POLITIQUE
Ceux que j'appelais naguère les tigres grossiers, il y a mille ans, plus ou moins, au temps où toute la vallée de la Seine était à feu et à sang, ces gens là eussent fait souche de grands barons.
Nos siècles sont d'une terrible hypocrisie. On n'y peut même pas devenir baron sur sa terre, par le droit du plus fort. Même pas se venger d'un ennemi, guetté pendant cent mois : même pas écraser une blatte d'auteur, qui calomnie. La ruse, second âge de la force, n'est guère plus libre. L'argent seul a toute industrie et tout droit : il n'a donc pas besoin de la violence.
Julien Sorel lui même, ce héros plus grand que Bonaparte, étant bien plus beau et capable de s'accomplir contre lui-même par amour, le siècle le destine au supplice : à tout coin de rue, la vie
sociale cherche à l'écraser. Enfin elle Técrase. Les yeux sur le visage bien aimé de sa maîtresse, il ny prend seulement pas garde. Décapité, il sourit. La grande âme triomphe donc toujours. Mais à quel prix. Julien Sorel me montre Stendhal, dans sa petite chambre d'hôtel, à cinquante ans déjà. Au moment où Julien Sorel porte sa belle tête sur l'échafaud, Stendhal charge ses pistolets par dégoût d'une vie trop misérable. Et de quoi s'en est il fallu, qu'il fît sauter de l'écrin cette magnifique cervelle, la charnière enfoncée d'une balle ?
Il est profondément aristocrate, par ce qu'il est républicain de la bonne manière. Tel à quinze ans, tel à cinquante. Républicain d'esprit et de volonté, aristocrate de mœurs ; et prince en presque tous ses goûts : et d'abord, en cette passion de la vérité, qui est celle de n'avoir point de maître, sinon la raison. Un prince régnant, dans un monde où il serait seul roi, parmi tous ces journalistes et lecteurs de journal, peut seul aussi se payer le luxe et l'insolence de la vérité.
Là encore, Stendhal me rappelle Montaigne.
Stendhal est un Montaigne qui a Tltalie du moyen âge pour antiquité ; que l'amour occupe par vocation plus que l'amitié ; et à qui les œuvres d'art tiennent lieu de morale.
Ce qui trompe sur les goûts de Stendhal, c'est la gêne du petit consul, et les manies du vieux garçon. Je ne sais pour quoi, les princes semblent toujours mariés chez les modernes ; et chez les anciens, on ne pense jamais qu'ils aient pu l'être. La femme est le plus beau luxe de l'homme, depuis quinze cents ans : voilà sans doute la raison.
Mérimée voyait ainsi cet ami redoutable : original en toutes choses, dit il, et au fond de l'âme aristocrate achevé. " J'abhorre la canaille, en même temps que sous le nom de peuple je désire passionnément son bonheur. J'ai horreur de ce qui est sale ; or, le peuple est toujours sale à mes yeux. " Qu'on leur accorde la Charte, en attendant qu'ils soient dignes de la République.
Le pouvoir absolu aux mains du meilleur, telle est la politique de l'art. La dictature du génie est selon le cœur de l'artiste, et le seul ordre raisonnable. La religion sacre la monarchie légitime, et elle seule. Les rois ont perdu toute autorité, là où l'Eglise vivante ne la leur confère plus. (J'en
dirais autant de Théritage.) L'Eglise ne vit, politiquement, que dans la volonté unanime et la foi du peuple. Il faut aux rois la Sainte Ampoule : Faute de quoi, non seulement ils ne guérissent pas les écrouelles de l'Etat, mais on voit trop à leur pauvre tête qu'elles suppurent.
l'étincelle, FLEUR QUI DURE
Le propre du génie, en France, est de ne pas manquer d'esprit. Une fois de plus sur ce point, j'admire la rencontre des Français et des Russes ; et si je savais mieux l'Espagne, je dirais des Espagnols aussi. Cervantes, qui vaut Homère, écrit comme Flaubert et a de l'esprit, comme Aristophane, en chaque mot.
A Paris ou en Attique, l'esprit qui ne suffit à rien, ajoute une grâce suprême à tout. L'esprit est une aile. Il y a des peuples qui prennent leur lourdeur pour une vertu. Peuples obèses. Ils n'ont pas assez de gravité, s'ils n'ont le ventre dans les genoux. Il faut qu'ils sentent leur panse sur l'eau, pour être sûrs qu'ils flottent. Mais flotter n'est pas voler.
La grâce divine est souvent aussi légère qu'elle peut être dévorante. Elle est comme le feu qui toujours vole, toujours s'élance. La flamme, cette parole du soleil sur la terre, ce verbe brûlant que j'adore, est du souffle qui a pris corps ; et comme il va, il ard. Toujours la flamme est en forme d'aile et d'alouette qui s'élève, de flèche qui file droit vers le ciel, de feuille et de victoire que son bond lance sur la route du zénith, où le père Soleil l'appelle.
Le génie ne saurait être pesant ni bête, en France non plus qu'en lonie. Je sais des épithètcs dans Eschyle, où le sublime le dispute à l'éblouissante clarté de l'esprit. Cette grâce est infinie, quand elle porte la douleur. La peine de Prométhée a les rayons d'un triomphe. Que dire de Tironie dans Sophocle et dans Platon ? Pour un Grec, n'avoir pas d'esprit, c'est ne pas avoir de cervelle. La vertu qui fait penser et comprendre ne se sépare pas du plaisir qu'on met à être compris.
La déesse enfin ne se révèle pas seulement à sa force, mais à son charme, à ses lèvres, à toute sa démarche. Le coup de foudre n'est pas plus le trait des dieux que l'éclair avec le rire tragique de l'étincelle.
L'esprit est l'adorable étincelle de la pensée. La vérité seule, comme une veuve, peut être lourde et frappante. Mais quand elle sourit, et qu'elle étincelle en sa rapidité, elle a toute la grâce de la jeunesse : elle a les séductions d'une amoureuse erreur. Ainsi l'esprit semble le privilège d'une jeunesse éternelle. Des peuples spirituels, on dirait qu'ils ne vieillissent pas. Et la pensée, pour profonde ou sublime qu'elle puisse être, n'est toujours jeune qu'à la mesure où elle reste spirituelle.
Les pauvres Barbares ne sont pas dignes de ce luxe divin. C'est trop pour eux de toutes les beautés en une. Ils ne veulent pas de la fleur avec le fruit : ils ne le croient plus assez nourrissant. Par ce qu'ils ont le fruit assez souvent, et qu'il leur emplit la bouche, ils ne sont pas capables de sentir la fleur sur l'oranger, si elle y est, comme il arrive, avec l'orange. Ils la méprisent ; ils n'ont pas d'yeux pour elle. Ou s'ils la cueillent, sur l'arbre ils ne voient plus le fruit.
Chateaubriand lui même a de l'esprit, au moins dans la cruelle invective. Tant il est impos-
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sible à un Français de la grande espèce, même quand il n'est pas naturellement spirituel, d'être toujours sans esprit.
Entre tous les grands écrivains, avec le cardinal de Retz et Montaigne, Stendhal a eu le plus d'esprit.
Montaigne est plus latin d'Espagne, à la Sénèque ; et Stendhal, plus attique. La conversation de Montaigne avec les hommes est un miracle d'humanité. A travers les âges, ce sourire nous console : Montaigne nous sourit entre les bûchers de Philippe II et les massacres d'Allemagne. Quand toute l'antiquité serait abîmée dans l'éternel oubli, les bons esprits en jouiraient toujours dans l'entretien de Montaigne. Le goût de Montaigne est l'épreuve des intelligences et des caractères. Les fanatiques ne l'aimeront jamais ; et jamais les cervelles étroites ne le goûtent tout à fait. Pour Montaigne, il ne faut pas être de parti ; mais au contraire, il faut pouvoir penser contre soi même, et prendre au besoin parti contre tout ce qu'on est. Cet homme est si humain, qu'il y a chez lui pour tous les hommes ; et comme il
invente perpétuellement son expression, presque tous les poètes y trouvent leur compte. Shakspeare le savait, lui qui a toutes les voix, et presque tous les dons de poésie.
Stendhal, qui invente prodigieusement dans Tordre des caractères, n'invente pas dans le style. Plein de génie dans la découverte des hommes, il en manque à découvrir les mots, à révéler les couleurs et les rhythmes. C'est pourquoi il paraît décharné aux poètes orateurs. Ceux là sont du Nord ou de l'Est ; mais jamais un Athénien ne pourra rester insensible à tant d'invention spirituelle. Pour moi, si je m'imagine Montaigne sous Louis Philippe, écrivant des romans, c'est à Stendhal que je pense. Il est du tiers, plus que l'autre ; moins juriste que Montaigne, et plus soldat. Tous deux, les esprits les plus libres, et le plus dans la vie. Ils sont le remède souverain à toute abstraction ; mais si forts que, pour prendre utilement cette admirable médecine, il faut avoir la fibre saine et pouvoir être guéri. La plupart des malades, la cure les empire : ils ne peuvent pas être guéris.
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sous LE PONT D AVIGNON
OÙ ai je lu ranecdote de Stendhal sur le Rhône, quand il rencontre George Sand et Musset, ayant pris à Lyon, comme lui, le coche d'eau ? Tous trois allaient en Italie ; ils le croyaient du moins. Comme si cette fatale lo, pleine de lait, de fromage social et de meuglements avait jamais quitté son pâturage ! Et comme si le charmant Musset n'avait pas été le mouton parisien, offert en victime à la sœur de Pasiphaé.
En Avignon, je crois, où Stendhal était déjà chez lui, comme Tltalie même y commence, dans le plus rare équilibre de Tâme romaine avec l'esprit français, Brûlard, le baron Taquin et H. C. G. Bombet s'amusèrent à scandaHser l'intarissable Muse et son petit bélier. Ils étaient là, tous deux, d'un sérieux à faire avaler sa langue à la Tarasque, lui, cherchant la passion, elle, la portant comme une enseigne, et d'ailleurs fumant la pipe : l'un et l'autre en quête du pays où la lune est de miel, et où le grand amour doit fleurir coûte que coûte : on entre à Venise, où il n'y a
pas un arbre ; et le bois d'Eros se charge aussitôt d'oranges d'or.
Le gros Stendhal, comme l'appelaient ces graves possédés, avait alors cinquante cinq ans. Il dut leur paraître un homme sans mœurs et d'âme grossière, un soldat suranné qui n'a pas même fait fortune, un demi solde d'Apollon et de la gloire. Nul génie, nulle emphase : un quart de siècle plus jeune que René, et en retard sur son éloquence de cent ans, en vérité voilà un pauvre homme. Tirant sur sa pipe, brune et culottée plus que le fourneau d'écume, déjà lourde de lymphe jaune et de trois cents volumes, lo voulait bien être le rendez vous à tous les dieux de l'Europe ; mais il les lui fallait en corps de ballet et d'Académie : elle entendait mener ce petit troupeau, comme Circé fait tourner le sien autour du mât, gravement, s'il vous plaît, en célébrant l'office, en invoquant les principes, en Muse pour tout dire d'un mot. Elle méditait déjà ses révolutions de nourrice et ses gruyères de morale. Car, au retour d'âge, ou bien le lait d'Io s'aigrit en haine de l'homme, ou il mûrit en mol amour de tout le genre humain. Il ne faut pas moins de l'humanité pour remplacer Jupiter au flanc de la bonne Europe. Quelle tête ! quels tétons !
Le ridicule et Tennui sacerdotal de ces deux amants irrita l'ironie de Stendhal jusqu'à la folie. Pour mieux rire d'eux, il les fit rire. Sur le pont du navire, il se mit à faire le fou. Lâchant sa verve, il déchira les poètes et les auteurs à la mode. Il joua le méchant, comme il savait si bien faire. La bonne lo en pleurait dans son tabac d'Orient. Tant de cruauté lui cailla le lait dans les veines. Je hais le lait : plus il est doux, plus il est tiède, et plus il me dégoûte.
C'est par haine du lait, je gage, que le gros Stendhal se jeta sur les bouteilles, ce jour là. Il se mit à danser et à boire. Aux yeux de ces bouffons tristes, il parut le bouffon le plus cruel. Le même rire l'a dû prendre, qu'il avouait plus tard à Balzac. Dans cette feinte ivresse, il s'est comparé à ces deux illustres, bien plus admirables à leur propre jugement qu'ils n'étaient déjà célèbres dans le monde. Lui, l'homme de Rouge et Noir^ et qui rentrait à Civita Vecchia pour finir la Chartreuse de Parme^ n'était pour ce ménage de coquebins sublimes que le gros Belle, ou le spirituel Stendhal, un bourgeois un peu ridicule, une méchante langue, peut être un envieux, incapable de comprendre les grandes passions, la femme à pipe et les poètes. Et de boire, et de rire ! Car, sans
peser lui-même son propre génie, il savait bien pourtant que, pour faire équilibre à sa puissante intelligence, à Tardeur de sa vie, à la réalité de ses émotions, à la plus vaste expérience des faits et des individus, à l'immortelle vigueur de son invention, à sa profondeur vive, ce n'est pas ce pauvre couple d'amants partant pour les travaux forcés de Venise, qu'il eût fallu placer dans la balance : trois cents lo et dix petits béliers ne font pas encore une nature d'homme.
Quoi ? Il y a dix ou onze livres, tous les cent ans, qui sont assurés de la durée : en son siècle, deux pour le moins sont de Stendhal. Voilà de quoi la Muse de l'herbage, Indiana, Consuelo, Consuela, ou de quelque nom qu'on la nomme, n'a pas la moindre idée. Devant le Château des Papes, elle fume sa pipe pour se mieux couronner de nuages, et le gentil Musset bêle, bêle. Ils ont l'air indulgent, dédaigneux toutefois, de la supériorité. Et le gros homme de faire le méchant, de déchirer les gloires à la mode, et de boire, de rire et de danser. " Je n'estime que d'être réimprimé en 1900, ^ " pensait cet homme admirable. Il l'est, et le sera en 2000.
^ Souvenirs d'Egotisme, CH. vu. " Etre lu en 1935. " Henri Brûlard, p. 189.
Sous le pont d'Avignon, symbole de l'aventure éternelle. Et combien plus aujourd'hui que jamais ! ^ Voyez moi passer tous ces glorieux dans leur armée de sacristains, toutes ces idoles nègres, avec leur peuple de fidèles intempérants ! Et ils se moquent de quelque autre, qui rit d'eux peut être. Mais pour rire, il n'a pas besoin de boire et de danser : il n'a qu'à les regarder.