‹ Portraits anglaisChapitre 2 sur 6 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

Parmi les artistes de tous les temps, William Morris chercha dans l'art sa souveraine qualité, la beauté. Il était le type parfait de l'artiste, et non content de travailler à son propre métier, la poésie, il étendit les principes de l'art à une foule de techniques secondaires, la tapisserie, la décoration des murs, l'imprimerie, qu'il apprit comme les artistes de la Renaissance apprenaient tous les arts et tous les métiers. Et de même encore que ces artistes, mais dans un autre sens, il mit la vie en rapport avec l'art, et voulut que la vie, elle aussi, fût belle. Son socialisme même, à mon sens, ne fut qu'un essai pour unir l'art de la vie à un bel idéal, et mettre cette idéale beauté entre les mains des misérables, avec l'espoir qu'ils en saisiraient la grandeur. ^^ La Beauté, écrivit-il

un jour, est l'objet de l'art dans l'acception la plus large du mot, et c'est, je le prétends, non un pur accident de la vie humaine que l'on peut prendre ou laisser à son choix, mais une nécessité positive de la vie, si nous devons vivre comme le veut la nature : et eUe est cela, à moins que nous voulions nous contenter d'être moins que des hommes."

Dans la Vie de William Morris par M. Mackail, il 7 a un passage qui résume et explique jusqu'à un certain point ce qui a paru à beaucoup la curieuse diversité des occupations et des travaux de Morris, dont tous étaient cependant accomplis de manière à former un édifice unique : " Morris, dit-il, n'avait pas l'éducation d'un architecte professionnel et dans toute sa vie il n'a jamais bâti une maison. Mais pour lui, en tout temps, le mot architecture fut chargé d'un sens immense et pour ainsi parler transcendantal.

Rattaché par une infinité de points aux autres arts spécifiques qui lui servent par une infinité de moyens, l'achitecture était à ses yeux l'expression tangible de tout l'ordre, de toute la grâce, de toute la douceur, que dis-je, même du mystère et de la loi qui soutiennent le monde et font la vie

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humaine ce qu'elle est. Pour lui la Maison Belle représentait la forme visible de la vie elle-même. Non seulement comme artiste et fabricant, artisan en étoffes teintes et brodées, peintre verrier, dessinateur de modèles et décorateur, m^s pendant le cours entier de sa vie, il fut du début à la fin l'architecte, le maître artiste dont le champ d'action fut si étendu et les soudains passages de Tune à Tautre forme d'énergie productrice si rapides et troublants, parce que lui-même sans inquiétude au centre, frappait au dehors sur un point de la circonférence avec une égale rectitude, une égale précision, sans être troublé par d'artificielles subdivisions de l'art et sans être entravé par les règles limitatives des professionnels." Rien de mieux ou de plus vrai n'a été dit sur un sujet qui a été si souvent et si inutilement mal compris. A notre époque infortunée de spécialistes, l'universalité est regardée par la plupart des artistes eux-mêmes comme quelque chose de fou ou de dangereux ou les deux à la fois. ^^ Et si un homme, a dit Morris, ne peut pas écrire de la poésie tout en s'occupant à un métier manuel, il aurait mieux fait de laisser la poésie de côté ". De notre temps

Morris était la grande protestation vivante contre cette rétrécissante conception de l'art qui attache l'artiste et le courbe vers un travail restreint et ainsi exalte l'œuvre au-dessus de l'artiste qui l'a faite. Tous les arts, a dit Morris, sont autant d'expressions du pouvoir de beauté de l'homme. Pourquoi limiter l'expansion de votre énergie si vous avez l'énergie qui sera limitée ? N'y a-t-il pas quelque chose de mesquin et de défectueux chez un poète qui ne peut faire que des vers, chez un peintre qui ne peut faire que de la peinture, chez un chanteur qui n'a que sa voix, chez un sculpteur qui n'a que ses mains pour sculpter ? Car l'artiste sage se figurera-t-il que seuls certains aspects des choses peuvent être bien rendus par sa forme particulière d'art, tout le reste de l'univers devenant alors à peu près terne et sans valeur pour lui? L'ensemble de l'univers vit ! laissez-le vivre luimême dans cet univers aussi profondément qu'il peut.

C'était la grande leçon de Morris à notre époque; et en sortant du domaine de l'art, en touchant à la vie, en l'étreignant des deux mains de cette forte étreinte, il nous montra que l'artiste n'a pas

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besoin d'être isolé de l'humanité au milieu des vingt formes différentes de l'œuvre d'art. Pour Morris le socialisme signifiait l'entrée en contact avec l'humanité. Par goût personnel, Morris s'intéressait peu aux personnes ; c'était visible dans ses yeux quand il voyait leurs propres idées, s'ils en avaient, ou sinon, quand il continuait à voir les siennes. C'était parceque Morris se sentit si laborieusement artiste et d'une façon si absorbante que le premier il se mit à être tolérant pour les autres lorsqu'il le pouvait ; il était toujours prêt à les secourir, pour si égoïstes qu'ils fussent, mais sans amour. Il apprit à fond l'art d'être humain, comme il apprit à fond l'art de faire une tapisserie : c'était seulement chose plus difficile. Et quoique l'on ne se fit pas toujours une idée de cet art (les socialistes, je pense, s'en faisaient une idée un peu malgré eux), lorsqu'il faisait des conférences à Hammersmith c'était peut-être plus que jamais demeurer ** le paresseux chanteur d'un jour vide ".

" Ebaucheur de rêves, né hors du temps où j'aurais dû naître ", se dépeignait-il lui-même dans le prologue pour Le Paradis Terrestre; et en

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vérité Morris sexil au milieu des poètes de notre âge était content d'être cela seulement, content de passer ses jours

à faire de belles vieilles rimes A la louange des châtelaines mortes et des aimables chevaliers.

Plus qu'à Fattrait de la passion ou du savoir, ou de la curiosité, ou de tout autre sentiment divin ou hiunain, il a cédé à l'attrait de la beauté ; et il a eu le droit de faire ce choix, car son vers avait plus de la simplicité de la beauté que le vers de tout autre poète anglais depuis Keats. Là où Browning est parfois gêné par le souci d'une foule de choses non-essentielles ; là où Tennyson est souvent en défaut dans un travail trop délicat sur une surface insuffisante ; là où Swinburne est entraîné par sa propre musique tandis que Matthew Arnold oublie qu'il doit chanter ; là où Rossetti même accepte parfois l'étrangeté pour la beauté, il n'est pas de tentation assez forte pour attirer Morris hors de sa voie. Il n*avsdt pas une grande intelligence, ni une nature passionnée criant pour se donner de la voix. Ce que le destin lui avait

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refusé, c*était surtout Tintensité. Il n'y a pas beaucoup de vers sublimes dans toute son œuvre. Mais chaque vers a sa propre élégance et chaque vers est à sa place.

Morris était un incomparable conteur d'histoires ; et, pour être précis, nous pouvons le comparer dans notre littérature seulement à Chaucer ; encore serait-îl téméraire de dire sans examen que Chaucer était meilleur conteur que Morris. Chaucer avait un talent d'un degré incomparablement plus élevé, il avait sous la m^n les caractères du monde entier. Morris n'avait pas l'humanité vigoureuse de Chaucer, ni sa puissance dramatique, ni sa pénétration, et surtout son humour. Mais le but de Morris était quelque chose de tout à fait différent du but de Chaucer que j'appellerai le romancier des poètes, comme Morris en ètsàt le conteur. En plusieurs endroits, il a appelé Chaucer " Maître ", comme dans La vie et la mort de Jason :

O Maître, pardonne-moi, si encore en vain Tu es mon maître, et si je manque d'apporter Devant les esprits des hommes l'image de la chose Dont mon cœur est empli.

Mais pour le tempérament je le comparerais plutôt à Spenser, dont il a beaucoup de la vision gonflée de rêves et de l'imagination évocatrice de tableaux. Est-ce que cette pensée de Landor dépeignant Spenser ne s'applique pas singulièrement bien à Morris ? " Il y a une chambre spacieuse, mais un peu basse de Spenser, chargée de riches tapisseries, sur lesquelles les figures sont très disproportionnées, mais certaines de ses têtes sont vivantes et belles ; l'ameublement craque en partie et il est piqué par les vers, en partie il a un parfum de bois de cèdre et de santal, de gommes aromatiques et de baume : chaque table, chaque dessus de cheminée, chaque cabinet est couvert de vases somptueux, d'oiseaux, de dragons et de maisons en l'air ". Il y a toutefois une exception, c'est que dans Morris les figures sont toujours proportionnées, et qu'eUes suivent toujours les lignes d'un dessin conventionnel.

Pour Morris, l'art du vers était l'art de la tapisserie, un art de dessin clair où les lignes doivent être simples, et dans lequel toute la beauté doit se trouver dans les lignes elles-mêmes. Les mots font l'office de peintures ; l'émotion même

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lui vient comme une peinture : il voit le bras levé, les larmes qui tachent les joues, la bouche qui s'arrondit pour sourire. Des mots qu'il emploie, on peut toujours dire qu'ils sont heureusement choisis, mais non qu'ils sont vigoureusement achevés ; ils ont cette grâce d'être tout à fait les meilleurs qui se pouvaient rencontrer, mais non telle beauté que donne une longue recherche, la rareté et une précieuse acquisition. Certainement c'était voulu en partie, et voulu encore l'emploi qu'il faisait des mots les plus simples, parfois un peu lourds, et des rythmes les plus simples où il se permet peu de licences et dans lesquels presque jamais il ne vise à un effet individuel dans un seul vers. Ses rimes sont belles, coulant bien l'une sur l'autre, et à la dérobée, expirant souvent sur des mots vaguement accentués. Il vise à l'effet de l'improvisation et son vers devient une sorte de complainte pathétique, d'un ton qui s'élève ou s'abaisse à peine : avec sa monotonie langoureuse qui vous berce, sa " musique nonchalante ", il a (spécialement dans ses couplets héroïques qui étaient plus beaux dans ses mains que toute autre mesure) le son d'un faible entrelacement d'ondu-

lations de la mer sur un paisible rivage, d'un mouvement en avant, mais vague, monotone, continu et tranquille. Mais tandis qu'il choisit les mots en partie pour leur grâce et leur son doux, il les choisit beaucoup plus pour leur couleur presque insensible, comme des points séparés et sans importance dans une tapisserie, ou des cubes coloriés dans un pavé en mosaïque. Ses couleurs comme ses dessins sont toutes conventionnelles ; il n'a pas de demi-tons, ni d'artifice de lumière ou d'ombre ; ses peintures en vérité ont quelque chose de la naïveté qui existait avant la perpective. Et quand aux cœurs et aux âmes des personnages élégants de ses peintures, nous les connaissons à peine un peu mieux que les joies et les douleurs d'un saint enluminé dans un missel. Ces joies et ses douleurs sont relevées sur fond d'or, çà et là, tendres et tristes, mais touchantes comme des peintures par l'émotion délicate et exempte de peine que donnent les belles choses. C'est tout le rôle de l'atmosphère chargée de parfums et de nuages de ce lieu oix les rêves flottent çà et là dans leur demi-existence ; ce palais de l'art dans lequel la vie est chose

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colorée et parfumée, qui s*agite avec de beaux vêtements au son d'instruments à cordes que Ton pince doucement.

Il est curieux que, dans un art qui s'adresse ainsi aux sens, Morris soit si peu sensuel dans ses écrits, si modeste, si tempéré, avec si peu d'enthousiasme pour ce qui relève de la passion. Quand il s'abandonne à l'enthousiasme, c'est l'enthousiasme de la beauté absolue, comme lorsque le chevalier Walter regarde Vénus pour la première fois : " O tout près, tout près d'ici à l'ombre grise de la montagne ". C'est lorsque les amoureux se regardent dans les yeux, lorsque le premier trouble heureux vient dans leurs voix, au moment où l'amour pour la première fois prend conscience de lui-même et non encore de la douleur qui est le fruit de l'amour. La tapisserie n'a pas recours aux sens et pour Morris l'idéal de beauté pendant la majeure partie de sa carrière poétique était une beauté où il n'y avait pas place pour de " violentes délices " ou quelque singularité qui ne s'accordât avec une certaine paix, un certain ordre. C'est son mérite que ses peintures soient toujours d'une harmonie exquise, comme celles de presque aucun autre;

cependant nous pouvons avec raison regretter que la vigueur qui caractérise beaucoup de morceaux de son premier livre, la Défense de Guenevère^ ait expiré, avec ce premier livre, et ne se retrouve plus dans le reste de son œuvre jusqu'à Y Histoire de Sigurd. Lui-même ne s'intéresse pas au sort de ses héros et ses héroïnes lorsqu'une fois ils sortent du cadre de sa peinture : dans la Vie et la Mort de Jason il laisse Médée, son œuvre meurtrière accomplie, et nous dit simplement :

Elle vint à Athènes et là elle habita longtemps. Celle dont je ne veux pas dire ici la vie ultérieure.

A ses yeux toute la vie de Tunivers est une

peinture, et lorsque Paris meurt, Morris fait

seulement crier à Hélène :

Encore le ciel N'a pas changé au-dessus de sa tête d'un blond d'or

[rejetéc en arrière, £t le monde est joyeux, quoique Paris soit mort.

Lire F Amour est sufisanty ou le Paradis terrestre^ ou la Vie et la Mort de Jasotty c'est comme prendre de l'opium. L'on s'y abandonne et l'on est bercé sur les nuages comme dans une gondole qui fendrait l'air. Jamais l'on n'a été aussi doucement

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emporté loin de la terre et d'une façon aussi imperceptible, par un mouvement aussi voluptueux. Il n'y a même pas assez d'intimité dans le récit, ni de nouveauté dans l'action pour ébranler quelqu'un sur la route. Le seul danger est cette lassitude qui vient d'un excessif repos.

Et Morris du moins comprenait ce danger ou plutôt on peut dire qu'il s'est rassasié de ses propres enchantements. Les plus anciennes influences sur son œuvre ont été pour la plus grande partie des influences médiévales, Chaucer, les romans anglo-normands, le nouveau culte du moyen-âge de Keats, et toujours l'influence de l'Odyssée dont il fit une si belle traduction, bien plus belle que sa traduction de l'Enéide, les simples termes descriptifs d'Homère étant bien plus près de lui que les mots montés sur rubis et taillés à facettes de Virgile. Son premier livre, qui inventa un mouvement nouveau, faisant aisément avec une certsûne naïveté ce que toute sa vie Tennyson avait essayé de faire, a le trouble exquis d'un premier éveil à l'amour du romanesque, et il n'a jamais retrouvé ce naïf tressaillement, cet étonnement enchanté. Mais l'art de presque

toute son œuvre est un art joyeux, élégant ; sa couleur et son sentiment, même lorsqu'il s'occupe d'histoires classiques, sont purement du moyenâge. La nouvelle influence conunence à se faire sentir dans les Amoureux de Guàrun^ la dernière histoire du troisième volume du Paradis terrestre. C'est l'influence des Sagas septentrionales qui s'empara de Morris, comme elle s'empara de Wagner, tous deux ayant traversé une période de complète absorption par les siècles moyen-âge, chevaleresques et romanesques, et tous deux revenant enfin à la première antiquité de la légende Septentrionale. Avec Morris, nous sentons que certaines énergies, latentes chez l'homme dès le début, et en vérité comprimées par l'exercice d'une volonté très énergique, ont eu enfin libre carrière. Le style naïvement artificiel des premiers livres fait place à un nouveau style dans un sens moins artificiel, qui fak un retour aux anciens modèles anglais et se forge pour son usage des mots monosyllabiques qui sont eux-mêmes des énergies. Dans V Histoire de Sigurd qui reste son chef d'oeuvre dans un genre puissant et soutenu, il rompt en visière à la civilisation et trouve une

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beauté plus ample, ombragée par le crépuscule des Dieux. Il trouve un style plus large, un style plus enraciné dans le sol, plus vivant sous l'impulsion de la nature, et la beauté grave d'où toute apparence f utUe est entièrement bannie. Et enfin il touche le cœur ; car il célèbre les passions des hommes, l'impétuosité de l'amour et de la haine, la musique des épées dans un jour de bataille. Et plus que jamais il est le poète de la beauté, car il a compris que dans la beauté il y a quelque chose de plus profond que les lèvres souriantes ou les douces larmes qui tombent goutte à goutte.

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