‹ Portraits après décès: avec lettres inédites & fac-simileChapitre 3 sur 13 · M. DE JOUY II · texte numérisé non relu

M. DE JOUY II

comme l'appelait Voltaire, ne parla tant d'ellemême que lorsqu'il n'y eut plus personne pour en parler.

On lui donna le fauteuil de Paray, — celui-là qui se roulait sur un lit de roses, & rimait chaque matin les baisers de la veille v un poëte trop impie cependant pour être bien amoureux, & un drôle d'académicien, à vrai dire : un marquis en habit de berger, qui avait crayonné douze <:hants de blasphèmes en se jouant, — la Guerre des DieuXy — que vous vous rappelez peut-être pour l'avoir lue avec un souriant effroi. C'était le seul fauteuil vacant, & M. de Jouy n'eut garde de le refuser.

Je m'aperçois que je laisse de côté les dates. Pour peu que vous y teniez cependant, je vous apprendrai que M. de Jouy a vécu soixante<iixsept.ans, 8c qu'il efl né dans la vallée de Bièvre.

Douce vallée de Bièvre ! — Il n'a jamais perdu de vue ses frais ombrages, ses gazons verts & ses troupeaux blancs. Même dans l'Inde, en France au plus fort de la Terreur, en Suisse, en Belgique, en Italie, M. de Jouy eft toujours refté l'homme de la vallée de Bièvre. Le beau du Consulat & de l'Empire, Vermite^ le causeur ^ \e franc-parleur n'a jamais pu dépouiller entièrement le villageois de Seine-&-Oise, — naïf villageois, avec du bon sens & de l'esprit

îtouy le coq de son village & aussi des grandes villes !

Il se perdit pourtant par la politique, G'eft là le mal. — Il "avait fait des vaudevilles pleins de sel & de calembours, des opéras tout brillants de feux de Bengale, des romans palpitants d'aâualitéj des tragédies jouées par Talma. Il se dit que la politique n'était qu'une autre espèce d'opéra & de tragédie, & que le premier-Paris se traitait absolument, comme le couplet de facture. Parce qu'il avait coififé un comédien d'une perruque de sa façon & que le public s'était mis à trembler devant cette perruque, M. de Jouy voulut confectionner des tpupets en grand & en coiffer non plus les comédiens du Théâtre- Français, mais les comédiens des Tuileries, cette fois.

Il entra donc dans le Courrier français comme il serait entré dans le veftibule de l'Académie royale de Musique. L'ermite jeta le froc aux orties, ou plutôt il se fit ermite politique pour sa dernière métamorphose. Il regarda l'affiche de ce jour-là, &, comme on donnait le speftacle de l'opposition libérale (première représentation), il se dirigea, non plus vers la salle, * mais dans les coulisses, où il demanda un casque & une épée de comparse, en chantant de toute la force de ses poumons ce que Duprez devait

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chanter jdus tard : Amis, secondei ma vaillance!

Un jour, il rencontra Benjamin Gonflant qui lui rit au nez. — M. de Jouy faillit se fâcher^ & lui demanda sérieusement si ce nouveau cos^ tume ne lui allait pas aussi bien qu'à tout autre. Et, à ce sujet, il le pria d'écouter un inftant ce petit morceau d'éloquence sur les affaires intérieures, & puis cet autre aussi sur nos relations avec le cabinet de Londres. Et quand M. de Jouy eut fini, il n'attendit pas que Benjamin Gonflant lui eût répondu pour lui dire son avis, il s'en alla tout droit faire imprimer ses deux articles. — Ges poëtes sont tous ainsi. 11 leur faut absolument la politique pour baisser de rideau.

M. de Jouy fut un des derniers voltairiens, — un voltâirién paisible &inofFensif toutefois, le Voltaire du Temple du Goût & celui de la tragédie de Ta wcrèrfe, un Voltaire fort présentable, comme vous voyez, & qui n'a jamais eii maille à partir avec les lettres de cachet, — ce qui ne l'empêcha pas 'd'être un enragé de modéré, lui aussi, en ce sens que nul n'efl reflé plus tenace dans son principe, plus ardent dans sa conviction, plus ferme dans son chemin. Je parle du Jouy littéraire. — Le Jouy politique, c'eft autre chose.. Une croix de Saint-Louis qu'on lui refusa

le détourna brusquement de sa route. Le Jouy littéraire avait eu toutes les croix de Saint^Louis qu'il avait désirées.

Avec lui s'en sont allées les dernières traces de cette école de l'esprit sans poésie, & de la poésie sans enthousiasme. — Le beau hussard de l'Empire, qui avait été l'élégant marquis du dix-huitième siècle, tombe sur le champ de bataille, la poitrine froide sous son ichelle de galons. Et l'on s'aperçoit en ce moment qu'il n'eft point mort d'un boulet ou d'un coup de sabre, ainsi qu'otx le pensait, mais tout vulgairement comme le premier phthisique venu. Il n'a pas été tué, il s'eft éteint. Seulement îl s'eft éteint au champ d'honneur, &^ mort a eu tout le preftige d'une mort militaire.

Telle eft l'hiftoire du grand duel de i83o, — L'école de Voltaire tomba dans la fosse avant d'y être poussée. Jusqu'au dernier moment, elle eut encore l'art de dissimuler son agonie, de poser du fard sur ses rides Se de faire de son râle une tirade solennelle. Le jour de sa mort, elle mît sa cravate la plus blanche, son bas de soie le plus fin, son habit le plus académique, & elle se rendit sur le terrain, appuyée simplement au -bras d'un vieux valet de chambre. Là elle regarda l'heure qu'il était à sa montre, &, sentant qu'il lui reftait encore quelques minutes de

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bravade, elle les employa à tirer lentement ses gants & à se boutonner jusqu^au menton d^un air héroïque. Puis, elle se mit en garde, &, après avoir croisé le fer, elle s^affaissa tout à coup en portant la main à son cœur & s'écriant : — « Touché!.. »

Mensonge !— L'école de Voltaire eft morte de sa belle mort, & sans avoir eu besoin de personne pour l'y aider. Elle eft morte de vieillesse, & pas autrement ; parce qu^elle avait vécu sa vie pleine & entière, & qu'il était temps de mourir.

Ses derniers disciples, —en tête M, de Jouy, — Tassiftèrent pieusement jusqu'à la fin. Ils reculèrent autant que possible l'inftant fatal, & escarmouchèrent autour d'elle avec une présence d'esprit & un semblant de sécurité vraiment remarquables. A peine si l'on compte une défection dans cet autre Waterloo, — celle de M. Soumet, un Bourmont littéraire. On eût dit qu'ils avaient encore cent ans à vivre, tant leur ripofte était allègre & leur coup de feu décisif. L'opinion publique en ftit ébranlée plus d'une fois & n'en assifta que plus curieusement à ce dernier afte de tragi-comédie.

M. de Jouy s'eft beaucoup moqué de nous dans ces derniers temps-là. — Il a eu quelquefois raison. Il préférait toujours son carrick à nos surcots moyen âge, à nos manteaux espagnols.

l6 PORTRAITS APRÈS DÉCÈS

à nos robes dantesques, à nos ailes myftiques de séraphin. — voire même à la feuille de vigne ' de la Morgue, où il nous a si souvent reproché d'aller quérir nos héros. Il a vaillamment combattu l'essor du romantisme, il s'eft opposé de toutes ses forces à l'invasion des barbares; — puis, enfin, quand le torrent révolutionnaire s'eft épandu par toutes les digues débordées, il s'eft sauvé de Paris, comme le soldat des Thermopyles, & il ne s'eft arrêté qu'à Saint-Germain, où il eft mort dans ses œuvres complètes, — vingt-quatre volumes in-octavo.

Ci-gît M. de Jouy (i). •

(i) M. Clément Caraguel^ dans la Revue nouvell/g, et M. Augufte Vitu^ dans le Messager de VAssemblée, ont tracé de vives esquisses de M. de Jouy. Il £aut les consulter.

Mais le seul auteur qui puisse écrire avec certitude la vie de M. de Jouy, — & qui, par cela même, ne Ta pas encore écrite, — c'efl le malicieux M. Philarète Chasles. Il a été longtemps le secrétaire de l'auteur de la Vestale, & il sait les plus ravissantes anecdotes sur cet avant-dernier voltairien.

F%Él>ÉfFJC SOUUÉ

« Paris eft le tonneau des Danaïdes : on lui jette les illusions de sa jeunesse, les projets de son âge mûr, les regrets de ses cheveux blancs; il enfouit tout & ne rend rien, O jeunes gens que le hasard n'a pas encore amenés dans sa dévorante atmosphère, ne venez pas à Paris si Tambition d'une sainte gloire vous dévore!

Quand vous aurez demandé ay peuple une oreille attentive pour celui qui* parle bien & honnêtement', vous le verrez suspendu aux récits grossiers d'un trivial écrivain, aux récits effrayants d'une gazette criminelle; vous verrez le public crier à votre muse : Va-t'en, ou amusemoi; il me faut des aftringents & des moxas pour ranimer nies sensations éteintes; as-tu. des

inceftes furibonds ou des adultères monftrueux, d'effrayantes bacchanales de crimes ou des passions impossibles à me raconter? Alors parle, je t'écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume acre & envenimée courir sur ma sensibilité calleuse ou gangrenée; sinon taistoi, va mourir dans la misère & l'obscurité. — La misère & l'obscurité, entendez-vous, jeunes gens? La misère, ce vice puni par le mépris; l'obscurité, ce supplice si bien nommé. La misère & l'obscurité, vous n'en voudrez pas ! Et alors que ferez-vous, jeunes gens ? Vous prendrez une plume, une feuille de papier, & vous écrirez en tête : Mémoires du Diable , & vous direz au siècle : Ah ! vous voulez de cruelles choses pour vous réjouir; soit, monseigneur, voici un coin de votre hiftoire. »

La vie de Frédéric Soulîé eft toute dans ces lignes, — préface amère d'un livre de rage & de larmes.

En a-t-il fait passer assez de douleurs inouïes, d'aventures étranges, de drames éplorés, sous cette arche triomphale élevée à Satan dans un jour de désespoir! Ce n'était plus avec une plume, c'était avec un charbon rouge qu'il écrivait. Son diable n'avait aucune des traditions de Lewis ou de Maturin; il était vêtu de noir & de blanc comme un valseur, mais il était réel

comme un procureur du roi. Cela le rendait ^encore plus effrayant à voir & à lire. — Frédéric Soulié, qui l'avait appelé à lui pour fuir la misère & Tobscurîté , une nuit que ses larmes tombaient silencieusement sur ses vers inconnus & sur ses hiftoires d'amour incomprises, dut hésiter avant de se cramponner à la queue du manteau qui allait l'enlever de terre. Il renonçait pour longtemps, pour toujours peut-être, aux douces causeries avec la muse de sa jeunesse &de son cœur; il partait pour un voyage lointain & hardi, à travers les routes tortueuses du monde, les alcôves, les boudoirs, les comptoirs, les eftaminets & la cour d'assises. Il pouvait ne pas revenir de ce voyage.

Il n'en eft pas revenu, en effet.

A dater de cette heure, sa littérature eft devenue une littérature à^ coups de piftolet, un couteau incessamment plongé & remué dans la gorge de l'humanité, une perpétuelle cause célèbre. A peine si de temps en temps il lui a été donné de se ressouvenir, comme dans \e Lion amoureux y qu'il y avait çà & là des amours chaftes dispersés sur la terre, des bouquets sèches à des corsages de seize ans, des rendezvous sous les tilleuls enivrants des avenues. Le diable l'emportait dans une course sans frein, haletante, pleine de ricanements. Et tous les

deux s'en allaient terribles, implacables, tuer des hommes, déshonorer des femmes, déchirer^ des voiles & des parures, pour le seul plaisir de philosopher tranquillement, un inftant après, au fond d'un ravin, ou sur un sopha taché de sang. -^Pauvre Frédéric Soulié! né poète, mort poète, sans avoir eu son heure suprême de poésie !

C'était une plume vaillante, un esprit énergique, un talent inconteftable. Son nom refte attaché à plus de cent volumes; roman, drame, hiftoire, opéra, critique même, il a tout abordé, il a touché à tous les rivages de la littérature. Sans avoir la loupe microscopique de Balzac, la touche passionnée de George Sand, la verve gasconne d'Alexandre Dumas, il a glorieusement conquis une place à leur côté. Ceux-ci avaient l'esprit, la grâce, la fantaisie, Tamour, la passion ; lui a eu la force, qui lui a souvent tenu lieu de tout. Aussi, quels muscles dans ses dra* mes ! C'eft Thomme des colères par excellence, des haines vigoureuses, des violences ! — Et jusqu'à : Je vous aime! tout s'y dit brutalement. Cette brutalité a fait deux ou trois chefsd'œuvre : Clotilde, leâ Mémoires du Diable & la Closerie des Genêts.

Il débuta vers i83oj comme tout le monde, avec des drames à la Shakspeare & deux ou trois romans dans le goût de sir Waltef Scott*

On lui siffla ses drames, comme on sifflait tous les drames en ce temps-là. t C'eft, en vérité, un pitoyable métier que celui d'auteur dramatique, s'écrie-t-il dans une préface... vous avez égorgé mon drariïe sans lé connaître!... » Pourtant, il ne se rebuta pas, parce qu'il avait la force. Le Théâtre-Français lui fut plus heureux que TOdéon. Il fit des comédies avec M. Bossange, avec M. Amauld, avec M. Badon; il fit un opéra -comique avec Monpou, le pittoresque musicien qui Ta précédé au tombeau; — & d'opéra en comédie, de comédie en drame, de drame en roman, il commença peu à peu à s'appeler Frédéric Soulié.

Alors, il se remit à travailler tout seul. Cto"' tilde avait donné la mesure de ce talent fougueux & volontaire; Diane de Chipry en révéla les aspeâs attendris. Il entra en maître dans le roman-feuilleton, botté, éperonné, cravaché, & il lança à fond dé train dans les journaux ses hiftoires altières & sauvages. Pendant dix ans il s'efl attaché à peindre la société sous les couleurs les plus sombres; pendant dix ans il a disputé pied à pied le premier rang ou il s'efl placé du second coup; pendant dix ans il a tenu en échec les succès d'Eugène Sue; il a balancé la fécondité de l'auteur des Mousquetaires; il û fait tête aux nouveaux venus poussés de toutds

parts & dressés en une nuit autour des réputations anciennes. Rien n'a réussi à Tabattre, nul ne l'a fait pâlir. Seulement, quand la critique a été lasse de le mordre par les côtés attaquables de ses livres & de ses pièces, il s'eft retourné & il s'eft fait critique à son tour; critique de théâtre & de roman; rien que pour quelques semaines, — hiftoire de rire, — & mal en a pris à ses détraéleurs. C'était la griffe du léopard jouant à la main chaude.

Nous ne rappellerons pas tous les romans de Frédéric Soulié, dont il eft réservé à l'avenir de faire le triage. Plusieurs ne sont que de chaleureuses improvisations. Nous nous contenterons d'en citer trois ou quatre, tels* que le Maître d'école, brûlante esquisse révolutionnaire; les Drames inconnus, qui contiennent une idée immense, & la Comtesse de Monrion, — bonne chose.

C'eft plutôt par l'idée quopar la forme, & c'eft surtout par l'adion, par le sentiment, par la véhémence en un mot, que la plupart des œuvres de Frédéric Soulié refteront vivantes dans l'hiftoire littéraire du dix-neuvième siècle. Nous le répétons, parce que là eft le côté diftinftif de son talent. Chez lui, la forme, à proprement parler, ne tient le plus souvent qu'une place secondaire. Il marche, non point pour faire admi-

rer la grâce de sa tournure ou la richesse de son habit, mais pour arriver tout bonnement au but qu'il se propose. Ce n'eft point un auteur petitmaître, chaussé d'escarpins à talons rouges, qui procède par entrechats &. par cabrioles, faisant la roue & secouant la poudre de ses cheveux ; c'eft un voyageur en souliers ferrés, avec un bâton ferré, emporté sur un chemin ferré. S'il rencontre en route une bonne fortune de ftyle, il la saisit par la fenêtre du wagon, mais il ne laguet- .tera point-, ou si, dans l'intervalle d'une ftation, il s'arrête à piper des mots en l'air, ce sera alors quelque grosse excentricité, comme « une voix éperônnée de sourires moqueurs; » mais ces curiosités sont rares chez lui, & il faut vraiment qu'il n'ait rien de mieux à faire pour s'amuser à guillocher des phrases de la même façon qu'un pâtre guilloche un aubier.

Au théâtre, son succès eft peut-être moins net, moins franc, moins décidé. Longtemps il a cherché sa route à travers la tragédie, la comédie & le drame ; souvent on dirait qu'il se sent à l'étroit sur les planches : il eft saccadé, contraint : il ose trop & n'ose pas assez. Le Proscrite & Gaétan, quoique renfermant des scènes d'une beauté réelle, sont peut-être indignes de l'homme qui a écrit Clotilde. Dans ces derniers temps il avait inftallé son drame en plein boule-

vard. Son drame s'appela dès lors V Ouvrier, les Étudiants^ XorCloserie^ & devint le drame du peuple. Il dit adieu aux grandes dames de la comédie, comme il avait déj^ dit adieu aux grandes dames du roman; il prit ses héros & ses héroïnes dans la rue, dans la mansarde, un peu partout; il ne s'inquiéta pas s'ils étaient bien ou mal vêtus, bien ou mal nourris. II copia ses ouvriers comme Murillo copiait ses mendiants, avec la même fierté dans le réalisme. — Sa dernière œuvre indiquait un acheminement â" la véritable poésie, simple & forte, à la poésie de cœur. Frédéric Soulié eft mort â quaranfe-sept ans.

LQéSSQ^ILLY

Il était un peu plus de minuit. Le poëte Lassailly venait de se coucher.

Lassailly n'était alors connu que par sa maigreur extraordinaire, quelques ftrophes farouches, & un livre intitulé : Les Roueries de Trialphj notre contemporain avant son suicide.

Lassailly venait de se coucher, bien que Ton

fût eh pleine époque de romantisme & que les

. nuits appartinssent de droit aux orgies éche-

velées^ ou tout au moins aux veillées fiévreuses.

Il s'était couché en ricanant, en se traitant lui-

même de bourgeois, & en récitant ironiquement devant son miroir des fragments de la Henriade.

Puis, après^ ces affreux blasphèmes, il avait soufflé sur la tête de mort dans l'intérieur de laquelle il avait coutume de placer.sa bougie, — & il s'était endormi en invoquant le cauchemar.

A ce moment, la maison fut ébranlée par plusieurs coups de marteau. Une voiture venait de s'arrêter devant la porte ; un homme en descendit, qui se fit indiquer la chambre de Lassailly, voisine des étoiles, & qui y monta malgré l'heure indue.

Deux laquais en livrée le précédaient, porteurs d'étincelants flambeaux.

Aux lueurs féeriques qui se répandirent par le trou de la serrure, 8c au bruit de voix qui remplissait l'escalier, Lassailly se réveilla en sursaut & chercha cohvulsivement sous l'oreiller son poignard malais, tordu en flamme.

— Ouvrez, lui cria-t-on.

— Quieft là?

— Monsieur de Balzac.

A ce nom, qui était alors aussi glorieux qu'aujourd'hui, Lassailly s'empressa de revêtir le pantalon de molleton, mi-partie rouge & vert, qui lui Qonnait l'asped du plus osseux figurant des théâtres du boulevard.

Après quoi, il alla ouvrir.

C'était bien M. de Balzac, en effet, avec son petit chapeau ayx bords retroussés, sd. grosse canne enrichie de turquoises & ornée d'énormes glands. Il était jeune; ses cheveux étaient d'un beau noir; ses yeux, sa bouche avaient cette ardente & heureuse vivacité qui montraient son génie entier. Un peu d'embonpoint ne lui nuisait pas.

En ce temps-là, — temps bien éloigné de nous déjà! — M. de Balzac était non-seulement le premier, mais encore le plus fécond de nos ro^ manciers.

11 avait besoin d'un collaborateur pour remplir divers engagements pris trop précipitamment avec ses éditeurs, & il avait jeté ses vues sur Lassailly, dont le .talent était inconteftabJe, quoique singulier & surtout peu pratique,

M. de Balzac expliqua en peu de mots à Lassailly ses intentions, & sans lui laisser le temps de répondre, il l'entraîna jusqu'à sa voiture. Les deux laquais soufflèrent sur les flambeaux & les mirent dans leurs poches.

. Le cocher fouetta vers les Jardies.

Les Jardies sont, comme on le sait, situées à Ville-d'Avray, sur un petit versant. Il, ne feut pas croire à toutes les farces que l'on a émises sur leur conftruftion. C'eft une maison char-

mante, que le propriétaire aftuel, sans presque rien y changer, a divisée en petits appartements qu'il loiie pour la saison fleurie.

Pendant le trajet, M. de Balzac avait développé à Lassailly ses plans, ses comédies, ses éditions à remanier, ses projets de revue, ses rêves d'adminiftration pour la Société des gens de lettres, ses traités avec les journaux, ses . procès, ses grands voyages, sa doftrine politique, ses inventions induftrielles, ses idées sur Tameublement, sur le coftume, sur la démarche, sur rhygiène, sur les sciences occultes, sur le sentiment religieux, sur les tribunaux &. sur les banques de toutes les nations.

Quand on arriva aux Jardies, Lassailly avait la tête grosse comme une mosquée. •

Jl n'osait souffler mot, cependant.

M. de Balzac Tattela à une besogne de Titan & le soumit à un de ces incroyables régimes dont il a été souvent parlé : café toutes les heures, épinards, oignons en purée, sommeils interrompus.

L'étonnement soutint Lassailly pendant les premiers jours & pendant les premières nuits. Toutefois, ses pommettes rougissaient, & ses yeux commençaient à sortir de leur orbite !

M. de Balzac, au contraire, était joyeux & à Taise comme une salamandre dans un bon feu.

LASSAILLT 33

Il se promenait de long en large dans sa Comédie humaine jCaMsatït avec tous ses personnages &.les précipitant à la traverse de nouvelles intrigues, dotant Raftignac de plusieurs millions, procurant jin amant à madame de Maufrigneuse, rêvant une évasion pour Vautrin, couronnant de fleurs le grand poëte Canalis, se vengeant du critique Blondel ou tuant le pauvre & joli petit diable d'Angoulême, Lucien de Rubempré.

Au milieu de tous ces gens avec tesquels il était loin d'être aussi famillier, Lassailly sentit qu^il allait devenir fou.

Aussi, le cinquième jour, demanda-t-il un congé à M. de Balzac; mais M. de Balzac le remit à huitaine.

Lassailly patienta encore ; le café lui rongeait les entrailles ; il n'y voyait déjà plus.

Enfin, la semaine s'écoula. Mais la besogne n'était pas terminée : il manquait un demi- volume. M. de Balzac s'emporta^ fit la sourde oreille, & alla fermer à double tour la porte de la maison. Puis, on aK>orta du café, — & les deux plumes récommencèrent à grincer sur le papier...

La nuit suivante, par un beau clair de lune, un homme pâle & décharné comme un speftrè, les vêtements en désordre, sans chapeau, escaladait le mur du jardin, avec tous les signes du

plus vif effroi & de la plus grande précaution^ C'était Lassailly qui s'enfuyait des Jardies.

Chtrles Lassailly n'était pas précisément fou, — mais le peu qu'il a fait imprimer eft empreint d'une couleur étrange. Sa phrase a des faces inusitées, des éclats soudains, des ténèbres & des lueurs.

Son livre dès Roueries de Trialph eft ce que j'ai lu de plus échevelé dans le genre, & l'effet . en fut tel qu'ii a pesé sur toute sa vie. La Revue des Deux Mondes^ où il a écrit ensuite plus d'une page charmante et contenue, ne lui permit jamais de signer son nom, — à cause de cet antécédent.

Balzac, qui a eu pour secrétaires, quelquefois même pour ébaucheurs ou grossoyeurs de besogne, les cinq ou six plus intelligents des écrivains de ce temps-là : Edouard Ourliac, Théophile Gautier, Laurent Jan, de Gramont, — &, dit-on aussi, Jules Sandeau ; — Balzac, qui po»-

sédait au delà de toute expression le flair ^ avait flairé Lassailly. « C'était, a raconté M. Amédée Achard, lorsque se préparait le tableau gigantesque de la Comédie humaine. M. de Balzac veillait sept nuits par semaine : à cette manufacture de romans il avait adjoint une fabrique de drames. Ce pauvre Lassailly, de mélancolique mémoire, celui-là même que ses amis appelaient Trialph, lui servait de secrétaire »

Lassailly a écrit un peu partout, mais surtout dans les recueils les plus inconnus. Il avait un talent réel pour les vers, une fa6lure gênée, mais un ton âpre ; — j'ai lu dans un magasine oublié, intitulé : les Étoiles^ un de ses plus longs morceaux, le Prolétaire^ qui eft écrit avec du feu sombre. Comme tous les poètes amers, il évoque beaucoup Gilbert, & c'efl avec de funèbres pressentiments qu'il rappelle sa mort déplorable (i)»

(1) Qu'il me soit permis de revenir sur un fait, que j'ai d^jâ eu l'occasion de conftater. Notre dix-neuvième siècle veut absolument que Gilbert soit m^ôrt de misère, parce que Gilbert eft mort à l'Hôtel - Dieu. J'en suis fâché pour le dix-neuvième siècle, mais il doit chercher ailleurs ses sujets d'apitoiement, qui du refte ne lui manqueront pas. Gilbert, lorsqu'il mourut, était tout à fait dans l'aisance; il avait isurmonté les obftacles du début, il avait percé la foulé; souvent on le rencontrait vêtu d'un magnifique habit brodé d'or. Sa folie eft due, non pas à une accumulation de déceptions littéraires^ comme on l'a prétendu, mais à une causé

Moi cependant je m'étonne de trouver dans rame des démocrates (Lassailly était républicain) une telle tendresse pour ce Gilbert qui a tant guerroyé contre les philosophes & les hommes de progrès, ce Gilbert qui mangeait à la table de Tarchevêque de Paris, ce Gilbert qui, s'il vivait encore, serait infailliblement traité de réaâionnaire^ de jésuite, de poëte de sacrijiie. O inconséquence des enfants de Voltaire !

Quand ce ne fut plus M. de Balzac, ce fut M. Villemain qui employa notre vagabond Lassailly. Chez M. Villemain, Lassailly occupa ses heures de loisir à composer" des drames invraisemblables & un poëme qui n'a pas paru.

Sa pauvre tête allait de droite à gauche, battant ainsi la poésie, l'hiftoire, la politique, le théâtre, — & ne trouvant qu'un mur partout.

purement accidentelle, à une chute de cheval qui occasionna une >ûèvre chaude, pendant laquelle, — tout le monde sait cela, — Gilbert avala une clef. Dans ces circonftances, on le transporta à THôtel-Dieu^ c'eft ce qu'on avait de mieux à faire.

Sans doute, la pauvreté fait très-bien au bout d'un vers, mais la vérité fait encore mieux. Plaignons Gilbert de sa mort prématurée, mais n'en tirons pas de conséquence. Mercier, qui était un de ses amis & qui a recueilli son dernier soupir, a donné sur l'état de sa fortune les renseignements les plus rassurants.

A force de s'y cogner, elle se rompit. La fin de Lassailly-Trialph ressemble assez à la fin d'Edouard Ourliac, cet autre secrétaire de Balzac, — Le maître aussi a rejoint ses secrétaires ! — Lassailly disparut soudainement du monde, & nul jie sut où il s'était réfugié. On s'inquiéta de lui les premiers jours, on hocha la tête, & quelques-uns proposèrent de le réclamer par la voie des journaux; au bout d'une quinzaine on n'y pensa plus. Pendant ce temps, seul, dans une maison située à l'ombre de l'église Saint-Étiennedu-Mont, Lassailly, agenouillé & se meurtrissant la poitrine, expiait les Roueries de Trialph. La religion l'avait gagné tout entier, ou plutôt la religion l'avait reconquis, — car il avait été autrefois un pieux enfant, soumis à sa mère & à Dieu.

Même hiftoire pour Ourliac.

Partis tous les deux du même point, tous les deux devaient y revenir, à quelques années de diftance seulement. Mais entre le départ & le retour, quelle parabole excessive n'ont-ils pas décrite l'un & l'autre ! Quel voyage extravagant dans les terres auftrales de la littérature, à travers la révolution de Juillet, le Figaro^ les premières représentations du drame moderne, Renduel & Ladvocat, les délires byroniens, le saint-simonisme, les gravures foncées de Tony

Johannot, M. Viennet vaincu, rhémiftiche brisé ou la mort !

Ourliac était le plus sage, rendons-lui cette juftice; il était le plus moqueur aussi; Tauteur de Gil-^Blas avait dû le tenir sur les fonts baptisamaux. Lassailly ne procédait de personne, c'eft pourquoi il procédait un peu de tout le monde; il jouait bon jeu bon argent , comme on dit; il était tout cœur, tout inspiration ! — Il eft mort le premier.

Voici comment M. Jules Janin, qui eut vent du décès, a parlé de ce pauvre garçon dans le feuilleton des Débats :

€ Nous avons vu mourir un des nôtres cette semaine, ce jeune Lassailly dont la trifte deftinée pleine d'enseignements ne servira d'enseignement à personne. Il était venu, lui aussi, du fond de sa province, la tête remplie de chefsd'œuvre & son portefeuille vide. En cinq ou six ans de cette vie littéraire qui tue les corps , les âmes & l'esprit, le pauvre jeune homme avait rempli son portefeuille; mais ce portefeuille rempli, sa tête était vide.

« . . . • Avant d'être déclaré & reconnu malade, il écrivait à lui seul uh journal, tout un journal, une feuille impitoyable, dans laquelle il traitait sans pitié quiconque tenait une plume en ce siècle. Il les appelait — des gens épuisés,

LASSAILLY ig

— des génies avortés, — des romanciers aux abois, — des novateurs usés jusqu'à la corde, — des Gopiftes, des plagiaires, — des bandits qui écrivaient pour vivre. Il était sans pitié, il était ftirieux , à ce point qu'il fallait nécessairement que ses viftimes fussent enfermées aux Petites- Maisons, ou que lui-même il y fût enferme. Ce ftitlui(i).

€ . . . . Dans les désordres de sa pensée, il ^ avait des naïvetés charmantes. G'eft lui qui m'écrivait î — Vous avei parlé avec tant de ten^ dresse de notre ami ***. Cejfi une injujiice, il n'eftpas si fou que moi! »

Il n^en a guère été écrit plus long, je crois, «ur la vie & ta mort de Lassailly. Cette figure incertaine, cet esprit disséminé, contrariant, trop îrrésolûment fantasque; cette plume fatiguée avant d'avoir tracé son premier mot> ce poëte toujours en guerre avec lui-même, n'était pas

(t) Rtifue ériti^f jouirnal mensuel. £*adre8ser pour tout ce qui concerne la réda6lion| à M* Lassailly, rue Caumartini 41. On s'abonne à la Tente, galerie Montpensier, 6. Janvier 1840 (Imprimerie Belin & O; rue Sainte-Anne, 55). — A l'appui de ce que dit M? Janin, yoici quatre vers d'une Ode à VArifiocratie contenue dans le premier numéro de ce journal :

O Calomnie aux ongles longs !

O menteur Journalisme^ éloquence sans âme.

Héroïsme bâtard, ingloneuse lame

D'assassins qui n'ont pas de noms!

d'ailleurs d'un si grand poids dans la balance littéraire. Heureux eft-il encore d'avoir pu arracher à l'indifférence de la critique ces quelques lignes d'épitaphe !

Si pourtant l'on me demande d'où me vient cette sympathie pour ces inconnus, ces oubliés, ces méprisés, & pourquoi je m'attache à reconstruire leur œuvre d'égarement, tandis qu'il y a autour de moi tant d'écrivains correds & sérieux, tant de professeurs traduisant Perse & Ju vénal, tant de gens d'étude, universitaires & autres, qui s'accommoderaiopit si parfaitement d'un peu de publicité; — je répondrai, d'abord, que je n'aime donner qu'aux infiniment pauvres, ensuite que la compassion littéraire porte en elle-même son pourquoi, & qu'il suffit d'avoir un peu de talent & beaucoup de* malheur pour m'attirer; toutes raisons excellentes. Mais les vrais bibliophiles ne me feront jamais de questions semblables : rassurons-moi.

Et puis, il me semble que l'hiftoire des gens presque inconnus doit avoir pour beaucoup de lefteurs l'attrait du roman ; — tout l'invraisemblable dans le vrai, songez-y ! Un nom sans autorité comme Pierre ou Jean, à peine quelque chose de plus que les héros imaginaires, quelques lignes imprimées dans un coin, jufte de quoi juftifier d'une exiftence réelle, trois ou

quatre personnes qui disent : Je lai cojinti! voilà tout. Du refte, de la passion, des événements, de la douleur, des larmes, tant qu'on en veut, de la raillerie parisienne, rognures des petits journaux sanglants, de la verve, du coup de fouet; — & enfin, au bout de tout cela, la vérité, la grande vérité, qui se porte caution de votre attendrissement !

Les choses qui sont arrivées à Lassailly ne sont-elles pas aussi intéressantes que les choses qui ne sont pas arrivées aux personnages d'Alexandre Dumas? Sa folie ne vaut-elle pas les folies inventées? Ses amours — ces myftérieuses amours de Lassailly pour une grande dame avérée — ne peuvent -elles être comparées aux amours d'imagination? Meurent-ils autrement, les Arthur d'in-octavo ?

Une des choses qui me font aller vers l'autobiographie, de si bas qu'elle parte, c'eft la défiance de ma sensibilité, qui ne veut pas, autant que possible, se laisser intéresser à faux ou à vide.

Les Roueries de Trialph sont évidemment une autobiographie déguisée. Comme ce livre eft rare, — je ne sais pas pourquoi, — & qu'il offre en outre mille curiosités de sentiment & de fl:yle, on souffrira que j'en fasse le dépouillement analytique. Selon moi, la critique rétros-

peftiveeft la meilleure & la plus efficace; j'essayerai un jour de l'appliquer à quelques-unes des œuvres soi-disant considérables publiées depuis vingt ans.

Gomme tous les livres de i833, Its Roueries de Trialph débutent par une .préface, une longue préface, qui vous monte à la tête comme la vapeur d'une tonne de bière au moment de la fermentation* Cette préface ne dit rien, comme beaucoup de préfaces; mais au moins elle sait qu'elle ne dit rien, ce qui conftitue le premier des mérites négatifs. « Après tout, ce sont mes mémoires que je signet J'ai nom Trialph. Point de généalogie. Je sais seulement que Trialph vient de Trieilph. Cette expression, dans la langue danoise, signifie :

GACHIS. »

La préface mentirait à sa date^ si elle n'amalgamait dans un éblouissant écleflisme Napoléon, Richter^ la Morgue, Rabelais^ Shakespeare, Robespierre, le préfet de police & Malherbe.

Dans sa préface, Trialph cause particulièremetit delà République, qu'il voudrait savoir possible; mais, hélas ! murmure-t-il, on ne rencontre plus personne de bonne volonté ; « En France, quel citoyen échelonnera humblement sa capacité à me cirer mes bottes de poëte crotté? » Ainsi raisonne Trialph. En littérature, il paraît n'être

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d'aucune école, on ne trouve pas un seul nom contemporain sous sa plume.

« Ce que j'écrirai ici, Je l'ignore. Je veux seulement esquisser quelques vérités sur le citoyen Cœur humain.»» Le malheur eft que les vérités de Trîalph sont trop souvent saupoudrées d'immoralité. J'aurais voulu le connaître au temps où, selon son expression, il avait des illusions comme un eunuque de la graisse. Aujourd'hui, ce n'eft plus qu'un ricaneur, & de la pire espèce encore : un ricaneur qui veut être plaint! Sa préfacé eft une parodie sérieuse des préfaces les plus célèbres ; il penche la tête d'un air douloureux & se demande où va le monde, — à propos des amours de Nanine & d'Erneft, qu'il va raconter tout à l'heure.

Au milieu de ces digressions usées, de ces moqueries sans motif, de ces colères inutiles, de ces dédains littéraires, de ces saccades prévues, au milieu de toutes ces choses inachevées & recommencées dont se compose cette préface, il y a cependant un élan de cœur que je ne puis suspeét^r, & qui tranche sur l'allure divagante du morceau :

« J'ai un aveu qui me pèse.

« Je suis malheureux...

« Oh ! ma pauvre mère !

• « Ma mère ! Tu m'as donné la vie, tu as veillé

pendant des. nuits longues & froides auprès de moi, qui reposais dans un berceau-, tu m'as enlacé de soins & de tendresse; tu as pleuré beaucoup sur mon avenir; tu m'avais averti... Je t'ai coûté la santé, le bonheur, manière, hélas! & je maudis mon exiftence!...

« Oui, je la maudis ! *

Les Roueries de Trialph commencent par un bal, en plein faubourg Saint-Germain.

On voit passer le héros en habit boutonné.

Il eft moins sombre que d'habitude ; il a formé le projet, ce soir-là, de se gargariser de quelques drôleries de sentiment.

Amer Trialph !

En conséquence, après quelques minutes d'examen sous un candélabre, il entre en adoration d'une- jeune fille & d'une femme mûre, — toutes les deux à la fois.

La déclaration d'amour à la jeune fille eft assez étonnante. Il lui dit : — Mademoiselle, je vous aime autant que la République.

« La jeune fille devint rosé d'émotion. »

Trialph fait une pirouette, & se dirige ensuite vers la femme mûre, laquelle eft une comtesse de haute vertu, avec des yeux bleus, un. teint pâle sous le bismuth & le vermillon, & une taille à l'efîtonnoir. * t

Il lui demande un rendez-vous pour le lendemain.

Ces deux exploits accomplis, — Trialph s'en va se coucher.

Au fond, ce Trialph eft un mauvais drôle, toujours grinçant des dents, mal frisé, dêsaimant tout, passant de longues heures en tête à tête avec un piftolet chargé, lisant lui aussi ses prières dans lord Byron, mâchonnant un éternel blasphème sous sa lèvre crispée, & goûtant une joie sauvage à s'accouder sur le parapet du pont Notre-Dame, en regardant d'un œil fasciné les nappes verdâtres de la Seine. Un Jeune-France, enfin.

Ces Jeune- France sont si loin de nous, que cela vaut la peine d'en parler.

Comme tous les Jeune-France, Trialph a sur sa chiffonnière, auprès de son lit, une tête de mort non lavée à la chaux, toute jaune encore de rouille humaine. Dans le creux de l'œil droit il a placé la montre d'un curé de campagne (le parrain de Mardoche, probablement), & dans le creux de l'œil gauche un charmant petit thermomètre. — La charpente osseuse du nez lui sert à suspendre ses bagues d'or & le camée d'un bracelet qu'il « a volé un jour à une fougueuse Italienne, qui s'eft mise depuis à chanter,

la misérable créature, pieds nus, sur les boulevards. »

Trialph, à son réveil, met des gants glacés & se rend chez la femme mûre à qui il a demandé un rendez-vous, madame la comtesse de Liadières.

Il fait sa cour à la façon des Jeune-» France, c'eft-à-dire il ricane, il pâlit, il déchire sa poi* trine avec ses ongles, il pose sa main sur la rampe du balcon en murmurant : — Mon Dieu !

que le ciel eft pur; mon Dieu! que cet air eft suave!... Mais lui, son front eft brûlant, son sang bout dans sa tempe à lui ouvrir le crâne ; il essaye de parler de choses indifférentes, du bois de Boulogne, du paillasse Deburau, de l'athéisme, des Polonais, de tout ce qui eft à la mode; enfin il se jette aux genoux de la comtesse & la tutoie :

— Femme ! que tu es belle ainsi !

La comtesse ne fait pas jeter cet animal à la porte. Au contraire; elle. le trouve intéressant, nouveau. Gela enhardit Trialph, qui se lance dans toutes sortes de sarcasmes contre Tamour, contre la patrie, contre la gloire, contre les belles-lettres, contre la lune, contre la législation aftuelle, contre les jolies femmes, & qui termine par un éclat de rire convtilsif^ — cet

éclat de rire convulsif sur lequel ont vécu tant de romans & tant de drames !

— Vous m'effrayez^ dit la comtesse de Liadières ; pourquoi rire ainsi î

— Je ris, madame, de ne pas me voir pendu ou brûlé vif. Un matin que je rencontrerai la signora Société dans les rues de Paris, je veux en passant lui jeter au nez cette prédiftion qu'elle mourra Tannée prochaine, s'il éclot par hasard en France trente faquins de bouffons comme moi !

' Cela eft bien sage dans la bouche de Trialph.

Mais Trialph ne demeure pas longtemps dans sa franchise. Quand il lui eft bien prouvé que la comtesse l'aime, le voilà qui devient brutal & grossier envers cette femme charmante; le voilà qui l'appelle coquette, déloyale, qui lui parle de M. Liadières & qui se déchaîne contre l'adultère. Il marche à grands pas dans le boudoir, il eft écumant, il eft frénétique ; enfer & puissances du ciel ! Massacre & railleries ! Il casse le cordon de la sonnette^ il éreinte le tapis à coups de talon de botte, il frappe à poing fermé sur le piano. La comtesse, épouvantée, se roule dans un coin comme un serpent en spirale. Immobile & muet, Trialph la glace d'un sourire diabolique.

« Je devais être horriblement beau l » ajoutet-il.

Vraiment, j'éprouve quelque honte à vous raconter ces désordres. Telle était pourtant une scène d'amour en ces temps-là, tels .étaient les amoureux du livre & de la scène. Trialph n'eft guère plus exagéré qu'Antony; il ne sait pas ce qu'il veut, il ne veut plus ce qu'il a demandé, il menace, il implore, il sanglotte, il a la fièvre.

Ils avaient tous la fièvre, alors.

Cette furia d'amour, répandue en littérature par Indiana^ par les. drames fauves, par les poésies noires, a été assez heureusement caractérisée dans un vaudeville joué par Arnal :

Quel plaisir de tordre Nos bras amoureux, Et puis de nous mordre . En* hurlant tous deux!

Vous voyez que Trialph eft tout à fait dans la tradition, lorsque hérissé, funefl:e & se gorgiasafît à l'aise dans son délire satanique, il foule aux pieds cette femme du monde, cette comtesse, absolument comme si c'était madame Dorval.

Silence! Voici le mari qui entre, M. de Liadrères.

« M. de Liadières alla se poser debout devant la cheminée. Il contempla d'un air froid & sérieux la comtesse, qui n'osait s'approcher de lui.

Elle était échevelée. Le vieillard soupira. Jamais la majeftueuse sérénité de son front chauve ne-m'avait inspiré autant de respeft; il me paraissait voir une ondée de lumière descendre sur le visage de cet homme comme un rayon pur de soleil sur la neige éblouissante des Alpes. Oh ! il était beau, ce vieillard! Qu'il était beau! »

Reconnaissez le vieillard de Portia, d'Alfred de Musset, ce même vieux à tiroir, — dévafté & noble, — qui défraie toute la littérature d'après Juillet.

Trialph & le vieillard se sont compris dans un seul regard : ils se battront à lajpointe du jour.

En attendant, Trialph va dîner avec des républicains qui conspirent.

Il sable le Champagne. ,

Il fume des feuilles sèches d'opium.

Les républicains émettent divers procédés pour se défaire du roi Louis-Philippe.

— Je m'offre, s'écrie l'un d'eux, à le piquer avec une aiguille aiguisée d'acide prussique, en lui donnant une poignée de maiiî, comme il en prodigue aux vils séides qui se foulent audevant de son cheval, .

— Quand agiras-tu ?

— Je voudrais bien ne plus souffrir du pied : jamais je ne parviendrais à m'échapper...

Interrogé à son tour, Trialph convient qu'il n'eft qu'un déteftable farceur dont ils n'ont pas besoin.

Fi du Trialph !

Trialph laisse là cette mauvaise compagnie.

Il entre au Théâtre- Français.

Il se promène dans le foyer, où sont réunis les arijlarques de la presse : « colporteurs de cancans, janséniftes littéraires ; puis, tout le servîim pecus romantique des moutons qui bêlent, parce que le bélier marche en avant; aiglons de basse-cour, rapsodes benêts, automates extatiques qui dansent toute une soirée comme les poupées de l'immortel Séraphin ! »

Ah çà ! dira-t-on, Trialph n'eft donc pas romantique?

Certainement nonj

Trialph professe des opinions énergiquement classiques, — à la façon d'Eugène Delacroix, — il adore Athalie & Phèdre.

Trialph classique, c'eft bien plus drôle !

Ainsi charme-t-il ises loisirs, en attendant rheure de son duel avec M. de Liadières.

A ce duel, M. de Liadières juge convenable d'amener, en guise de témoin, sa femme, la comtesse, — ce qui déroute entièrement Trialph.

— La religion des usages, pense-t-il, se refuse

à ce que j'assassine le mari de ma maîtresse devant elle. Je n'ai encore rien vu de cela dans aucune de nos pièces^ dans aucun de nos romans. Je ne veux pas devancer le drame de la scène dans le drame de ma vie. La littérature crée des mœurs aux sociétés qui veulent sembler vivre. La bonne décence prescrit le refte aux honnêtes gens qui ont du goût.

Il essaie de soumettre à M. de Liadières cette observation pleine de délicatesse.

Mais le beau vieillard le traite de misérable ôc lui croise ses deux poings sous le menton.

C'eft un ancien militaire, comme tous les vieillards de la littérature.

On arrive dans un endroit écarté^ près de la barrière Saint-Jacques.

La femme pleure.

Les deux hommes sautent sur les épées.

Le cocher fume sa pipe, en caressant tranquil* lement ses bêtes.

Tirade sur le beau temps qu'il fait.

La femme se meurtrit les bras.

Les deux hommes fondent l'un sur l'autre.

Le cocher détourne les yeux.

Tirade sur le duel : « Le duel prouve ce qu'il veut prouver. Je le soutiens. On a beau mouler des phrases, tout ce qui n'eft pas le duel ment à ceux qui doivent se battre. Le meilleur raison-

nement contre les ampoules du ftyle & les soîphismes de la sensibilité, c'eft que notre eftomac digère la chair des animaux & notre conscience les conséquences d'un duel honorable. »

La femme s'évanouit...

Trialph vient de faire voler en éclats l'épée de M. de Liadières, il ne veut pas du sang de ce vieillard !

Ce jour-là, par un hasard étrange, on guillotine un boucher sur la place de la barrière Saint- Jacques ; — la scène de guillotine eft indispensable dans les romans de i833; — toutes les fenêtres sont louées : à Tune d'elles, Trialph aperçoit Nanine, cette jeune fille du premier chapitre à qui il a adressé une déclaration républicaine. La société eft fort belle & respire des violettes en attendant le condamné. Comme Trialph eft connu pour un peu poëte, on le prie de réciter des vers, du gracieux^ de Vaérien.

Trialph récite une ballade intitulé le Sylphe^ — la crème de sa littérature, dit-il, la meringue de ses œuvres fugitives.

Pendant ce temps-là, Nanine a posé sur le pied de Trialph son joli soulier satiné.

C'en eft fait, Trialph aimera Nanine. Il l'aime déjà !

— Au large! s'écrie-t-il, j'aime! j'aime! Moi, j'aime d'amour! C'eft Nanine que j'aime, & je

Taime plus que je voudrais Taimer, je le vois. Mais qu'importe ! Je ne suis pas habitué à jeter rfies passions au dehors, comme on fait d'un créancier qui mettrait la main sur votre habit, en disant : Vous n'avez pas le droit de porter cet habit ! ^

Puis tout aussitôt — car l'âme de Trialph eft comme la patte d'oie d'une forêt où se croisent divers sentiers — il lui vient des inquiétudes, des troubles que, par parenthèse, il exprime en très-poétique langage : « A prévoir de loin, peutêtre ai-je peur avec raison que cette vierge blonde s'abandonne parfois à des inftinds de coquetterie. Quand, pour me plaindre alors, je m'approcherai d'elle, au milieu de la foule des mdififérents, Nanine, je le crois, voudra bien avoir la complaisance de ne pas s'éloigner. Je serai pâle, je tremblerai. D'une bouche timide qui permettra à peine aux sons de ma voix de se faire entendre, je lui dirai : Vous me trompez ! Elle répondra vite : Non!... Et sans que rien l'ait troublée, ensuite elle s'envolera vers d'autres hommages, moins . sérieux, moins exigeants.

Puis, en se souvenant par hasard de mes inquiétudes : C'eft un fou qui m'aime trop ! se répétera-t-elle pendant la danse où j'épierai les regards furtifs de ses beaux yeux noirs, presque toujours pleins de bonheur...

« Néanmoins, je consens à l aimer I » ajoute Trialph, en concluant.

Hélas! cher Trialph, tu comptes sans ton ami Erneft !

Erneft eft un jeune homme qui a la main heureusement gantée & qui s'eft acquis je ne sais quelle grâce à jeter son lorgnon au-deyant de toutes les loges d'Opéra.

Au moment où la belle société se porte aux fenêtres pour voir arriver la charrette, Erneft s'approche de Trialph & lui jette discrètement dans le tuyau de Toreille la nouvelle de son prochain mariage — avec mademoiselle Nanine de Massy.

— Il me faut un meurtre ! murmure Trialph, . Enfin!

Je trouve, moi, que ce meurtre s'eft bien fait attendre.

• Le premier meurtre de Trialph, — c'eft tout uniment un suicide.

Trialph, qui n'y met pas de prétention, se fait un verre d'eau sucrée avec plusieurs petits paquets de morphine; & il l'avale, pendant que le couteau de la guillotine tranche la tête du boucher de la barrière Saint- Jacques.

Fait ! comme disent les enfants, au jeu de cache- cache.

Quand il s'eft empoisonné, Trialph veut as-

sifter à un bal : — Oui, s'écrie- t-il, puisque la lutte m'a épuisé avant le terme, ma place de mort left là, aux splendeurs faftices de la lumière des bougies, parmi les femmes & les fleurs artificielles, parmi les égoïftes, les repus, les contents, les orgueilleux, les ingrats, parmi les privilégiés, les accapareurs de places, les brevetés, les pensionnés, les diftributeurs de médailles & de couronnes, parmi ceux qui volent au jeu de cartes & ceux qui ne se fatiguent pas de la valse adultère !

La valse adultère! voilà leur grand mot, leur grande pudeur.

O moralité des Jeune-France !

Au bal, — Trialph danse comme uq perdu, il boit du punch, il copie sa ballade du Sylphe sur Talbum d'une vieille dame, il se livre à la valse adultère, il fait mille gambades, -^ &, en fin de compte, il reconnaît qu'il s'eft mal empoisonné. Déception !

Au désespoir d'avoir manqué son coup, Trialph se rend dans le bureau d'un Journal, &, moyennant quelques centimes, il fait insérer les lignes suivantes :

« Un particulier, décidé au suicide, désire exploiter avantageusement sa mort, pour payer la corbeille de noces d'une femme, qu'un de ses amis arrache à son amour. Il offre donc le sacri-

fice de sa vie à la merci d'un projet quelconque, moyennant une somme dont il sera convenu entre les parties intéressées. — S'adresser, pour les renseignements, à M. A. B., pofte reliante, à Paris. »

Cette annonce a pour résultat d'amener une lettre anonyme qui enjoint à Trialph de se trouver, masqué, au bal de l'Opéra.

Là, Triaph se voit accofté par M. le comte de Liadières, qui lui offre une somme assez rondelette s'il veut assassiner la comtesse.

Stupeur de Trialph !

Après quelques inftants de réflexion, il accepte la somme & va la jouer à Frascati.

Frascati ! le jeu ! les impures en décolleté de dentelles! le râteau infernal! les doigts maigres qui s'allongent en tremblant pour froisser les billets de banque ! les visages pâles & froids sous la sueur ! Encore un thème que Trialph se garde bien de laisser échapper,. & sur lequel il brode les plus voyantes métaphores.

Trialph rencontre Ernefl à Frascati.

— Ernefl, veux-tu que je te joue ta femme Nanine ?

— Farceur!

— Huit mille francs ?

— Immoral !

— Seize mille?

— Diable!

Erneft se laisse tenter : il joue & il perd.

— Maintenant, ta maîtresse ? continue Trialph.

— Soit.

Erneft perd encore; il perd toujours.

Néanmoins, comme c'eft un beau joueur, il conduit mélancoliquement Trialph sous le balcon de sa maîtresse ; il lui montre l'échelle de corde préparée, la fenêtre myftérieusement entr 'ouverte, &, étouffant un soupir, il lui dit : Va!

— Bah! exclame Trialph; mais c-eft chez la comtesse de Liadières?

— Sans doute.

— Madame de Liadières -serait ta maîtresse?

— Depuis six mois.

— Anathème!

Trialph bondit sur Erneft, & le jette, sanglant, sur le pavé.

Après quoi, il escalade le balcon.

« Le comte parut.

« Il était tête nue, & croisait ses deux bras sur sa poitrine.

— « Avez-vous fini ? .

— « Oui, répondis-je en montrant la comtesseétendue sur le parquet.

« Le vieillard prit un flambeau & se hâta d'incendier les rideaux & les toiles de la chambre adultère. »

Deux heures après, une berline roule vers rOcéan.

Elle emporte Trialph au suicide.

. Il a tué Erneft, il a tué madame de Liadîères, il a tué Nanine — en lui chatouillant la plante des pieds; il va se tuer à son tour.

Sur la plage, Trialph coudoie un comédien à qui il remet ses mémoires ou plutôt ce qu'i^ appelle ses Roueries :

« Nous nous complimentâmes longtemps sur 1^ port en face de Teau.

« Il m'a quitté enfin, Végoïjïe !

« A la mer, à la mer, le Trialph ! »

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