UN POETE D'ATTITUDES
Lorsque la Ballade de la Geôle de Reading fut publiée, il parut à certains qu'un tel retour et qu'une si brusque connaissance de la réalité était précisément le nécessaire pour mettre en rapport avec la vie et Fart un talent extraordinaire, si éloigné des choses de l'expérience commune, fantastiquement seul dans une région d'abstractions intellectuelles. Dans ce poCme où un style formé en d'autres plans semble étonné d'être subitement employé à ces nouveaux desseins, nous voyons une grande imagination théâtrale à qui la pitié et la terreur sont venues en personne et non plus comme des marionnettes dans un jeu. D'après ce point de vue la vie humaine a toujours été quelque chose joué sur une scène, comédie dans laquelle le rôle d'un sage est de s'asseoir i
récart et de rire, mais à laquelle il peut aussi prendre part avec dédain, comme sous le masque du carnaval. Mais l'intelligence impartiale et dédaigneuse pour qui la condition humaine n*a jamais été un fardeau en vient maintenant à Tincapacité de s'asseoir à l'écart et de rire ; et derrière tant de masques portés et enlevés elle a vu peu à peu que rien n'a été désirable dans l'illusion. Ayant vu, comme voit l'artiste, plus loin que la moralité, mais avec un coup d'œil assez partial pour Toublier en route, l'intelligence en est enfin arrivée à découvrir la moralité dans la seule voie possible, pour elle-même. Et comme la plupart de ceux qui, " s'étant fatigués de penser " ont entrepris de mettre leur pensée en action, l'intelligence a dû découvrir la moralité avec douleur et au prix d'incalculables détresses. Et maintenant, devenue si récemment familière avec ce qui est digne de pitié et ce qui semble injuste dans l'arrangement des affaires humaines, l'intelligence est naturellement allée aux extrêmes et a accepté d'une part l'humanitarisme, de l'autre le réalisme, comme ayant une réelle valeur en matière d'art. Singulier instinct de l'intelligence que cette nécessité de
OSCAR WILDE
porter les choses à leur plus haut point de développement, à être plus logique que la vie ou Tart, deux choses cependant capricieuses et illogiques, où les conclusions ne découlent pas toujours des prémisses.
Cependant^prés ce tournant rien ne suivit, comme on l'espérait. ** Tout ce qui arrive dans la réalité est perdu pour l'art ", a dit Oscar Wilde. On espérait, mais il s'était connu lui-même dés ses débuts : rien ne suivit. L'esprit lui resta jusqu'à la fin, l'esprit qui est la forme la moins personnelle de la parole et le meilleur refuge pour qui n'a jamais aimé les réalités en ellesmêmes : " Je meurs au-dessus de mes moyens " fut le dernier mot de lui qu'on me rapporta.
Son intelligence était dramatique et tout l'homme était moins une personnalité qu'une attitude. Sans être un sage, il avait l'attitude du sage ; sans être poète, il avait l'attitude du poète; sans être un artiste, il avait l'attitude de l'artiste. Et c'est précisément dans ces attitudes qu'il était le plus sincère : elles représentaient ses intentions, elles remplaçaient la meilleure partie de lui-même, la part inachevée. Ainsi son attitude envers la vie et envers l'art ne fut pas atteinte par sa conduite.
Ses fières revendications si parfaitement et essentiellement justes, touchant la place que Tartiste doit occuper dans le monde de la pensée, et la beauté dans le monde matériel, ne sont nullement invalidées par son propre échec à créer la beauté pure et à devenir un artiste honnête. Un talent assez ardent et vivace pour être presque du génie le poussait incessamment à l'action, mais à Faction mentale. De même que le mot propre lui venait toujours aux lèvres, de même l'attitude convenable le trouvait toujours prêt à y entrer comme son ombre même. Son intelligence était éminemment rationnelle et si vous examinez avec soin son esprit, vous trouverez que cet esprit avsdt toujours une base de logique, quoique très probablement il ait pu être supporté par sa face la plus fine au moment oii il se présentait à vous. Il n'avait presque rien de la qualité purement poétique, et toutes les fois qu'il essaye d'écrire d'une façon vraiment belle, son style, même en prose, cesse d'être sincère, écho confus de Pater ou de quelque écrivain français. Une imagination telle que la sienne était comme la flamme vacillante de la lumière sur un fil électrique.
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*^ C'est seulement le Philistin, a-t-il dit dans un essai sur Wainewright, qui cherche à apprécier une personnalité par le vulgaire témoignage de la production. Ce jeune élégant chercha plutôt i être quelqu'un qu'à faire quelque chose. Il reconnut que la vie même est un art et qu'elle a ses différents styles, non moins que les arts cherchant à l'exprimer ". " L'art n'exprime jamais autre chose que l'art lui-même, " a-t-il dit dans un autre essai de ce livre si bien appelé Intentions^ et ce " principe de son esthétique nouvelle " ne fsdt que compléter sa vue de la fonction de la vie. L'art et la vie doivent être deux choses absolument à part, et non un fruit naturel, ou, comme il voudrait qu'on l'entendit, purement accidentel. C'est le vieux principe de l'art pour l'art poussé à ses dernières limites, là ou chaque vérité s'incline vers une erreur. Il nous dit que " l'art le plus haut rejette le fardeau de l'esprit humain et gagne plus à un nouveau moyen ou à une matière neuve qu'à l'enthousiasme pour l'art, ou à quelque grande passion, ou un nouvel éveil de la conscience humaine '\ Mais il oublie qu'il se livre seulement à une discussion technique et que la technique
sans défaut n'est pas Tart, quoique Fart ne puisse exister sans elle.
Et de même à l'égard de la vie. En se figurant, comme il l'a fait, qu'il est possible de connaître avec beaucoup de soin ^^ la qualité de nos moments comme ils passent " pour les régler d'après notre idéal d'une manière plus continue et plus consciente que la plupart n'ont jamais pensé à essayer de le faire, il a créé pour lui une foule d'âmes, &mes d'un dessin compliqué, d'une couleur travaillée, tissées en une infinité de petites cellules, chacune la demeure d'un étrange parfum, peutêtre d'un poison. Chaque âme avait son propre secret et restait séparée de l'âme qui était partie avant elle et de celle qui devait venir après. Et ce montreur d'âmes ne s'apercevait pas toujours qu'il jonglait avec les choses réelles, car pour lui elles n'étaient guère plus que les balles en verre de couleur jetées en l'air par le jongleur qui les rattrape l'une après l'autre. Et les âmes étaient généralement contentes d'être des jouets ; de temps à autre elles prenaient une malicieuse revanche et devenaient si réelles que le jongleur même s'en apercevait. Mais lorsqu'elles devenaient trop
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réelles, il devait continuer à les lancer en Tair et k les rattrapper, quoique cependant le jeu eut perdu pour lui de son intérêt. Mais comme il restait toujours maître de lui-même, les assistants, le monde ne voyaient pas la différence.
Parmi ces âmes, il y en avait d'après le genre de Flaubert, d'autres d'après le genre de Pater, d'autres qui avaient connu Baudelaire, Huysmans, De Quincey, ou Swinburne. Chacune était prise, employée,abandonnée comme une sorte de nouvelle illustration de " la vérité des masques ". " Une vérité artistique est ce dont le contraire est également vrai. " Et certes ce ne fut pas avec le sens de la contradiction que l'esthète se surprit à en appeler franchement au public dans une série de pièces très spirituelles, qu'on a vues à la scène. C'était une autre attitude, et rien plus, quelque chose d'extérieur, fait pour soi, " n'exprimant que soi ", exprimant, par hasard, précisément ce qu'il était lui-même le plus capable d'exprimer.
Maintenant que l'homme est mort depuis assez longtemps, peut-être que ceux là qui l'admiraient trop ou trop peu lui rendront justice. Il était lui-même systématiquement injuste et ne
s'inquiétait guère d'être compris d'une façon trop précise ou d'être pesé dans une balance trop exacte. Mais on se le rappellera, sinon comme un artiste de la littérature anglaise, du moins comme un artiste dans la vie, l'artiste suprême dans des attitudes intellectuelles.