Noir^ me dit : " Ah, je n'aurais pas voulu que Julien tire le pistolet contre sa douce amie ! C'est bien assez qu'il en soit capable. Quel affreux courage ! Julien traite Madame de Rénal comme un homme : voilà ce que je lui reproche. " Idée de femme, et vraiment charmante : un homme ne doit jamais user de sa force contre une femme, que pour l'aimer. Il doit tout lui pardonner ; et d'abord, ce qu'une femme ne lui pardonnerait jamais. Elles sentent ainsi, quand elles aiment. Puis, elles se perdent, elles se font tuer, elles vont à la mort plutôt que de rester dans la tombe de l'absence, et de condamner leur amour à l'oubli. N'eussent elles pas pitié de l'amant, elles ont soif et compassion de l'amour en lui.

Rien de plus vrai : Julien traite en homme sa tendre maîtresse, parce que l'ambition est l'ennemie de l'amour. Julien est toujours tout ce qu'il est. Le dernier feu de sa volonté est un coup de foudre. Mais cet éclair lui révèle le monde de la tendresse ; et il ny entre que pour nen sortir jamais. 11 ne retrouve pas Madame de Rénal dans l'église de Verrières, mais sur le seuil du bonheur. 11 lui envoie la balle que tous les hommes du livre et de la vie méritent, pour toute la haine et l'envie qu'ils exercent contre les jeunes héros.

Admirez, belle amoureuse, que pour le vrai héros, à vingt-cinq ans et peut-être à cinquante, il n'y a ni homme ni femme : il n'est que des alliés ou des ennemis. La preuve en est que l'adorable Rénal, si chère à tous les cœurs passionnés, s'est laissée manier elle-même comme une marionnette par son jésuite. Mille fois plus touchante d'être aussi victime, elle se perd en perdant son ami. La pensée de Stendhal est là toute vive, avec son culte de l'amour : pour goûter enfin la vie d'amour, ils se perdent tous deux joyeusement. Jusque là, tout le reste n'a été que roman, un vain passetemps, un prélude, une attente. Dès le premier regard, le petit jeune homme en veste de ratine, et l'honnête femme vêtue d'ignorance et de tran-

quillité, Julien et l'adorable Rénal, quoi qu'ils fissent, étaient voués à la même vie et à la même mort d'amour : l'amour est leur fatalité.

Pour être tout à son amour, il se sépare de la vie. Il tue son ambition, pour se rendre sans partage à sa maîtresse. Tout le passé lui semble une ridicule erreur. Plus d'ennui, plus de vide. Voici sonner les heures pleines, les heures inimitables. Trente de ces jours passionnés et de ces nuits valent trente fois trente années de vie déserte.

Il fallait donc que Sorel abdiquât tout désir médiocre, et que sa volonté tyrannique ne lui fût plus de rien, pour qu'il se connût lui-même, et pour posséder l'unique bien qui nous comble le cœur. En se rendant l'amour, il se restitue à soimême. Comme Fabrice n'est heureux que dans sa prison, Julien n'a de cœur et ne goûte le bonheur de la vie que dans son cachot, aux viles portes de la mort. La même fable porte le même symbole ; et il est si beau que Stendhal nen cherche pas un autre. C'est tout gagner, que de tout perdre en trouvant l'amour. Et peut-être y faut-il la prison, qui est la rupture du lien avec les hommes.

En Julien Sorel, l'ambition n'était que le masque de la passion, et le moindre usage d'une nature conquérante. Ce sentiment me rend le fier jeune

homme plus vrai et plus beau que Bonaparte, son idole. Et quelle liberté dans ce donjon gardé par le bourreau et la légitime stupidité des lois. Enfin la séparation d'avec les hommes rend libre celui qui tient l'objet de sa passion : mais il faut qu'il le tienne, je l'avoue.

Voir le monde comme il est : mot qui ne veut rien dire, précepte de morale à la Carlyle et à l'allemande : une prophétie concernant l'événement accompli.

On voit le monde comme on est, quand on a des yeux. On voit comme l'on crée. Le héros est l'homme qui ose le plus être soi-même, et qui le peut. Point de héros sans puissance égoïste, et point de saint moins l'amour de Dieu.

Personne n'a du héros une idée plus saine que Stendhal. Il n'a pas connu la sainteté ; mais il était capable de deviner qu'elle lui manque. Stendhal a un esprit qui fait une telle lumière, qu'elle en éclaire pour lui-même les lacunes et les imperfections.

Stendhal est la m.oitié d'un Gœthe et même un peu plus. Sa part est autrement aisée et naturelle.

Il suffit de comparer l'Italie de l'un à l'Italie de l'autre. L'Italie de Gœthe est une bourgeoise fort instruite et bien nourrie, qui porte partout avec elle les menus de Weimar et les caquets de sa Germanie; elle ne vit que dans les musées et dans les cabinets de province ; avec un contentement de soi presque ridicule, elle note toutes ses digestions d'esprit, elle minaude, elle rougit d'avoir passé quelques bonnes nuits aux bras d'un modèle académique : elle nen revient pas de sa folle audace, et se persuade, décidément, qu'elle a renouvelé, dans sa chambre d'auberge, tous les délires de la fable, de l'Ida et des dieux. Que de bruit pour marier cette vieille Iphigénie de cinquante-trois ans avec le pauvre Tasse ! Et tenir registre de leurs moindres soupirs, sur la paillasse d'Angelica Kaufmann, c'en est trop ; tant de vulgaire importance appelle un châtiment : ce grand homme a souvent l'air d'un Polonius, ministre de l'Olympe.

Sans le moindre effort, Stendhal est un Ancien. Et non pas un Romain, mais un Grec à Rome.

Pour être juste, après avoir ri, je suis toujours plus frappé du Romain dans Gœthe. L'antiquité de Gœthe est romaine. Le païen de Gœthe est romain. Tout son esprit est romain, et toute sa

réussite. Plus il veut être Grec, et moins il Test : mais toujours le poète lauréat de la Rome impériale, au temps d'Adrien. Il parle sans cesse de Phidias et de Sophocle ; mais sa muse est la solide et froide tête de la Junon Ludovisi.

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