M. DE JOUY
tenir. Pour cela, il s'y prit le plus galamment & le plus discrètement possible, frappant toujours à la porte avant d'entrer, & criant à la jolie femme parle trou de la serrure': — « Madame, ayez Tobligeance de vous vêtir, je viens vous peindre en déshabillé. »
Ce fut ainsi qu'il pénétra dans l'étude du notaire & dans le boudoir de l'aélrice, dans le cabinet du magîftrat & dans l'atelier de la grisette, partout, en un mot, ou il y a une patte de lièvre à gratter ou un bouton à tourner longuement. Puis, une fois entré, il plaça son chevalet dans le jour le" plus favorable, choisit ses couleurs les plus flatteuses, pria son modèle de prendre la pose qui lui seyait le mieux, — & fit alors ce musée officiel que nous savons, 8c dont les premiers portraits eurent un si grand retentissement.
Mais partout où il n'y eut pas moyen de se faire annoncer, ou de frapper, — c'efl-à^ire là où la porte demeure toujours ouverte, — M. de Jouy recula dédaigneusement, en se disant que son ton &• son bel esprit n'avaient rien à faire en tel lieu. Il préféra laisser sa galerie incomplète, plutôt que de la compléter avec de grossières peintures de guinguettes & de cabarets. Eh' descendant les marches qui vont à ces caveaux, peut-être se fût-il exposé à rencontrer
lÔ PORTRAITS AÏ^RÊS DÉCÈS
quelqu'un de ces ivrognes, comme Hoffmann TAllemand, par exemple, — & q.u'eusscnt dit, je vous le demande, ses élégantes en turban à plumes & ses muscadins en chapeau de paille de riz ?
Je répète pourtant que cela n'empêche pas M. de Jouy d'être un homme de beaucoup d'esprit. Il a eu l'esprit du succès. Il venait après Rétif de la Bretonne, ce charbonnier de mœurs, & il a suffisamment expié les Contemporaines & les Nuits de Paris. Il a eu de l'élégance, de la finesse, de l'observation, du taft, alors que c'était chose presque nouvdle. Brossez & faites retoucher un peu ses toiles, & il vous reftera d'agréables cadres d'antichambre, dont il ne faut pas trop faire fi.
M. de Jouy était né académicien. — Il fallait avoir fait bien peu de chose pour ne pas mériter un fauteuil à cette époque. Istpas même académicien de Piron n'était plus possible, 8c les immortels n'étaient point encore tourmentée par cet essaim de mouftiques éclos dans les ruches nouvelles du journalisme. Ils marchaient fière* ment dans leur force & dans leur liberté, comme VOthello dt leur camarade Ducis. Ils étaient eux-mêmes leurs critiques & leurs courtisans. Jamais l'Académie ne fut environnée de tant de majefté sereine. Jamais cette bonne personne^