FIN
Voilà ce livre tout entier, — une des expressions les plus fidèles de Torgie romancière. J'ai disséqué celui-là, afin d'être dispensé de dissé^ ' quer les autres, — car il y en a d'autres. Il y a le Champaverty de Petrus Borel ; il y a les premières frénésies de Jules Lacroix. Il y en a de pires encore, -auprès desquels les productions
LASSAILLY bÇ)
clandeftines du Direftoire ne sont que des berquinades. — Rappelons souvent cela, afin d'iwnocenter les nouveaux venus de la littérature, dont les quelques écarts ont pu être incriminés par des ermites de la critique, dont la robe de bure ne cachait pas assez la queue frétillante des diables de 1 833.
Lassailly valait mieux que son livre, ce qui ne veut pas dire que son livre ne vaille absolument rien. Vous y aurez remarqué, comme moi, des "formules attrayantes & nouvelles, d'heureuses témérités, un certain esprit qui, loin de courir les rues, marche sur la crête des toits.
Ce qu'on ne trouve pas dans les Roueries de Trialph, ce sont des roueries, — & je m'explique difficilement un pareil titre, à moins que le roman lui-même ne soit d'un bout à l'autre une myftification, ce qui pourrait bien être, mais ce que j'hésite à croire : — Lassailly n'était pas si gouailleur !
Abrégeons.
Il y a la beauté du diable, qui eft simplement la jeunesse & la fraîcheur. Ne peut-on pas dire aussi qu'il y a la littérature du diable ?
La littérature du diable, — c'eft le délire, c'eft l'emportement, c'eft l'abandon, c'eft l'incohérence, c'eft tout ce qu'il ne faut pas.
6o PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
C'eft tout ce qui plaît, sans avoir raison de plaire,
Lassailly appartenait, par ses premières feuilles noircies, à cette littérature maudite & chiffonnée, qui semble avoir fait un pade avec la Mort (i)....
(i) Voici les titres de quelques nouvelles publiées par Lassailly dans le feuilleton du Siècle : ''
Le Dernier des Pétrarque,
Les Gouttes de digitale.
Grégorio Banchi,
Un Secrétaire du i8« siècle ^ ou le Griffon de la vicomtesse de Solanges.
La Trahison d'une fleur»
Chercher dans la colle£lion du Monde illuftré un article de M. Hippolyte Lucas sur Lassailly.
CHQ4TEQ^U'BQitQ4(XrD (i)
Depuis longtemps, nous désirions parler de M. de Chateaubriand, un de ces grands cœurs qui rehaussent les lettres & font que le plus humble d'entre les écrivains en marche plus fermement dans Torgueil de sa profession. Petldant ces dix-huit ans de monarchie conftitutlonnelle, la littérature a été tellement compromise par une nuée d'étourdis; on en a tellement fait une chose de bavardage & de négoce; oh s'eft tellement moqué, en le volant, du ledteur du dix-neuvième siècle, qiie nous avions besoin de remercier celui des littérateur^ qui eft conftam-
. (i) Cette étude a été publiée dans le journal la Presse, en guise d'introduâion aux Mént'oires d'Outre-Tombe, f \
ment relié le plus digne, sans cesser d'être le plus renommé.
Il était ITionnête homme, il était le grand homme. Son nom remplissait la littérature & rinondait d'une lumière d'or. Un jour de république il s'en eft allé, doux & trille, la main dans la main de ceux qui l'ont aimé. On a porté son corps en Bretagne, selon son dernier vœu, & tout a été dit. — Passez maintenant devant cette maison silencieuse de la rue du Bac qui porte le n° 1 1 2 ; on vous montrera la chambre de Chateaubriand, la table de Chateaubriand, le lit où il ell mort.
Aujourd'hui, si nous allons essayer de rappeler quelques traits de cette figure valle & mélancolique, si nous redescendons pas à pas dans son œuvre, c'ell donc moins pour remplir un devoir de critique que pour adresser un dernier hommage à celui qui fut pendant si longtemps la plus brillante expression de la France littéraire, — le dernier gentilhomme peut-être, le plus grand chrétien à coup sûr.
Chateaubriand appartient à cette famille de penseurs-colosses, devant lesquels on s'arrête deux fois avant d'entreprendre d'en faire le tour. L'ensemble de leurs travaux inspire un respeft qu'ordonneraient au besoin leur caraélère & l'ellime radieuse qu'on leur a vouée. C'ell depuis
le Consulat que dure la gloire de Tauteur du Gétiie du Chrijîianisme; &, en France, si les succès d'une heure ont rarement raison, les succès d'un demi-siècle n'ont jamais tort. Qui a été grand homme pendant cinquante ans eft assuré de l'être toujours.
Ce qui nous frappe le plus dans l'œuvre de Chateaubriand, c'eft Chateaubriand. L'hiftoire d'une pensée eft parfois aussi remplie d'enseignements que cette pensée elle-même. L'auteur eft le premier de ses livres, — ou du moins celui qui donne la clef de tous les autres. Or, qu'on nous dise une plus belle hiftoire que celle de ce poète, de ce militaire, de ce voyageur, de ce miniftre, de cet ambassadeur, de ce pair de France. Pas un rivage qu'il n'ait connu, pas une renommée qu'il n'ait savourée, pas une misère qu'il n'ait soufferte.
Nous ne noua cachons pas la témérité & l'importance des lignes que nous allons tracer. Par la place qu'il occupe dans le siècle, Chateaubriand méritait .peut-être qu'une plume mieux connue écrivît sa gloire & son génie.
Nous n'appartenons pas à la génération qui l'a vu vivre : nous appartenons à celle qui l'a vu mourir; mais nous appartiendrons surtout à celle qui le verra se survivre. Où donc serait le mal quand on demanderait quelquefois à U jeu-
nesse son opinion sur les hommes & les choses du temps? Il eft bon de s'inquiéter de ce que pensent du présent ceux qui seront l'avenir.
Un matin de juillet dernier, deux voitures noires gagnaient triftement les côtes de Bretagne, Dans Tune d'elles, il y avait le corps du grand auteur. Dans l'autre, il y avait un curé, un exécuteur teftamentaire, & François, le valet de chambre. Ces deux voitures arrivèrent ainsi à une petite ville voisine d'Avranches. Pendant qu'elles ftationnaient sur la route en attendant des chevaux, une dame d'un certain âge, tenant un modefte bouquet enveloppé dans du papier, s'approcha avec crainte. Elle déposa son présent sur la banquette intérieure en disant à voix basse : — Ceji pour M. de Chateaubriand; c'^eji tout ce que f ai pu me procurer.
Nous faisons comme la vieille dame. Voici notre bouquet.
CHATEAUBRIAND f»7
Chateaubriand entra dans la vie par la grande porte des forêts. Enfant de cette sombre Bretagne qui ne produit que des hommes-chênes ou des conscrits noftalgiques, il en garda toujours le double caraftère de force ôc de mélancolie. Les fées aux harpes d'or, qui veillent dans ces antiques feuillages, descendirent sur son berceau pour lui nouer au front la verveine sacrée. On réleva dans un château noir d'où il entendait chanter la mer, — la mer, sa première & sa dernière passion !
Mais sa jeunesse fut trifte comme uil poënie d'Ossian. Ne jetez pas vos enfants dans les bois. La nature toute seule eft un maître dangereux, qui fera d'eux des sauvages si elle n'en fait des poètes, des mohftres si elle n'en fait des génies. Il vaut mieux d'abord se heurter contre la société que de se blesser aux troncs des arbres. L^ mal qui vient des hommes se guérit plus facilement que celui qui vient de Dieu.
Alors, comme le Tambour Legrafid, de Henri Heine, Chateaubriand avait des larmes qu'il ne pouvait pas pleurer. Au château de Combourg, on ne connaissait ni les tendresses de la famille, ni les sourires du foyer; jamais il ne sentit deux bras jetés autour de son cou. Sa mère le poussait à Téglise, son père ne le poussait à rien. Hésitant & délaissé, il se contentait de rimer de mauvais vers; lorsque, du fond de sa jeunesse, farouche comme celle de Rousseau, s'éle\4a ce myftérieux amour qui nous valut plus tard un chef-d'œuvre de douleur.
Ah ! le premier amour des poètes, c'eft là qu'il faut chercher le secret de leur vie! Energie ou faiblesse, leur douceur ou leur cruauté, leur abaissement ou leur gloire, penser que tout cela tient en germe dans un coin du cœur de la première femme rencontrée! G'eft Manon qui nous dit les désordres & les folles larmes de Tabbé Prévoit; c'eft Pimpette dont les baisers feront les éclats de rire de Voltaire; Frédérique délaissée explique le Faujl de Gœthe, & le pâle sourire de Lucile ajoute une page à René.
Cette hiftoire qui ne ressemble à rien, pleine d'audace ténébreuse, cette grande tragédie en cinq ou six feuillets, où des filets de sang se sont mêlés sans doute à l'encre qui les a écrits, ce petit roman fatalifte contient Chateaubriand tout
entier. A d'autres les amours faits de sourires & d'aventures, le sonnet soupiré aux pieds de la femme en robe de bal, dans un boudoir odorant. En Bretagne, du côté de la mer, sous les arbres remplis d'une plainte éternelle, cela se passe autrement. L'amour eft fait d'une plus funefte essence. Il eft rare qu'on en guérisse; Chateaubriand n'en a pas guéri.
Pauvre gentilhomme breton ! enfant des solitudes mauvaises! Un jour, en te rappelant ta jeunesse désolée, tu devais écrire cet involontaire . aveu : « Nous sommes persuadés que les grands écrivains ont mis leur hiftoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre; & la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. »
Elle s'appelait Lucile. Ce nom, il ne l'a jamais dit, il ne l'a jamais tracé. C'était moins une jeune fille qu'une ombre de jeune fille, glissant à peine sur terre & prête à se dissoudre" en ondoyante vapeur, comme ces figures que les peintres montrent vaguement dans le lointain des forêts enchantées. Pour je ne sais quel motif, expliqué par la science médicale, un collier d'acier comprimait les ondulations de son cou flexible & long comme celui d'un cygne. Cette étrange enfant était consumée par une sensibilité nerveuse développée à l'excès; & l'on eût dit, à
la voir frêle, gracieuse & blanche, une de ces vierges, nées d'une larme, qui se trouvent au fond de quelques poèmes myftiques. Tous deux, e frère & la sœur, se promenaient souvent dans es landes, ou bien, assis sur la chaussée de rétang, ils laissaient venir à eux la nuit étoilée, avec ses rumeurs confuses & ses chauds parfums qui gagnent imperceptiblement le cœur & finissent par le submerger*
Pourquoi voulait-il se tuer? — ^ Un jour, le fusil sous le bras, il descendit plus lentement que de coutume le perron du château ; il se dirigea vers le bois; parvenu à Textrémité du grand mail, il se retourna pour regarder pardessus les arbres une petite tourelle ; — il disparut...
Et lui aussi, René, avait rêvé le suicide ; mais, entre la tombe & lui, une voix s'était élevée : « Ingrat, tu veux mourir, & ta sœur exifte ! Tu soupçonnes son cœur! Ne t'explique point j ne t'excuse point, je sais tout; j'ai tout compris, comme si j'avais été avec toi. Eft-ce moi que l'on trompe, moi qui ai vu naître tes premiers sentiments? Voilà ton malheureux caradère, tes dégoûts, tes injuftices ! Jure, tandis que je te presse sur mon cœur, jure que c'eft la dernière fois que tu te livreras à tes folies ; fais le serment de ne jamais attenter à tes jours! »
Chateaubriand tint le serment de René. Quelques heures après, calme en apparence, il rentrait au manoir de Combourg. Ce qui s'était passé dans son âme, Dieu seul le sait. Tous les hommes forts comptent un jour semblable à rentrée de leur vie^ un jour où ils se demandent s'il eft nécessaire d'aller plus loin & s'il ne vaudrait pas mieux briser sa pensée que de se laisser briser par elle; si la mort innocente n'eft pas préférable à la vie coupable, & lequel eft le moins désespérant du jeune suicide de Chatterton ou du vieux suicide de Jean-Jacques? Ceux qui sortent de cette épreuve, ce sont les ambitieux & les chrétiens. Prêt à se noyer, celui-là regarde l'eau avec un sourire & rebrousse chemin : c'eft Napoléon. Celui-ci détourne le canon de son fusil, avec une larme î c'eft Chateaubriand.
J'ai dit qu'on voulait faire de lui un prêtre. Au collège où il fut envoyé à cette intention, on lui donna la chambre & la couchette de Parny. l)ans cette chambre & sur cet oreiller, tiède de rîmes libertines j Chateaubriand essaya vaine- Tnent de devenir prêtre. Il ne trouva pas un froc à sa taille. Malgré lui, il se vit obligé de « rapetisser sa vie pour la mettre au niveau de la société j » & comme dans ce temps-là il fallait absolument être quelque chose en attendant dô
devenir quelqu'un, il endossa le premier uniforme venu qui lui tomba sous la main.
Aussi bien, j'aime mieux voir Chateaubriand entrer dans son siècle avec une épée qu'avec une soutane. Partie d'un soldat & d'un gentilhomme, la reftauration religieuse qu'il doit fonder un jour en sera plus importante & mieux assise. Il y a du sang de croisé dans ses veines; c'eft Tancrède revenu pour replanter une seconde fois la croix sur le tombeau de Dieu le Fils.
Qu'on se figure un jeune homme de petite taille, fort maigre, aux épaules un peu élevées, ainsi que dans toutes les grandes races militaireSy selon une de ses expressions. Sa tournure eft inquiète, presque timide. Il penche habituellement la tête; mais c'eft une tête sculptée avec largeur comme la plupart des têtes bretonnes, épais cheveux, épais sourcils, regard habité par la pensée. Si c'eft particulièrement au front, blason vivant, que se reconnaissent les gentilshommes de l'intelligence, le chevalier de Chateaubriand porte sur le sien sa noblesse inscrite en lignes splendides. Pâle comme Bonaparte, de cette pâleur qui n'a rien à démêler avec la maladie, il y a sous l'accent profond de ses traits une teinte de mélancolie hautaine qui ne le quittera plus. Le nez eft long, insensiblement courbé
* CHATEALBRIAND /S
& pincé vers son extrémité inférieure. La bouche elt petite, avec des lèvres minces qu'on sent aussi avares de paroles que le refte de la physionomie semble riche de pensées. En résumé, c'eft une tête d'un beau ftyle, pleine de noblesse & d'observation. Ce grand air d'ariftocratie qui prédomine & doit plus tard se refléter dans ses œuvres ne peut évidemment appartenir qu'à un écrivain de la famille galonnée des Montesquieu &des BufFon.
Il avait alors vingt ans. Quand il. entra dans Paris, le^ fameux dix-huitième siècle, gorgé de folies. &. .de crimes, allait rendre le peu qu'il avait d'âme. Chateaubriand assifta aux derniers débattements du monftre sur le sable doré de la cour.
On allait chaudement en besogne de vice. Sentant que la mort la tirait par la Jambe , la noblesse se dépêchait à boire la joie & le luxe à double tasse. Chaque jour amenait son extravagance nouvelle.
Notre jeune 8c fier Breton passa brutalement à travers les toiles galantes des araignées de l'Opéra, sans y laisser ailes ni pattes. Tout le monde se rangea devant son amour ignoré; & par-dessus les haies de Trianon il put regarder, sans danger pour son cœur, les fêtes nocturne^ de la ;*cinc^ autrichienne. On l'invita
74 PORTRAITS APRKS DKCts
une fois à monter dans les carrosses de Sa Majefté, pour suivre la chasse. Peut-être fut-ce ce jour- là quil vit Louis XVI laisser tomber en riant un pavé sur le ventre d'un de ses gardes endormis.
Toute la société de ce temps, qui avait encore la tête sur les épaules, défila devant ses yeux : les héros, les scélérats, les laquais, les bourgeois, tous les guillotinés de Tavenir. Il dîna avec Mirabeau, il trinqua avec Mirabeau. Et en revanche Mirabeau, le regardant en face, lui mit sa large main sur Tépaule. Le petit lieutenant faillit en être disloqué : « Je crus sentir la griffe de Satan, » dit-il. Mirabeau à table, bruyant, verveux, déchirant ses dentelles, valait presque Mirabeau à la tribune. Il buvait comme Bassompierre, il riait comme Borée. Chateaubriand ne le quittait pas du regard, & déjà sans doute se gravaient dans sa mémoire les lignes vigoureuses avec lesquelles il devait tracer le portrait de ce grand homme & de ce grand coquin^ comme disait M. de Condé :
« Mêlé par les désordres & les hasards de sa vie aux plus grands événements & à Texiftence des repris de juftice, des ravisseurs & des aventuriers, Mirabeau, tribun de Tariftocratie , député de la démocratie, avait du Gracchus & du Don Juan, du Catilina & du Guzman d'Alfa-
rache, du cardinal de Richelieu & du cardinal de Retz, du roué de la Régence & du sauvage de la Révolution ; il avait de plus du Mirabeau... Sa laideur, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel- Ange. Les sillons creusés par la petite vérole sur son visage avaient plutôt Pair d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour Tempire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa patte & montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu d*e Teffroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre, laid & immobile : il rappelait le Chaos de Milton^ impassible & sans forme au centre de la confusion. »
Ce portrait, qui tient plutôt du bufte que du tableau, du marbre plutôt que de la toile, eft une des belles choses de Chateaubriand. Il donne une magnifique idée de sa manière & de son ftyle(i).
(i) Dans son livre de Philosophie & littérature j M. Victor Hugo a, lui aussi, esquissé cette grande figure de Mirabeau. Il eft peut-être curieux de comparer le choc de ces deux pensées sur le nlême homme, l'étincelle de ce fer rouge
Mais ce qu'il avait désir de voir, c'étaient principalement les cercles du beau langage, les salons à la mode, l'Académie & ses succursales. N'avait-il pas dans une des basques de son uniforme deux à trois milliers de rimes, oiseaux brillants qui n'aspiraient rien tant qu'aux délices de la volière ?
Compaftement rangés, entre les adeurs & les spectateurs, comme des musiciens danis un théâtre, les littérateurs continuaient à jouer rinforiando l'ouverture de la Révolution française, commencée depuis cinquante ans. environ. La toile allait se lever. A la place du chef d'orcheftre
sous ces deux marteaux. Voici le texte de M. Vi£lor Hugo : « Tout en lui (Mirabeau) était puissant. Son gefte brusque & saccadé était plein d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d*épaules, comme Téléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui il portait sa pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, avait un accent forn.idable & révolutionnaire qu'on démêlait dans l'Assemblée, comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, cunâa supercilio moventis. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le marbre de la tribune. Tout son visage,, toute son attitude, toute sa personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. Sa tête avait une laideur grandiose & fulgurante dont l'effet par moments était électrique & terrible. Le génie de la dévolution s'était forgé une égide avec toutes les dodrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot, de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke & de Rousseau, & avait mis la tête de Mirabeau au milieu. >»
il y avait Beaumarchais, l'héritier direâ; de Voltaire & qui, pour la société d'alors, valut une pejle^ comme Chateaubriand valut plus tard une armée pour la Reftauration.
Chateaubriand ne vit pas apparemment le côté grave de tout cela. Ce n'était qu'un jeune homme. Au moment où le siècle craquait & chancelait comme le Panthéon de Soufflot, il se faufilait entre deux paravents, sur la pointe du pied,, dans la compagnie des infiniments petits de la littérature. « On parla de moi chez Lebrun &. chez Flins des Oliviers. »
A la fin, pourtant, il commença par comprendre combien était puérile cette préoccupation de tous les inftants. Il y renonça. Ainsi dit René : « J'avais voulu me Jeter dans un monde qui ne me disait rien & qui ne m'entendait pas : ce n'était ni un langage élevé ni un sentiment profond qu'on demandait de moi.
Traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais^ dégoûté de plus en plus des choses & des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré. Je trouvai du plaisir dans cette vie obscure & indépendante. Inconnu^ je me mêlais à la foule, vafte désert d'hommes ! »
Mais, sur ces entrefaites, la Révolution marchait. Elle vint droit à lui. Il en eut peur, & il
recula. Son heure d'adion n^était pas sonnée. Trop dédaigneux peut-être, il regarda se traîner dans les miisseaux de Paris les vainqueurs de la Baftille, & détourna la tête de Toeuvre de fer qui s'apprêtait. La noblesse tout entière émigrait à Cohlentz. Chateaubriand émigra au Nouveau- Monde. Avant de connaître les hommes, il voulut connaître Thomme.
Toutefois, il ne partit pas sans dire à revoir. La Harpe, qui était le concierge de la littérature du dix-huitième siècle, lui présenta le-A/ercwre pour qu'il y inscrivît son nom, comme c'était Tusage. Chateaubriand y mit je ne sais quels vers sur V Amour de la campAgne^ une sorte d'idylle — au nez de laquelle il a dû bien rire plus tard, & où Ton remarque ce diftique :
Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire^ Mais il vivra longtemps sous les toits de roseaux.
. C'était le contraire qu'il fallait dire. M. de Chateaubriand a été meilleur prophète sur la fin de ses Jours.
« Voici le plaqueminier ;. sous le plaqueminier il y a Un gazon; sous ce gazon repose une femme. Moi, qui pleure sous le plaqueminier, je m'appelle Celuta; je suis iSlle de Fa^lëmme qui repose sous le gazon, elle était ma mère.
€ Ma mère me dit en mourant ; Travaille, sois fidèle à ton époux quand tu l'auras trouvé. S'il eft heureux, sois humble & timide; n'approche de lui que quand il te dira : Viens, mes lèvres veulent parler aux tiennes.
« S'il eft infortuné, sois prodigue de tes caresses ; que ton âme environne la sienne, que ta chair soit insensible aux vents & aux douleurs. Moi, qui m'appelle Celuta, je pleure maintenant sous le plaqueminier ; je suis la fille de la femme qui repose sous le gazon. »
Ainsi chante une jeune fille couronnée de fleurs de magnolia & vêtue d'une robe blanche d'écorce de mûrier. Assise au milieu des Indiens, sur l'herbe semée de verveine empourprée
8o PORTRAITS APRÈS DKCÈS
& de ruelles d'or, René Técoute & la regarde d'un air attendri.
Le voilà bien loin du pa3^s breton. Cette soif de solitude qui le tourmente comme tous les génies auftères, il peiit Tassouvir maintenant. Entré Dieu & lui la civilisation ne tend plus ses voiles. Son cœur souffre toujours, mais sa pensée grandit & se dégage. Laissez faire : peu à peu le soleil du désert dissipera sur son front Tombre des bois de Combourg.
Il eft probable que, sans le voyage en Amérique, Chateaubriand n'eût jamais été qu'un timide élève de La Harpe & de Ginguené, — un poëte de salon tenu perpétuellement en bride par les guirlandes artificielles de la coterie académique. Tout au plus se fût-il élevé un jour à la bien innocente réputation d'Esménard ou de Tauteur du Printemps d'un Proscrit.
Au contraire. Chateaubriand, jeté en plein Nouveau-Monde, chair blanche au milieu des chairs peintes. Chateaubriand égaré sous la lune de feu, mangeant des tripes de roche & respirant Todeur d'ambre qu'exhalent les crocodiles dans les glaïeuls; le jeune officier du régiment de Navarre chassant le c^ftoravec le sachem des Onondagas, après avoir couru le cerf avec Louis XVI ; le rimeur de VAlmanach des Muses enfin, chez les Iroquois, devait se transformer
CHATEAUBRIAND 8l
invinciblement, &, parti avecTidylle sur V Amour de la campagne, revenir avec le Génie du Christianisme. \
Le voyage en Amérique fut toute une révélation pour lui. Ses convidlions classiques, entaillées à la racine, ne devaient jamais bien se remettre ; et le Cours de Littérature commença à s'évanouir à ses regards dans la poussière humide du Niagara. Qu'on s'imagine, en effet, l'étonnement d'un littérateur du dix-huitième siècle à l'aspeft de* cette nature géante, vivace, inconnue, gracieusement terrible; & quel puissant soufflet Dieu ne donnait-il pas devant lui au jardinier Le Nôtre! Tombé au milieu des hérons bleus, des flamants roses, des piverts» rouges, Chateaubriand dut sourire en songeant à ce vieil oiseau français — Philomèle — sur lequel nous vivons uniquement depuis l'ère mythologique. Le souvenir encore plein des héros de Racine & de Voltaire, n'ayant vu de sauvages que dans la tragédie d'y4/;{/re, eft-ce qu'il ne recula pas à la vue du premier Siminole qui se dressa devant lui, la perle pendante au nez, les oreilles en découpures, & portant un hibou empaillé sur la tête ?. . ^
Le mal eft peut-être qu'il n'y demeura pas assez longtemps pour l'anéantissement complet de sa rhétorique. Deux ans de plus, & Château-
briand eût tout à fait noyé ses vieilles formules dans rOhio. Son passage trop rapide à travers la campagne ardente a produit un ftyle mixte, où le sauvage & le gentilhomme apparaissent à intervalles égaux.
Pourquoi partit-il si brusquement? quel souci lui fit déserter Tajoupa & renoncer aux splen- * deurs des nuits américaines ? On Tignore, & luimême sans doute l'ignorait aussi. Il y avait alors dans Tair un tourbillon brûlant qui dispersait aux quatre coins du' monde la plupart des hommes de ce siècle : Tabbé Maury à Rome, Louis-Philippe à Elseneur, M. de Jouy à la cour de Tippoo-Saëb & Chateaubriand partout.
'Peut-être entendit-il, comme René, une- voix qui lui disait : « Que faites-vous seul au fond des forêts, où vous consumez vos jours, négligeant vos devoirs? Des saints, direz- vous, se sont ensevelis dans les déserts ! Ils y étaient avec leurs larmes & employaient à éteindre leurs passions le temps que vaus perdez peut-être à allumer les vôtres. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables. » Chateaubriand écouta cette voix & repassa les mers.
Il a dit plus tard que son but était de rejoindre Tarmée de Condé. Cela eft possible. Mais à peine en France, — alors que la Révolution fait de
Paris un vafte centre de fermentation sociale, alors que les clubs discutent, que le peuple tonne, que Mirabeau expire; pendant que la Monarchie se sauve par une porte dérobée & que la République la ramène par l'oreille ; lorsque Sanson se pavane le matin sur son trône de Grève & va le soir, les mains lavées, au théâtre du Vaudeville;- à l'heure où tout frémit, où tout pâlit, où tout se glace, —, Chateaubriand, lui, s'en va tranquillement trouver une jeune fille qu'il a deux ou trois fois entrevue; il lui parle, elle lui sourit; il lui oifre de l'épouser & il l'épouse. René se marie.
Une fois marié, — alors il émigra.
C'eft de ce moment que date sa véritable mi*sère & son noviciat d'homme. Jusqu'à présent, ce n'a guère été qu'un poétique, élégant & douloureux rêveur; aujourd'hui le voilà qui saute à pieds joints dans la vie prosaïque & affamée, qui souffre du corps, qui efl jeté dans un fossé comme un chien, qui n'a pas le sou, qui eft mis à la porte par les filles d'auberge, couvert de plaies, souillé de fange, contagié & la cuisse entortillée de paille, ainsi que les gueux des plus implacables eaux- fortes. — Mourant, il se -traîne sur les mains; on le pose dans un fourgon, la moitié du corps pendant en dehors; on l'embarque à fond de cale & on le rejette de nouveau
à terre. Quelqu'un passant par hasard, — un bon Samaritain de Guernesey, — lui tourne le visage vers le soleil & Tadosse contre un mur. Puis il s'éloigne.
Mais le génie a la vie dure. Quelques mois plus tard, M. de Chateaubriand était à Londres.
Retiré dans un faubourg, au fond d'une maison vieille, devant une table, branlante, il commençait VEssai sur les Révolutions^ & traduisait de l'anglais, aux gages d'un libraire. Pendant huit ans, il mangea du grenier^ pour parler le langage des artiftes. Son habit était râpé; il ne sortait que le soir. Dans ses marches mélancoliques, on le voyait traverser le village de Harrow, à l'époque où une tête d'enfant vive & bouclée, — celle de lord Byron, — se montrait souvent aux fenêtres de l'école.
J'aime cette misère de Chateaubriand & jusqu'à ce pauvre habit nofturne que j'eusse voulu lui voir conserver toujours, comme fit le visir des Contes, jadis gardeur de troupeaux. M. M*" lui avait dit un jour : — « Il n'y a qu'une infortune réelle, celle de manquer de pain. » Et souvent l'auteur de René eut l'occasion de se trouver réellement malheureux. Il parle en maint endroit du droguifte &. du marchand de poignards qui demeuraient à sa porte. Mais ce ne sont que des déboires passagers, après lesquels,
résigné & rêvant, nous le retrouvons par les rues de Londres, allant au hasard, les yeux dans les étoiles, ou bien occupé .
Devant quelque palais, regorgeant de richesses, A regarder entrer & sortir les duchesses.
« Quant à la haute société anglaise, chétif exilé, je n'en apercevais que les dehors; Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de Galles, passaient des ladies assises de côté dans des chaises à porteurs ; leurs grands paniers sortaient par la porte de la chaise, conime des devants d'autel; elles ressemblaient elles-mêmes, sur ces autels dé leurs ceintures, à des madones ou à des pagodes. Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guines & le duc de Lauzun avaient adoré les mères : & ces filles étaient, en 1822, les mères & les grand 'mères des petitesfilles qui dansaient chez moi en robes courtes au son du galoubet de CoUinet. »
L'Essai terminé, il le vendit à un brave édi- / teur de Gerrard-Street. C'eft un ouvrage sans | tête ni queue, trifte, fou, anglais enfin, où le ' ftyle vagabonde en compagnie de la pensée. On j y trouve des pages éclatantes & des absurdités j énormes, un parallèle entre Alexandre & Pichegru, — des fi-agments d'un poëme sanscrit,
/ — la négation de l'authenticité du Nouveau- Teftament; &, par dessus le marché, une fable de Mancini-Nivernois, intitulée Le Papillon & l'Amour, Tout cela eut beaucoup de succès en Angleterre.
Plus tard, c'eft-à-dire trente ans après, Chateaubriand s'eft prononcé lui-même sur cette prodqdion avec une brutalité sans exemple. Les notes qu'il y a ajoutées dans l'édition de ses œuvres complètes concourent à faire de ce livre un des monuments les plus singuliers de la littérature. « Je ne saurais trop soufifrir pour avoir écrit Y Essaie » dit-il en commençant; cène sont qu'idiotismes & sottes impiétés; une rage, une impertinence. « Qu'eft<e que je veux dire ? En vérité, je n'en sais rien; je me crois sans doute profond! Comme j'arrangeais la langue! quel barbare ! » Tantôt, c'eft une approbation ironique : « Pas trop mal pour un petit philosophe en jaquette, » & mille autres épithètes, qui font qu'on se sent ému de pitié malgré soi & prêt à demander grâce pour lui-même à M. de Chateaubriand. Mais, la discipline à la main, l'auteur de V Essai se retourne & vous répond comme cette femme dans Molière : — Eh ! si c'eft mon plaisir, à moi, d'être battu ?
Chateaubriand vécut sur V Essai jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, époque
à laquelle il rentra en France clandeftinement & S0US un faux nom, — comme s'il se fût agi de passer son talent en contrebande.
« Encore des romans en A! J'ai vraiment bien le temps de lire toutes vos niaiseries ! » s'était écrié le premier consul, un jour que sa sœur, madame Bacciochi, était venue le trouver, un petit volume à la main. Ce petit volume était VAtala de Chateaubriand.
Dire la clameur assourdissante qui se fit autour de ce livre, c'eft difficile. Son auteur marcha dans la gloire, & fut reçu dans tous les salons. On le traduisit à son tour, lui qui avait tant , traduit ; de son oeuvre on fit des tableaux, des parodies, des caricatures, des éloges, des épigrammes. L'Europe entière en fut remuée.
Voyageant plus tard en Turquie, à la porte d'une mosquée où il avait décliné son nom, Chateaubriand vit accourir vers lui, les bras ouverts, un musulman qui l'accueillit par cette
exclamation : Ah ! ma chère René & mon cher Atala! — Ce n'était pas correft, mais c'était flatteur.
Atala eft reftée au fond de notre jeunesse comme un souvenir charmant, mêlé aux choses les plus intimes du catholicisme & de Famour, comme un lointain bruissement d'orgue. La génération aduelle Ta lu au sortir de sa première communion, sur le coin d'un forte-piano^ alors que tout Paris allait admirer les tableaux de Gérard, après une revue passée par le général Molitor. Aujourd'hui, en tout temps, sous tous les points de vue, Atala demeure une fantaisie délicieuse, un roman-curiosité, plein de chatoiements bizarres, & qui, pour la fidélité locale du ftyle, sinon pour l'attendrissement profond du sujet, laisse en arrière Paul & Virginie. Tel chapitre efl colorié, criard & gracieux comme un plumage d'ara. C'efl: le premier roman travaillé de forme; car Chateaubriand eft le premier qui ait fait de sa plume un outil & de sa phrase une matière solide.
Mais ce n'était rien qu'un frivole prélude au Génie du Chrijlianisme^ un petit cantique avant une grand'messe. Dépouillé maintenant de ses idées de philosophe. Chateaubriand aspirait de toutes ses forces vives à l'initiative d'une réaftion religieuse. On ne pouvait niieux choisir le mo-
CHATEAUBRIAND 8q
ment. La. France, abrutie de sang sous la Terreur, abrutie de vin sous le Diredoire, hier furie, aujourd'hui bacchante, s'anéantissait tout entière dans les orgies du Palais-Royal. Après avoir mangé la salade d'anchois dans le saint ciboire, elle allait chez le traiteur Méot s'enivrer .d'un vin dont il n'eût pas donné une bouteille pour tous les assignats de la terre. Puis elle s'attardait avec les nymphes empanachées du Perron. Ainsi Bonaparte l'avait-il rencontrée, ainsi Chateaubriand l'avait-il surprise. Un soir, tous les deux la prirent, chacun par un bras, & la remirent dans son chemin honnête. Le lendemain, quand elle fut réveillée, l'un lui fît signer. le Concordat, l'autre lui mit sur les genoux le Génie du Chrijlianisme.
Imaginez un vase de myrrhe renversé sur les marches- d'un autel sanglant, & vous aurez l'impression produite par l'apparition de ce livre saint. Des larmes de Joie en vinrent aux yeux de toutes les mères. Peu s'en fallut qu'on ne décorât le devant, des maisons & qu'on ne jetât des fleurs sur le pavé des rues, comme pour l'entrée à Jérusalem. Quel efl donc ce jeune homme, se demandait-on, qui ramène pieusement le Dieu de ses pères dans un pan de son manteau ?
La France aime Dieu ; on ne peut lui ôter cela.
go PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
Famille & religion, vous êtes invincibles; car vous êtes les deux sources d'honnêteté & d'amour; en vous eft la poésie, grande & petite; vous ne serez pas supprimées par les fous. Rêves frémissants de jeunesse, flammes myfliques mal éteintes, tendresse grave des parents, branches de buis accrochées au foyer domeftique, pleurs silencieux qui tombez journellement sur les tombes, vous êtes plus forts que tous le$ philosophes!
J'ai relu le Génie du Chrijiianisme; c'eft encore le livre de notre époque, — le livr« d'un lendemain de révolution. Il a des baumes pour toutes les plaies, des consolations pour toutes les soi^ffrances. Il prouve & il émeut, il raisonne & il chante ; c'eft l'enthousiasme du prophète dans la logique de l'hiftorien.
Dans ce panoraima chrétien, les scènes touchantes & grandioses se succèdent avec une éblouissante diversité. Fénelon ne décrivait pas autrement ; Bossuet n'avait pas de plus magnifiques éclairs. La phrase tombe sur l'idée à plis amples & riches. On admire. Ce qu'il y a de bon aussi quelquefois, c'eft que du milieu de cette majefté, tout à coup s'échappe un cri naïf qui vient vous frapper le cœur. C'eft un géant qui, sur le rocher sublime où il rêve, s'eft baissé pour ramasser une pauvre herbe.
Eft-ce que Félicien David, lorsqu'il composait la Danse des AJires^ n'avait pas lu le morceau suivant, écrit d'une main formidable, & qui n'a d'équivalent que dans les entassements à la fois lumineux & sombres du peintre Martinn :
« Conçoit-on bien ce que serait une scène de la nature, si elle était abandonnée au seul mouvement de la matière? Les nuages, obéissant aux lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou monteraient en pyramides dans les airs. L'inftant d'après, l'atmosphère serait trop épaisse ou trop raréfiée pour les organes. La lune, trop près ou trop loin de nous, tour t tour serait invisible, tour à tour se montrerait sanglante, couverte de taches énormes ou remplissant seule de son orbe démesuré le dôme célefte. Saisie comme d'une étrange folie, elle marcherait d'éclipsé en éclipse, ou, se roulant d'un flanc sur l'aujre, elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne connaît pas. Les étoiles sembleraient frappées du même vertige, ce ne serait plus qu'une suite de conjondions effrayantes : là, des aftres passeraient avec la rapidité de l'éclair ; ici, ils pendraient, immobiles ; quelquefois se pressant en groupes, ils formeraient une nouvelle voielaftée; puis, disparaissant tous ensemble & déchirant le rideau des mondes, suivant l'expression de TertuUien, ils
laisseraient apercevoir les abîmes de rétemité ! »
Ce sont de telles pages répandues à profusion, qui font du Génie du Chrijtianisme un chefd'œuvre incontefté, jeune & vivant sous toutes les littératures. Il n'en fallut pas davantage pour placer son auteur à la tête du mouvement intelleftuel, & baser sa réputation d'une manière solide.
Voyez-le ! Une fois lancé dans la gloire comme dans un char de feu, il ira jusqu'au bout. Après avoir lutté avec la Bible dans le Génie du Christianisme^ il luttera avec Homère dans les Martyrs. Ses poèmes, contre-poids des batailles, feront, eux aussi, le tour du monde,, pass^cnt là où le canon aura passé. Bientôt il n'aura plus qu'un seul rival en renommée : l'Empereur.
L'Empereur ! -- Voilà le nom qui fait pâlir & rêver Chateaubriand .
Chateaubriand ! — Voilà le mur d'^airain devant lequel s'arrête l'Empereur, étonné.
On a souvent apprécié, & toujours diversement, la lutte de ces deux hommes. « En échangeant l'insulte, a dit un écrivain, ces deux ouvriers sublimes d'une même oeuvre se mentaient à eux-mêmes. » Cela eft vrai. Mais sépai*és tous deux, ils n'en ont pas moins travaillé à l'œuvre commune. Le conquérant militaire & le conquérant religieux suivaient un sillon parai-
CHATEAL BRIAM) gS
lèle, & plus souvent qu^eux-mêmes leurs idées se sont rencontrées face à face.
Appelez cela orgueil, appelez cela convidion, toutefois eft-il qu'au milieu de cette époque éperdue, devant cet empereur qui s'eft fait un pavé de fronts courbés, il eft beau de voir un front debout, unique. Cela eft grand, juftement parce que c'eft insensé. Cette plume aussi Jiaute que ce glaive! cette démission éclatante qui arrive à cet homme un lendemain de meurtre !
cette voix qui le poursuit sous sa pourpre neuve ! ce gentilhomme qui brave ce soldat! On sait presque gré à Chateaubriand de son audace foudroyante; & ceux mêmes qui suivaient le plus aveuglément la fortune impériale, s'oubliaient quelquefois à admirer ce courage solitaire !
* Idéologues ! idéologues ! voilà le mot que la rage arrache à l'empereur. C'eft le mot désespéré d'un homme qui sent malgré lui que la plume a toujours raison contre le sabre, même lorsque la plume a tort. Idéologues ! Et lui qui n'a jamais pardonné, mais qui devine vaguement que l'écrivain pèsera plus tard de toute sa faiblesse contre la force de l'empereur, le voilà qui cherche à étouffer sa haine & à tendre, sans qu'on le voie, une main furtive à l'auteur du Génie du Chrijlianisme. Mais vainement.
Dès lors, toutes les avances du Corse auprès
du Breton referont inutiles. Colères, ordres, menaces, rien ne fera sur lui. Au retour d'un voyage en Grèce, Chateaubriand cingle Napoléon d'un coup d'article au visage; il le peint dans les Martyrs sous les traits de Galérius; il le frappe à travers Tombre du régicide Chénier, il le menace même dans l'avenir. Puis, lorsque le colosse impérial gît à terre, il arrive avec sa fameuse brochure : Buonaparte & les Bourbons^ & pose son pied sur la poitrine de celui qui avait voulu le faire sabrer sur les marches de son trône.
La plume ne pardonne pas.
Quelques mois plus tard. Chateaubriand suivait Lx)uis XVIII dans la seconde émigration. René était miniftre.
Miniftre î c'eft maintenant le rêve de tous ceux <\yx\ portent une plume au côté, l'épilogue obligé des exiftences illuftres; c'eft l'apothéose & le martyre. Chateaubriand eft arrivé au gouverne-
ment par la force de son nom, de ses œuvres, de son caraâère. Il eft arrivé tout naturellement, & parce qu'il devait y arriver. Il était né miniftre, comme il était né académicien.
En politique, La Fayette a engendré Chateaubriand, qui a engendré M. de Lamartine. Sous la même oriflamme azurée s'abritent ces trois hommes. Mais la tâche de Chateaubriand fut moins rude que celle de tout autres II venait après une époque de secousse, il entra dans une période de lassitude. La France haletait sur un lit de lauriers mouillés de sang. Il n'eut absolument qu'à organiser le repos, après lequel aspirait le monde. Du haut de la Reftauration on le voit donc rayonner à son aise, — mais c'eft sur une nation déjà aveuglée par quinze ans de tonnerre & d'éclairs continus* \ Aussi bien peut-être vaut-il mieux que la po*
\ litique n'ait été qu'un intermède dans sa vie.
L'homme de lettres en demeure plus entier de la sorte; ses faiblesses d'adion-se perdent dans l'éclat unique de sa pensée. Un portefeuille n'eft plus alors qu'une conséquence toute simple, & qui fait que Chateaubriand miniftre complète seulement Chateaubriand gentilhomme & soldat. I Sa devise dans les affaires fut celle-ci : Fais ce
que doîs^ advienne que pourra. Il eft advenu sa chute^ comme on sait. « J'ai cru voir le salut de
9^ PORTRAITS APRtS DtCÈS
la patrie dans l'union des anciennes mœurs -& des formes politiques actuelles, du bon sens de nos pères & des lumières du siècle, de la vieille gloire de Duguesclin & de la nouvelle gloire de Moreau ; enfin dans l'alliance de la religion & de la liberté. Si c'eft là une chimère, les cœurs nobles ne me la reprocheront pas. »
Non, sans doute, jamais il ne lui sera fait un crime du bien qu'il a voulu & qu'il n'a pas pu. Ses contradictions apparentes s'effacent dans la loyauté de ses intentions. « Le peuple ne lit pas les lois, a-t-il dit un jour ; il lit les hommes, & c'eft dans ce code vivant qu'il s'inftruit. * Eh bien ! en lisant Chateaubriand, le peuple a lu un bon & beau livre, écrit seulement avec trop de lyrisme, ce qui fait qu'il ne Ta pas compris à toutes les pages.
Le malheur eft aussi que Louis XVIII ne Fait pas gardé assez longtemps, quoiqu'il eût pu se donner avec lui & par lui des airs de libéralisme mitigé. Mais il était jaloux de M. de Chateaubriand, cet excellent monarque ! jaloux de ses talents, jaloux de sa popularité. Si bien qu'il prit aux cheveux la première occasion venue pour se débarrasser de ce miniftre qui cachait trop le roi.
Sorti pauvre du gouvernement & forcé de vendre ses livres. Chateaubriand se réfugia sous
la tente du journal. Il fonda le Conservateur en opposition à la Minerve, Ses collaborateurs c'étaient MM. de Bonald, Lamennais, de Corbières & de Caftelbajac. On y vivait dans la haine de M. Decazes, & tous les aftes du miniftère y étaient passés chaque matin au crible de Tesprit le plus serré. C'eft de cette époque que datent les premières dents de la presse, muselée par Napoléon, démuselée par Chateaubriand.
On peut le regarder avec raison comme le père du nouveau journalisme politique. Il eft redevenu jeune pour cette guerre à bras raccourci & de tous les jours, jeune comme il ne l'avait jamais peut-être tant été. Sur ce terrain qui brûle, son ftyle même acquiert une netteté nouvelle. Ce n'eft plus seulement cette épée de parade richement ciselée à la poignée ; c'eft un glaive robufte, beau de sa nudité. Tancrède eft ici remplacé par Roland.
« La poésie eft belle, dit-il quelque part ; mais il faut éviter d'en mettre dans les affaires. » A défaut de poésie, M. le vicomte se rabat sur l'esprit, & alors il s'en donne à cœur joie. Talleyrand a dû lui envier ce mot : « Ce serait une chose utile de savoir combien il faudrait de sots miniftres pour.composer un miniftère d'esprit; nous savons à merveille combien il faut de miniftres d'esprit pour former un pauvre ministère. »
98 PORTRAITS APRÈS DÉCKS
Toute sa polémique eit dans ce goût. C'elt une merveille de raillerie, de fougue, de témérité. On chercha vainement à Tétoufler sous deux ambassades, sous des honneurs, sous une pluie d^or. Impossible. Il allait son chemin, discutant les hommes & les choses avec cette passion. fière qui eft un des signes difti.nftifs de sa phase politique. S'il lui arrivait de pencher Toreille & d'écouter ce qui se disait de lui autour de lui, sa réponse avait de ces hauts dédains qui font le respect autour d'eux. Tout se taisait sur le parcours de son regard. « Nous le savons, les vérités que nous disons blessent. On veut dormir au ^bord de Tabîme. Après tant de révolutions, on regarde comme des ennemis ceux qui avertissent des nouveaux dangers. La voix qui nous réveille eft importune; & il eft reconnu qu'il n'y a que des hommes passionnés ou trompés dans leur ambition, qui trouvent que tout va mal^ lorsqu'il eft évident que tout va bien. »
Il ne faut pas s'étonner après cela si l'on fut obligé de lui ouvrir bientôt laporte de V hôtellerie des CagucineSj — comme il l'appelait, — & s'il revint une seconde fois éclipser Lous XVIII sur son trône.
Chateaubriand miniftre a ses côtés sympathiques comme Chateaubriand écrivain. En politique comme en littérature, on eft sûr de le rc-
trouver à la tête de toutes les initiatives généreuses. C'eft ainsi que pamphlétaire ou gouvernant, il n'a jamais cessé de réclamer pour la liberté de la presse. A sa voix, Milton se lève & dit : « Tuer un homme, c'eft tuer une créature raisonnable ; tuer un livre, c'eft tuer la raison, c'eft tuer Timmortalité plutôt que la vie. Les révolutions des âges souvent ne retrouvent pas une vérité re jetée, & faute de laquelle les nations entières souffrent éternellement. »
D'autres fois, Chateaubriand parle en son nom : « Qui 'souffre donc de la liberté de la presse? La médiocrité & quelques amourspropres irascibles. Mais, dans le dernier cas, quand la susceptibilité se trouve unie au talent, c'efl encore un bien pour TÉtat que cette susceptibilité, mise à Tépreuve, s'aguerrisse par le combat. »
Puis suit la leçon, leçon sévère, tombée de haut : « L'abîme appelle l'abîme : le mal qu'on a fait oblige à faire un nouveau mal, on soutient par amour-propre les ignorances où l'on efl tombé par défaut de lumière... »
Et enfin l'arrêt, l'arrêt sans appel : « Tout considéré, nous ne voyons que le crime, la bassesse & la médiocrité qui doivent craindre la liberté de la presse ; le crime la repousse comme un échafaud, la bassesse comme une flétrissure,
la médiocrité comme une lumière. Tout ce qui eft sans talent recherche l'abri de la censure ; les tempéraments faibles aiment l'ombre. »
Ne dirait-on pas ces lignes écrites d'hier, d'aujourd'hui, de ce matin ?
Considéré comme homme d'État, Chateaubriand se dérobe à tout jugement. Sa politique eft variable comme sa vie. L'honnêteté eft son principe. Il ne sait que cela, Ne lui demandez donc point ce qu'il eft, où il va, ce qu'il veut. Je ne crois pas qu'il le sache bien lui-même. Dans sa brochure sur le Bannissement de Charles X & de sa famille^ il dit qu'il eft « monarchifte par raison, bourbonifte par honneur & républicain par nature. »
Une lettre particulière, que M. Auguftin Thierry a bien voulu me faire communiquer ( i ), montre également cette sympathie pour une république possible, — république qu'il voyait s'avancer vers lui à grands pas, république qui l'effraie & qui l'attire. Déjà il écrivait, lors de l'assassinat du duc de Berry : «. Il s'élève derrière nous une p[ 'aération impatiente de tous les
(i) « Si la France s'était formée en république, je l'aurais suivie, car il y aurait eu raison & conséquence dans le fait; mais échanger une couronne conservée au trésor Je. Saint- Denis contre une couronne ramassée... cela ne vaut pps la peine d'un parjure. >»
CHATEAUBRIAND ï 1
jougs, ennemie de tous les rois ; elle rêve la république... Elle s'avance, elle nous presse, elle nous pousse ; bientôt elle va prendre notre place ! » Cinq ans plus tard, son implacable doigt traçait le même avertissement : « Le monde chancelle, on le mène, il va à la république ; nous l'avons dit, nous le répétons ! * A cet endroit, je me suis rappelé Horatio dans Hamlet^ lorsqu'il s'écrie : Le fantôme! le fantôme!...
L'écroulement du trône des Bourbons fut pour Chateaubriand le signal de la retraite. Dès lors, isolé du mouvement politique, il ne laissa plus échapper de ses lèvres, à des intervalles lointains, que ces sombres prédidions qui tombaient sur notre époque avec le bruit sec & persiflant d'une goutte d'eau qui creuse une pierre. — Il ne faut pas s'y tromper, ces prédirions ont réellement un caradère de merveilleux qui fait rêver. C'eft de la seconde vue, mais dégagée des ténèbres de la phrase.
Ce phénomène s'eft représenté à diverses époques de son exiftence ; & c'eft ainsi qu'on le voit, à travers vingt-neuf ans de diftance, prédire avec une effrayante exactitude les choses de 1848: « Nous ne doutons point que l'Europe ne soit menacée d'une révolution générale. Mais les insensés qui poussent à cette deftruftion se flattent peut-être en vain d'atteindre à leurs chi-
mères républicaines. Les peuples européens, comme tous les peuples corrompus, passeront sous le joug militaire : un sabre remplacera partout le sceptre légitime. *
Cette même idée revient dans la Réponse aux journaux sur son refus de servir le nouveau gouvernement : « Il ne peut résulter, dit-il, des journées de juillet, à une époque plus ou moins reculée, que des républiques permanentes ou des gouvernements militaires passagers que remplacerait le chaos. »
Avertissements étranges! voix éloquente & siniftre, que Ton n'a pas assez écoutée !
Arrêtons-nous. Ces fragments portent avec eux trop de découragement & une triftesse trop profonde. La plume se glace enfin à transcrire ce perpétuel Enfer de Tâge aftuel ; & plutôt que de continuer à le suivre à travers ses innombrables cercles de souffrance & de terreur, nous préférons revenir à ce qu'il disait en 1 83o : t Que la France soit libre, glorieuse, florissante, n'importe par qui & comment, je bénirai le ciel ! »
- Lorsqu'il fut de retour de cette campagne à travers la politique, il s'enferma à double .tour dans la publication de ses œuvres complètes, & n'en bougea plus. Nous ne prendrons pas corps à corps chacun de ses livres pour en discuter le mérite. Ce travail demanderait, pour être développé suffisamment, une trop vafte échelle. Nous tâcherons de rappeler seulement en quelques mots les principaux titres de Chateaubriand.
L'Itinéraire de Paris à Jérusalem eft un bon livre qui va à tout le monde, parce qu'il eft rempli de poésie & de science, & qu'au bout du compte il apprend une grande quantité de faits intéressants. Ces livres-là, où il y a de tout & où chacun trouve ce qui lui plaît, ne doivent pas être dédaignés, quoiqu'ils soient écrits sans aucune sorte de plan, avec des réminiscences & au hasard de la compilation. L'Itinéraire nous semblerait encore meilleur si, trop souvent, — & ceci eft un reproche grave, — Chateaubriand
ne se laissait influencer par les souvenirs hiftoriques. Un paysage n'a de prix à ses yeux que lorsqu'il a été célébré dans un poëme ; & lorsqu'il parcourt le monde, il le fait trop évidemment comme un gentleman, son Guide à la main, Xénophon ou Josèphe, après avoir averti le conducteur de le réveiller à la page marquée d'une corne. Ne lui parlez pas des Cévennes, elles n'ont rien qui l'émerveille, ce sont des montagnes qu'cyi ne rencontre guère dans la Bible & dans la mythologie, elles sont belles seulement par elles-mêmes; cela ne suffit point. Passez, chaumières inconnues, saules tordus sur des abîmes sans nom, ruisseaux qui n'avez inspiré personne; Chateaubriand ne tient pas à vous voir !
* C'eft mal. La nature ne tire pas sa beauté rien que des hommes. Il devrait mieux s'en souvenir, l'auteur de René. Dans son voyage à Jérusalem, le hasard lui a joué des tours malins & qui auraient dû reftreindre son amour pour le pompeux. La vie ordinaire ne perd jamais ses droits, & malgré lui on la voit qui perce & qui jure au milieu de son lyrisme prévu. Déjà chez les Iroquois il avait rencontré un marmiton qui faisait danser le ri\enuet à ces messieurs sauvages & à ces dames sauvagesses. Dans une des Cyclades, à une noce de village où il assifta, il entendit chanter en grec, par mademoiselle Pengali, fille
du vice-consul de Zéa, la fameuse romance :
Ah! vous dirai'je, maman! Peu de temps après, il tombe à Tunis, au milieu du carnaval, dans une folle compagnie d'officiers qui Tentraînent au bal & qui le forcent à s habiller en Turc. — Chateaubriand en Turc ! Qu'a dû en penser M. de Fontanes, jufte ciel!
Les Natchei ont eu le tort d'arriver après les Martyrs, quoiqu'ils fussent composés bien antérieurement. Ils complètent, avec le Voyage en Amérique^ la série des précieuses études de l'écrivain sur le Nouveau-Monde, & renferment dés descriptions, malheureusement mêlées à des discours de Satan & à des dissertations sur l'impôt. C'eft du sauvage un peu à la manière de . Saint-Lambert, dans le conte des Deux Amis^ & de Parny, dans ses poésies madécasses (i\
(i) Le voyage à la cour de Louis XIV & surtout l'épisode du Natchez à une représentation de la Comédie-Française, seront toujours difficilement approuvés des critiques. — Le Natchez entre au théâtre, un soir que l'on joue Phèdre, II s'assied, & voici comment il traduit ses impressions au lever du rideau : ^
« Une cabane, soutenue par des colonnes, se découvre à mes regards. La musique se tait; un profond silence règne dans l'assemblée. D.ux guerriers (Hippolyte & Théramène\ l'un jeune, l'autre déjà atteint par la vieillesse, s'avancent sous le portique. Je ne suis qu'un sauvage; mais malgré ma rudesse native, je ne saurais dire quel fut mon étonnement lorsque Ie5 deux héros vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de la cahutte muette. Je crus entendre la musique du ciel ;
Io6 PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
D'autres tableaux cependant, celui de la moisson de la folle avoine & celui de la mort de René, révèlent la touche du maître.
Un peu moins de sécheresse dans les lignes eût peut-être assuré un succès durable au Dernier des Abencerrages, qui pèche juftement par des défauts inusités à son auteur, c'eft-à-dire par la sobriété & par l'absence de description. De la part de Chateaubriand, on s'attendait à mieux que Gonialve de Cordoue, — & il faut croire sans doute qu'il pleuvait à Grenade le jour qu'il y eft passé.
Publiés à de plus rares diftances, les Études hijloriqnes, célèbres par leur préface, V Essai sur la littérature anglaise, & Thiftoire de Rancéy achèvent l'ensemble de ses travaux.
Composé aux heures sereines ^e sa vieillesse, V Essai sur la littérature anglaise contient des fragments intimes & des retours de la plus délicieuse rêverie. Il semble que ce ne soit plus le même homme qiji parle. Les côtés inconnus de son talent se dévoilent; &, abandonné comme à la dérive de son inspiration, il raconte les
c'était quelque chose qui ressemblait à des airs divins. Vaincu par mes souvenirs, par la vérité des peintures, par la poésie des accents, les larmes descendirent en torrent de mes yeux. Mon désordre devint si grand qu*il troubla la cabane entière,., )>
choses les plus familières de sa tête & de son cœur, avec un sourire attendri. Nous nous en voudrions de ne pas reproduire ce passage sur les correspondances d'amour, vrai, ému, pris sur nature, & qui eft autant en dehors de son ftyle habituel que les Martyrs, par exemple, le sont du ftyle de madame de Sévigné :
« D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées, le jour n'y suffit pas, on écrit au coucher du soleil; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant la lumière chafte, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'eft quitté à l'aube; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir oublié de dire dans des heures de délices. ,* Mille serments couvrent le papier où se reflètent les roses de l'aurore ; mille baisers sont déposés sur les mots brûlants qui semblent naître du premier regard du soleil. Pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n'ait sa lettre.
« Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le souffle & le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse^ comme Une brise s'alanguit le soir sur des fleurs : on s'en aperçoit , & l'on ne veut pas se l'avouer.
I08 PORTRAITS AEPÈS DÉCÈS
Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères; quelques-unes ont retardé, mais on eft moins inquiet; sûr d'aimer & d'être aimé, on eft devenu raisonnable, on ne gronde plus, on se soumet à l'absence. Les serments vont toujours leur train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts : l'âme y manque. Je vous aime n'eft plus là qu'une expression d'habitude, un protocole obligé, le fai l'honneur d'être de toute lettre d'amour. Peu à peu le ftyle se glace ou s'arrête. Le jour de pofte n'eft plus impatiemment attendu, il eft redouté; écrire devient une fatigue. On rougit en pensée des folies que l'on a confiées 'au papier, on voudrait pouvoir retirer ses lettres & les jeter au feu. Qu'eft-il survenu? Eft-ce un nouvel attachement qui commence, ou un vieil attachement qui finit? N'importe; c'eft l'amour qui meurt avant l'objet aimé. »
CHATEAUBRIAND ÎCQ
Rien de calme & de beau comme le poëme de ses dernières années. Un fauteuil au coin de la cheminée de madame Récamier, la solitude de son jardin, quelques voyages à Holyrood & à Venise, c'eft tout. Et puis aussi cet autre grand voyage en lui-même, à travers son passé & dans ses œuvres, ce voyage appelé les Mémoires d* Outre-Tombe.
C'eft à ce dernier ouvrage, couronnement de son édifice, qu'il a consacré le refte de ses jours. Rien n'a pu désormais le faire rentrer dans les affaires publiques, ni les prières de ses amis, ni cette chanson de Béranger, que toute la France a sue par cœur (i). Sans doute qu'il sentait
(i) Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins?
N*enten4?-tu pas la France qui s'écrie :
Mon beau ciel pleure une étoile de moins!
Va, sers le peuple, en butte à leurs bravade?. Ce peuple humain, des grands hommes épris,
\ I lO PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
alors venir vers lui les temps d'orage que nous traversons, & que, n'ayant plus d'espoir que dans le Chrift, il désespérait de toutes forces humaines, — même des siennes.
Aussi quelquefois, du fond de sa vieillesse, il lui prend de singulières amertumes , des accès de goutte littéraire pour ainsi dire ; il gémit, il se désole, parce que la démocratie ejl entrée enfin dans la littérature y ainsi que dans le refte de ta société. Or, lui ne veut pas de la démocratie. « On. ne reconnaît plus de maîtres & d'autorités, on n'accepte plus d'opinions faites, le libre examen eft reçu au Parnasse. » Or, lui ne Veut pas du libre examen. Il se plaint de l'envie qui s'attache aux grands noms, des gloires que l'on déprécie, des réputations qu'on dénigre, — înjufte en cela pour toute une époque qui l'a entouré d'un resped: vraiment unique. Il raille l'école de i830) il se moque trop cruellement peut^-être des jeunes gens qui se tuent pour at^ tirer l'attention publique. Mais ce ne sont là) par bonheur^ que des ombres momentanées
Qui t'emportait vainqueur aux barricades. Comme un trophée, entt-e ses bras meurtri».
Ne sers que lui; Pour lui ma voix te somme D'un prompt retour après un trifie adieu ; Sa cause eft sainte ; il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple eft envoyé de Dieti.
sur son talent & sur son noble caraftère.
La vieillesse, pas plus que la maladie, n'a pu mordre sur ce génie robufte. Il a travaillé jusqu'à son dernier jour, il a didé jusqu'à sa dernière heure. Dans une préface, il parle de l'opit niâtreté particulière à sa nature. « Lors de ma jeunesse, dit-il, j^ai souvent écrit douze & quinze heures sansquitter la table où j'étais assis. L'âge ne m'a point fait perdre cette obftination au travail. Ma correspondance diplomatique au miniftère eft presque toute de ma main. »
A qui le regarde bien en face. Chateaubriand apparaît dans le dix-neuvième siècle comme le contre-poids de Voltaire dans le dix-huitième. Mâme universalité dans le travail, même courage dans la lutte. Chacun des ouvrages de Chateaubriand attaque , serre de près & souffleté un ouvrage correspondant de Voltaire. Depuis cinquante ans, en effetj pas un pouce de terrain que l'auteur du Génie du Chriftianistne n'ait disputé à l'auteur du Diâionnaire philosophique^ pas Un séntiec dans lequel il ne se soit engagé avec lui. C'eft un duel de toutes les heures à travers l'hîftoire, le roman & la philosophie*
Il eft un des quatre grands hommes qui ouvrent l'époque moderne. Plus enthousiafte que Walter Scott, moins exclusif que Byron, il eft presque de la taille de Goethe. Il a remis en-
honneur la littérature à images; & c'eft de lui que datent ces romans artifles où le ftyle cherche à rivaliser avec la peinture & la sculpture, voire même avec la musique, curieuses productions, signées Balzac- Rubens, Gautier- Canova ou Liszt-Janin.
Mais notre travail serait incomplet si , après avoir détaché d'un fond d'or la tête pensive du grand vieillard, après l'avoir assis sur un nuage d'encens, l'avoir salué éternel & sublime, nous ne dévoilions également ses côtés humains, ses erreurs & ses défaillances. Peser sur le coup de ciseau hasardeux donné à l'Apollon du Vatican, c'eft encore une manière de louer l'harmonie inaltérable du refte du corps. Tout génie doit sa dîme à la critique, si rayonnant que soit l'un, si modefte que soit l'autre; — & l'ombre illuftre que j'évoque aujourd'hui serait elle-même la première à s'indigner d'un éloge qui ne saurait marcher que sur les genoux.
D'ailleurs la critique ne sera pas pour lui chose nouvelle. Il eft un de ceux qui ont le plus entendu . grincer de plumes autour de leur renommée. Ses ennemis littéraires lui font cortège; & avec cette naïveté de grandeur qui le caractérise, lui-même a voulu leur donner accès dans l'édition de ses œuvres complètes.
A leur tête, le plus fougueux & le premier, je
diftingue le grand républicain de l'Empire, Marie Chénier. Vers & prose, analyse & satire, tout lui a été bon pour accabler Chateaubriand ; il n'eft pas une page de ses œuvres où il ne le frappe malicieusement, le plus souvent sans raison, comme dans son Tableau 4e la Littérature, quelquefois avec esprit, comme dans les Nouveaux Saints :
J'irai, je reverrai tes paisibles rivages, Riant Meschacebé, Permesse des sauvages; J'entendrai les sermons prolixement diserts Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts. O sensible Atala ! tous deux avec ivresse Courons goûter encor les plaisirs... de la messe !
On sait que Chateaubriand ne lui a pas pardonné ses plaisanteries. Aussi Marie Chénier eft-il le seul académicien de ces temps modernes à qui son successeur ait refusé Paumône d'un regret. — Peut-être eft-ce pousser la rancune un peu loin.
Soit dédain, soit tout autre sentiment, Byron n'a jamais soufflé mot de l'auteur de René. De la part du noble lord, c'eft au moins étrange. Chateaubriand n'en a pu complètement dissimuler son dépit. « Lord Byron, dit-il, peut-il m'avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français? n'a-t-il Jamais entendu parler de moi ? »
Paul-Louis Courier, — ce Meissonier de la politique, — ne Taimait pas non plus, 8c il lui a plusieurs fois enfoncé dans les chairs de méchants petits coups de poignard à tête d^épingle. Il a appelé ses romans du galimati<iSy & il s'eit moqué de son ipîniftère. De Tauteur du Pam^ phlet des pamphlets à Tauteur des Martyrs^ cela se conçoit; c'eft une guerre de colibri à lion.
Mais M. Guftave Planche a été plus brutal que cela. Voici comment il parle de Chateaubriand dans son livre des Portraits : a Critique de second ordre dans le Génie du Chrijlianistne, voyageur inexaâ; & verbeux dans Vltinéraire, imitateur patient, mais inutile^ de Virgile & d'Homère dans les Martyrs & les Natche{. »
M. Planche ne reconnaît que René 8^ Tépisode de Veliéda, — Juger de la sorte, n'eft-ce pas faire le procès aux gens avec une massue?
Telles sont, je crois, les critiques principales qui sont venues l'atteindre dans sa gloire (i). Si maintenant nous cherchons une réponse à leur
(i) Depuis la composition de ce travail, & depuis la publication de» Mémoires d'Outre- Tombe, bien des critiques nouvelles sont venues s'ajouter à ces critiques. On s'eft déchaîné avec un acharnement inconcevable contre ces immortels Mémoires, le livre le plus jeune, le plus magnifique, le plus profond qui ait éclaté sur ces dernières années. On n'a pas voulu excuser beaucoup de vanité en faveur de beaucoup de génie.
faire, c'eft dans Chateaubriand même que nous allons la trouver, — & la voici : « On renie sou* vent les maîtres suprêmes, on se révolte contre eux, on compte leurs défauts, on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant & en se parant de leurs dé* pouilles; mais on se débat en vain sous leur joug: tout se teint de leurs couleurs, partout sMmpriment leurs traces; ils inventent des mots & des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples; leurs dires & leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fidifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoir & lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; ils fournissent ûcs imaginations, des sujets, des ftyles à tous les arts. Leurs 'euvres sont des mines inépuisables ou les entrailles mêmes de Pesprit humain. »
Cela posé, — qu'on nous permette maintenant de subftituer notre opinion à celle de nos devanciers.
Selon nous, c'eft surtout comme iSgure que Chateaubriand resplendit sur son siècle. La grandeur de sa vie apparaît avant celle de son talent, son nom vient avant ses livres. Il eft luimême tin homme-épopée. On l'aperçoit de trèsloin , & le respeft lui arrive avant l'admiration.
ï\6 PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
Aussi, longtemps encore peut-être sera-ce M. de Chateaubriand, avant d'être Chateaubriand tout court. Longtemps encore peut-être ce sera la majefté, avant d'être la force.
La majefté ! — voilji son grand & superbe crime. Génie épique & théâtral, il lasse l'admiration. Pour lui, la rue du Bac n'a pas de ruisseau. C'eft un Murât, ce pouvait être un Napoléon.
II. n'a guère innové qu'à demi. Sa littérature eft la littérature du dix-huitième siècle retrempée chez les sauvages. Les Incas avaient déjà frayé le chemin, & l'on se souvient trop peut-être que Chaftas a vu Versailles & qu'il a assifté aux tragédies de Racine. .
Ce n'eft pas avec peu de chose que Chateaubriand compose son paysage; Poussin lui a donné des leçons. Il lui faut des colonnes à demi brisées, un clair de lune^ des urnes cinéraires; &, par-dessus tout cela, le génie des souvenirs^ assis pensif à ses côtés.
Cette recherche du grandiose le conduit quelquefois à des excès contre lesquels on ne saurait trop se tenir en garde. Je n'en veux pour seul & funefte exemple que ce coucher de soleil : « L'astre enflammant les vapeurs de la cité semblait osciller lentement dans un fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles ! » Evidem-
ment les poëtes extravagants du seizième siècle n'auraient pas mieux dit.
« Peu m'importe Taftion, écrit-il dans la préface des Martyrs; elle n'eft qu'un prétexte à description. » — Hélas! pourquoi le ciel mit-il La Harpe sur sa route, ainsi que M. de Fontanes, le Simonide français ?
Il n'eft pas de l'avis de Voltaire, qui disait que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. « Les vraies larmes, dit Chateaubriand, sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. » Ce malheureux syftème apparaît jusque dans René^ au moment où le frère d'Amélie, qui vient de recevoir comme un coup de foudre l'aveu d'un amour criminel, trouve encore assez de force pour arrondir immédiatement la période suivante : « Chafte épouse du Chrift, reçois mes derniers embrassements à travers les glaces du trépas & les profondeurs de l'éternité qui te séparent déjà de ton frère! »
La majefté! Chateaubriand lui a tout sacrifié; aussi son génie, spécial & confiant dans sa pompe, n'eft-il pas de ceux qui vont à tous, comme Shakespeare par exemple, l'homme des palais & des tavernes, des rois & des ivrognes,, grand avec les grands, familier avec les petits,
puissant avec chacun ; — Shakespeare, dieu qui parle le langage des hommes; Chateaubriand, homme qui parle le langage des dieux.
Chateaubriand appelait Hamlet — cette tragédie des aliénés.
Comment Shakespeare eût-il appelé Moïse, cette tragédie de Chateaubriand?
Car il faut bien le dire, comme poëte, Chateaubriand eft nul ou à peu près. Sauf une cinquantaine de vers, Je ne crois pas qu'il lui soit jamais tenu compte de son pindarique bagage.
Pourrait-il en être autrement, lorsqu'on le voit s'appuyer sur une théorie aussi fausse que celle qu'il développe dans les lignes suivantes : « La poésie a ses bornes dans les limites de l'idiome où elle eft écrite & chantée : on peut faire des vers autrement que Racine, jamais mieux. »
Voici pourtant quelques ftrophes peu connues de Moïsey ses meilleures inconteftablement, bien qu'il les ait supprimées plus tard par un sentiment de décence :
Que dit à son amant, de plaisir transporté,
Cette prêtresse d'Aflarté Qui voudrait attirer le jeune homme auprès d'elle, Ët-lui percer le cœur d'une flèche mortelle ?
— Beau jeune homme, dit-elle, arrête donc les yeux Sur la tendre Abigail, que ta froideur opprime.
Je viens d'immoler la viélime,
Et d'implorer la faveur de nos dieux.
Viens, que je sois ta bîen-aimée.
J'ai suspendu ma couche en souvenir de toi ;
D'aloès'je l'ai parfumée :
Sur un riche tapis je recevrai mon roi.
DansTalbâtre éclatant la lampe eft allumée; Un bain voluptueux eft préparé pour moi.
L'époux qu'on m'a choisi, mais qui n'a pas mon ôme, EU parti ce matin pour ses plans d'oliviers ;
Il veut écouler ses viviers ;
Sa vigne ensuite le réclame.
Il a pris dans sa main son bâton de palmier, Et mis deux sicles d'or dans sa large ceinture ; Il ne reviendra point que de son orbe entier .
L'aflre des nuits n'ait rempli la mesure.
ff Quand Tâme eft élevée, dit le fier vicomte, les paroles tombent d'en haut, & l'expression noble suit toujours la noble pensée. » Certes, ce n'eft pas nous qui protefterons contre cette admirable poétique en. trois lignes; mais là où la pensée n'a que faire, alors que le récit ou la description suit doucement sa pente naturelle, à quoi bon la solennité de la phrase, Téternelle ariftocratie du mot? Quoi! toujours le marinier pour le marin, l'astre des jours pour le soleil? L'auteur des Natchei^ que son grand resped pour la rhétorique oblige à reconnaître les trois ftyles, oublie donc que le premier d'entre eux eft précisément le ftyle simple, & que c'eft là surtout le ftyle fort, parce que c'eft le ftyle vrai?
Mon Dieu! de ce qu'il n'a pas fait de littérature avec les notaires, les femmes publiques ou les escrocs, nous ne lui en voulons pas. Nous lui en voulons uniquement de ce que, chantant le marbre & la Grèce, il ne Tait pas fait en ftyle d'autant plus simple que le sujet était plus riche. Poétisez la réalité, c'eft bon ; mais alors réalisez la poésie. Il en eft du génie comme d'Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre.
Aussi rien de plus adorable que les haltes rares de Chateaubriand dans le simple & dans le naïf. Combien de pages ne donnerais-je pas pour ce bout de chanson composé entre deux chapitres des Martyrs, petite fantaisie gracieuse, perle ramassée au pied d'un dolmen :
Combien j*ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance !
Ma sœur^ quils étaient beaux les jours De France !
Te souvient-ii que notre mère, Au foyer de notre chaumière, • Nous pressait sur son cœui' joyeux, Ma chère ?
Pour moi, Chateaubriand exifte surtout dans ses préfaces, c'eft-à-dire presque en dehors de ses livres, dans ses lettres intimes, &, comme nous Pavons dit déjà, dans son ftyle politique (i),
(i) Sur ce terrain il a de très-beaux mots. Ainsi, dans st-s
partout enfin oy il n'a pas le temps de boucler sa phrase, où il oublie Ariftote & Boileau, où il improvise, où il se surprend à être lui malgré - lui.
. Pour Tavenir, il exiftera surtout dans ses Mémoires.
Au couchant de sa vie, une grave transformation s'eft opérée dans son talent. Je dis grave & curieuse. C'eft à soixante ans que lui eft venue la jeunesse. C'eft au bord de la tombe que cet auftère penseur qui, à coup sûr, n'a jamais souri, s'eft pri» soudainement à rire aux éclats, du grand rire de Callot, de Montaigne, de Le Sage, & quelquefois aussi de Voltaire. Sa muse, au sortir de quelque fontaine de Jouvence inconnue, tout à rheure déesse, nous eft réapparue . jeune fille couronnée de bleuets. C'était Junon ; ce n'eft plus que Lydie ou Camille, une nymphe quelconque, la première venue.
Entre son oeuvre passée & son œuvre aftuelle, entre les Martyre & les Mémoiresy je vois une grande différence.
L'œuvre passée de Chateaubriand, ensemble harmonieux, m'apparaît comme un palais de
attaques contre les terrorises, il les nomme des archite&es en ossements. Et un peu plus loin : « Manufaduriers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté! »
marbre au milieu d'une forêt. Tout y eft enchantement &. magnificence. Des voix myftérieuses résonnent au dedans, des parfums enivrants s'exhalent au dehors. Chaque fenêtre ouvre sur un horizon de feuillage brûlant, sur un parc profond & rempli de ftatues, sur un coteau qui ploie sous les pampres. C'eft un très-beau palais. Seulement un cercle de grilles Tempri' sonne, des sentinelles en défendent l'approche à plus d'une demi4ieue à la ronde, &, pour y pénétrer, il ne faut pas moins de sept ou huit quartiers de noblesse.
L'œuvre pofthumede Chateaubriand, — c'eft* à-dire les Mémoires, — offrent bien encore, si l'on veut, l'aspea d'un palais ; mais déjà ce n'eft plus du marbre, c'eft bel & bonnement de la pierre. La splendeur froide de Tarchiteélure grecque a fait place à l'épanouissement original de l'art gothique. Un pan de la forêt a été abattu, & de ce côté le regard plonge dans le dédale fourmillant des rues de la ville. Les grilles rebelles se sont ouvertes, les gardes ont reçu une autre consigne; & bourgeois, paysans, peuple, femmes, ceux qui sont des gentilshommes & ceux qui ne sont- que des hommes, les savants & les écoliers, tout le monde enfin entre librement. Lazare lui-même eft assis sur la plus haute marche du portail.
Chateaubriand nous a dévoilé l'avenir de la politique; —essayons de jeter un coup d'œil sur l'avenir des lettres. Pour tout homme qui se met sur la trace du mouvement intelleéluel depuis quelques années, il eft évident que nous touchons à une crise littéraire & à une transformation importante des opinions reçues.
Voilà que notre littérature, en moins de soixante ans, a déjà passé par les cribles successifs de trois révolutions. La première, l'a grande de 1789, a donné des résultats d'une puissance inconteftable & souvent effrayante. D'abord elle a fait descendre quatre à quatre aux écrivains les degrés de l'Encyclopédie, & elle les a logés dans la rue, où bientôt, ahuris & chétifs, ils sont morts sans poftérité. Alors ceux qui se sont levés derrière ont été de bien autres hommes. Littérateurs fauves, on ne sait d'où venus, sans tradition, jouant de la guitare sous la potence ou décrivant avec amour des scènes d'égorgement dans des châteaux, ils ont* fait école neuve.
Si bien qu'il y a eu pour eux ledure & succès, même aux jours les plus affreux. Ceux-là ont parlé au peuple; seulement, ils lui ont mal parlé; mais la tendance était bonne. Ils ont compris que jusqu'à présent on n'avait pas pris garde à la plus grande portion du public. De voir des livres qui ont la prétention de s'adresser à tous, écrits comme le Bonheur de M. Helvétius, cela leur a fait lever les épaules, & ils se sont mis à procéder d'autre façon. Malheureusement, ils ont dépassé le but : au lieu d'être simple, leur ftyle a été bas. Ils sont entrés chez le peuple, non par la porte, mais par l'égout.
Cette littérature grossière de la première révolution a servi du moins à répandre certaines idées vives, qui étaient encore dans l'œuf. De considérables agrandissements ont été faits sur les fiefs de l'imagination : on a percé des chemins & ouvert de nouvelles séries aux hommes de lettres, par l'adjonftion d'éléments nouveaux. La plume dès lors n'a plus bronché devant les sauvageries de la vie réelle. Peu à peu Mercier a fini par voir comprendre son drame de la Brouette du Vinaigrier. Tout ce fiimier, largement étendu sur le champ littéraire, devait produire tôt ou tard un épanouissement de hautes plantes.
Cet épanouissement eft advenu aux environs de la deuxième révolution, — celle de juillet 1 83o — qui reliera comme une date brillante dans rhiftoire de Tart en général. Le sol s'eft mis à pousser des fleurs très-curieuses, d'extraordinaires enlacements de lianes & quelques arbres phénomènes pour lesquels «on eut besoin d'inventer une serre romantique. Les poètes étaient tous des jeunes gens, décidés & convaincus, la plupart exclusivement passionnés, qui marchaient serrés dans leurs folies, avec l'insolence de la verve & le courage né des circonftances politiques. Ils ont étonné avant de plaire. Mais enfin comment ne pas se rendre à cette littérature qui sonne si fort de la trompette & qui affiche son talent sur tous les murs en lettres dorées? Il y avait d'ailleurs du bon dans cette mascarade, sortie copieuse & flambante des sépulcres soulevés de Rabelais, Shakespeare, Mathurin Régnier, Goya & Sterne ; cela replaçait la Uttérature dans un milieu seigneurial & bruyant, à l'écart de la philosophie sur les autels de qui s'étaient succédé précédemment de trop nombreux sacrifices,
La révolution de i83o a surtout grandi le roman. Il y a eu progrès sur l'école de la République, progrès & complément. La forme s'eft purifiée, tout en gardant sa franchise, & a
conquis à elle les classes bourgeoises. Des gens sont arrivés, tels que Balzac, Soulié & George Sand, qui ont fait crier la vie dans leurs livres ; d'où eft venue cette importance sociale accordée au roman. De grands succès ont été obtenus • par des œuvres douces, en apparence vulgaires, comme César BirotteaUj Thiftoire cfun parfumeur; conime André y où un père eft sur le point de donner des coups de pied dans le ventre à une fleurifte; comme encore le Lion amoureux^ baliverne pleine de larmes.
Quelques-uns de ces succès ont été lents & souterrains, mais Teffet n'en demeure pas moins très-grand. •
D'autres succès, plus retentissants mais plus passagers, ont pu être obtenus à côté. Cela ne prouve rien. Seulement c'eft affaire de curiosité ou d'aftualité pour ces énormes machines en tant de volumes, montées sur l'aflfût de quelque queftion à l'ordre du jour. Là-dedans, rien n'a jamais inquiété la littérature vraie.
La troisième révolution eft celle par où nous passons aujourd'hui. Elle n'a pas encore donné sa formule littéraire. Attendons (i). Les résultats qu'elle prépare seront importants & mieux dé-
(i) Encore une fois, qu'on me permette de rappeler la date déjà ancienne de cette publication.
cisifs. Certainement il eft impossible d'exclure les genres en littérature & de ne pas admettre les tempéraments ; insensé eft Pabsolutisme en pareille matière. Tel romancier a raison de se vouer à des récits d'Espagne & de Cordoue, si sa nature Ty porte avec irrésiftibilité ; tel autre fait bien de ne voir qu'éléphants & tigres sur la surface du globe, s'il sait mal décrira une brebis ou une vache. Mais ce qui fait par malheur la fragilité de leurs conceptions, c'eft le manque total de sérieux; on connaît maintenant leurs procédés, & tout le monde lit dans leurs cartes. — Le sérieux ! Hoffmann ne l'a jamais perdu dans ses belles extravagances.
Nous ne savons pas au jufte ce que sera la nouvelle génération littéraire ; mais par les leçons que lui font les événements & par les exemples de grandeur & de décadence qu'elle a sous les yeux, il eft permis d'espérer qu'elle se présentera avec des qualités saines & un sens droit.
En littérature, — la première révolution a donné la force. La seconde révolution, l'éclat. La troisième révolution donnera peut-être la vérité.