‹ Portraits après décès: avec lettres inédites & fac-simileChapitre 5 sur 13 · MADAME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

MADAME RÉCAMIER

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Après lui, elle.

Rue de Sèvres, à l'ancien couvent de TAbbaye-au-Bois, il y a deuil & grand désert. Les arbres ont beau pousser des feuilles, les feuilles ont beau pousser des oiseaux, rien ne répond plus à cette gaieté du printemps. Un souffle funefte a passé sur le monaftère. Demeurez closes, fenêtres ombragées ; rideaux bleuâtres, ne vous écartez plus sous une belle main; porte, relie fermée impitoyablement! Il faut désapprendre le chemin de cette maison. Déjà la rampe de l'escalier se couvre de poussière, & tout se taira bientôt dans cette solitude célçbre autrefois^ ignorée demain. Madanie Récamier eft morte.

Elle eft morte, on s'en souvient, pendant

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*€ choléra de 1849. C'était alors une débâcle générale. Chacun émigrait vers le cimetière du Père-Lachaise, ce Coblentz de tous les partis. Chaque jour les églises se tendaient de noir & pleuraient des larmes d'argent. Sur les boulevards, sur les quais, on ne rencontrait plus que des croque-morts, des tambours aux baguettes entortillées d'un crêpe, des compagnies de gardes nationaux qui portaient mélancoliquement le canon de leur fusil incliné vers la terre. Ah ! le vilain speftacle ! Tout le monde nous abandonnait au moment de notre révolution. Lespersonnes les plus illustres par leurs talents ou par leurs grâces s'empressaient de nous dire brusquement adieu, lorsque nous avions le plus besoin de grâce & de talents -, & parce que nous nous étions un inftant absentés des salons, les salons se barricadaient sans pitié derrière nous.

C'était un autre champ d'asile, cette Abbayeau-Bois, un nid de poètes & de belles femmes, où dans ces derniers temps, après avoir vécu de la vie ambitieuse, bruyante, romanesque, les uns & les autres finissaient tous par revenir s'abriter, traînant Vaile, comme dans la fable des Deux Pigeons. C'eft au fond (^\xn des plus modeftes appartements de l'Abbaye-au-Bois que la duchesse d'Abrantès, ruinée par la chute de

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TEmpire, commença à écrire ses fougueu-x & spirituels Mémoires^ — noble femme, tuée par le travail & la misère.

Ce n'eft pas la misère qui a tué madame Récamier ; c'eft Tâge, c'eft le souvenir, c'eft le spectacle des événements, peut-être. Toutefois eft-il que madame Récamier restera comme une des figures les plus touchantes, comme un des esprits les plus singulièrement attraftifs de notre époque. Elle a rallié à elle les sympathies de tout un siècle. Elle a été le centre de tout ce qui était . beau, bon, généreux, facile. Principalement trois hommes, Chateaaibriand, Benjamin Gonflant & Ballanche, se sont groupés autour de cette femme adorée. Plus heureuse que la Béatrix de Florence, la Béatrix de Paris a pu voir trois Dante à ses genoux.

Sa vie eft un beau livre. Commencée dans une révolution, dans une révolution elle s'eft achevée, sans y avoir perdu un seul rayon de son auréole. Indulgent cette fois pour une de ses plus ravissantes créatures, le ciel ne lui a pas refusé l'élément pour lequel il l'avait créée : elle a vu s'écouler dans une fête éternelle son éternelle jeunesse ; l'hommage lui faisait escorte, & le malheur ne «'eft approché d'elle qu'à respectueuse diftance.

Elles étaient trois sous le Diredoire, trois

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femmes admirablement belles, les trois Grâces^ selon les madrigaux du temps, — madame Tallien, Joséphine de Beauharnais & madame Récamier* — A elles trois, ces femmes ont affolé Paris & vu tomber les personnages les plus illuftres à leurs pieds, ces beaux pieds qu'elles portaient nus & seulement chaussés de cothurnes, avec des émeraudes aux doigts. On les rencontrait en tous lieux, aux concerts où chantait Garât, aux bals où dansait Trénitz, -* ce pauvre Trénitz, mort fou à Gharenton ! — ^ Elles étaient Tâme du plaisir, & on les avait vues apparaître le lendemain de Thermidor, comme trois fleurs poussées tout à coup au bord d'un Volcan éteint. Toutes les trois avaient leur mission politique; elles régnaient & elle^ gouvernaient, de par la grâce d'elles-mêmes. Voici comment celle qui devait bientôt régner autremetit & sous le nom d'impératrice, écrivait à madame Tallien, en lui donnant rendez-vous à une fête éblouissante de l'hôtel Thélusson : *— « Vêtiez avec votre dessous de robe fleurie-pêcher, il faut que nos toilettée soient les mêmes : j'aurai un mouchoir i*ouge noué à la créole, avec trois crochets aux tempes. Ge qui efl: naturel pour Vous eft bien hardi pour moi, vous plus jeune, peut-être pas plus jolie, mais incomparablement plus fraîche. Il s'agit d'éclipser & de désespérer

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des rivales, ceji un coup de parti. » Seule des trois, madame Récamier a conservé jusque dans ses derniers jours le mouchoir noué à la créole.

C'étaient alors des luttes d'élégance & de frivolité, dont notre époque semble avoir perdu la tradition. Tant pis pour notre époque. Après la révolution des mœurs, venait la révolution des coftumes. Thérésia Cabarrus avait ramené les modes grecques, la coiffure à l'athénienne, la tunique transparente & collante. Joséphine, la première, rechercha les camées les plus purs, les onyx & les agates les plus superbes, pour les faire étinceler à son épaule ou ruisseler dans ses cheveux. A son tour, madame Récamier introduisit le voile. Le voile! chafte invention, nuage tissé, eftompe idéale, qui irrite juftement assez pour fixer le désir, raillerie pudique, réalité enveloppée de rêve, qui tend à faire de la femme une création mieux qu'humaine & presque myftérieuse. Toute l'hiftoire de madame Récamier n'eft-elle pas dans ce voile ? Le voile ne nous ditil pas sa vie reposée, sa beauté blanche ?

En 1 800, madame Récamier, qui avait alors dix-huit ans, habitait le grand château deClichyla-Garenne, qui fut détruit par la bande noire. « A cette époque, dit Tauteur des Salons de Paris, il éft impossible, à moins de l'avoir vue, de se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé. C'était

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une création à part que madame Récamier, à cet âge de dix-huit ans, & jamais je n'ai retrouvé, ni en Italie, ni en Espagne, ce pays si riche en beautés, ni en Allemagne, ni en Suisse, la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai retrouvé le portrait de madame Récamier, la plus jolie femme de l'Europe ! » Rien ne manquait d'ailleurs à son éducation; elle touchait admirablement du piano & dansait à merveille en s'accompagnant du tambour de basque, — ce qui était la grande fureur du jour.

C'eft dans ce château de Clichy, & quelque temps après dans ses magnifiques salons de la rue du Mont-Blanc, que madame Récamier a reçu presque toute l'Europe princière. Son mari était riche alors, richissime; il pouvait réaliser des miracles, & tenir tête aux Sardanapales en carrick de ce temps-là. L'architefte Berthaut avait transformé cet hôtel en féerie; c'était un conte de Galland solidifié. Demandez à madame Lehon, qui en eft devenue plus tard propriétaire.

Les bals de madame Récamier ne tardèrent pas à conquérir une vogue immense. De là s'élancèrent les gavottes nouvelles, les morceaux de clavecin deftinés à devenir populaires, les toilettes égyptiennes, Spartiates, romaines, turques & françaises. Ce fut un délire, un triomphe dont ,rien n'approcha. Madame Hamelin, — une

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héroïne de ces fêtes, — madame Hamelin, au pied de Cendrillon, aurait pu seule raconter un de ces soirs magiques auxquels il n'a manqué qu'un peintre comme Watteaù, qu'un poîSte comme Lattaignant ou Voisenon, Pabbé Fusée !

Quant aux habitués de tous les jours, les intimes des causeries du matin, c'étaient Lucien Bonaparte, M.Fox, madame Visconti, le général Moreau, Mathieu de Montmorency, — cette maigre, blonde & pâle madame de Kriidner, — & ce joyeux vivant qui se nommait Ouvrard, personnage plein de verve & de gaie science, qui avait le fafte d'un homme de cour, l'esprit d'un homme de lettres & l'argent d'un homme d'affaires.

La troisième résidence de madame Récamier, la plus affeétioniiée peut-être, c'était Saint-Brice, avec son paysage lumineux, ses eaux courantes, ses épaisses charmilles; Saint-Brice, où, elle eut le bonheur & l'audace de donner a,sile à madame de Staël poursuivie par l'empereur. On a dit que cette conduite honorable valut à madame Récamier une parole haineuse de Napoléon. — Haïr madame Récamier! cela eft-il possible?

Cela peut-il seulement se comprendre ?

Elle visita madame de Staël dans son exil, qu'elle partagea volontairement ; mais lorsqu'elle revint à Paris, la fortune de son mari s'était

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écroulée. Plus de somptueux hôtels, plus de châteaux féodaux, rien, — rien que la médiocrité latine, dorée encore d'un rayon de sa beauté !

Elle se trouvait aux bains de Dieppe, en noble compagnie de Tauteur d'Atah, lorsque la révolution de Juillet vint la surprendre. Ses efforts furent impuissants à retenir M. de Chateaubriand, qui partit pour Paris, où, reconnu bientôt à la porte du Journal des Débats par des élèves de P Ecole polytechnique, il se vit enlevé dans leurs bras & promené en triomphe par-dessus les barricades.

Depuis cette date, madame Récamier n'a pas cessé d'habiter PAbbaye-au-Bois. C'a été son Versailles, son Trianon; elle y tenait cour plénière au coin de son feu ; elle avait hérité directement — c'eft-à-dire en ligne spirituelle — de madame GeofiFrin, cette bonne dame d'autrefois, chez qui toute- la littérature & toute la philosophie d'un siècle étaient avec soin passées au filtre. Elle faisait la pluie & le beau temps du monde de l'intelligence, — plutôt le beau temps que la pluie, — car les orages passaient rarement sur ces auguftes ombrages de l'Abbayeau-Bois. Pas un homme supérieur qui n'ait brigué l'entrée de ce cénacle, lequel tiendra dans rhiftoire artiftique de la France une place aussi

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importante que Port- Royal dans Thiftoire religieuse; pas une renommée, haute ou petite, qui n'ait franchi ce seuil, depuis Luce de Lancival, professeur d'éloquence au Prytanée français, jusqu'à Viâ;or Hugo, sacré chez elle enfant su^ blime; depuis le baron Gérard, peintre ordinaire de l'Abbaye, — ce qui était un titre, — jusqu'à M. Ingres, l'artifte inquiet & misanthrope; depuis l'auteur de la Veftale, couvert de cheveux blancs & bardé de décorations, jusqu'à l'auteur du Prophète, noir & simple, mais étrange comme un enfant de Germanie. Là-bas, Stendhal, qui venait d'écrire son livre De V Amour, a bien souvent rêvé devant ce bufte de Canova, placé sur la cheminée; Mérimée, bien jeune, a coudoyé Ballanche, bien vieux ; M. de Bonald, bien grave, a salué Rossini, bien rieur. Ce salon bleu & blanc a vu tout à la fois la simarre de M. Pasquier^ le cordon de M. le duc de Doudeauville, la tonsure de M. de Lamennais, les palmes de M. de Barante, & l'épée de M. de Vigny, — tout un pan de la galerie des portraits de Versailles dans cinquante ans!

Il y avait aussi à l'Abbaye un accueil doux, presque maternel, pour ces jeunes muses qui commençaient à s'épanouir, vives & attrayantes, mais faibles & délicates comme ces roses sauvages perdues dans les buissons & qui naissent

à demi effeuillées. — Vous les connaissez tous, ces muses faciles. — L'une aux yeux noirs, aux cheveux noirs, à la mante noire, se cache derrière la jalousie sévillane, épiant le majo qui passe, & laissant tomber un poignard dans un bouquet. L'autre, trifte & belle, assise sur quelque débris de temple écroulé, les pieds au fil de Teau, la tête au soleil, berce un enfant souffreteux devant la treille d'une maison du Pausilippe. Celle-ci se pare des vieilles dentelles & des vieux falbalas de la vieille cour de France; elle danse à l'Opéra, elle soupe à Bagatelle & à Vaucresson. Celle-là, toute récente & toute éplorée, erre au bord des lacs, se couronne de nénuphars & soupire ses peines d'amour aux aulnes de la rive. D'autres rient aux éclats, & ce sont les plus rares; elles courent toutes décoiffées, sautant à travers haies & champs, poursuivies par les gardes champêtres, & chantant à grand bruit la chanson à madame de Chérubin !

Si bien qu'avec son choeur de muses modernes, l'Abbaye -au -Bois apparaissait dans le bleu du lointain comme un autre Parnasse, un sacré vallon, disaient les derniers preux de la Mythologie.

Ne nous y trompons pas, l'Abbaye-au-Bois formait une coterie littéraire aussi puissante que r Université & que la Revue des Deux Mofides.

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Elle distribuait des brevets de gloire & nommait des académiciens, entre autres M. Ampère & Fauteur du Théâtre de Clara Ga^uL Une ledure à FAbbaye-au-Bois équivalait à un ordre de représentation à la Comédie-Française. Madame Casa-Major n'eft pas arrivée autrement.

Mais n'oublions-nous pas un peu trop madame Récamier pour TAbbaye ? Ne délaissonsnous pas un peu trop la maîtresse de maison pour la maison elle-même ? Causons encore, causons de cette femme sans rivale, Torgueil de notre nation, — qui n'a pas tous les jours une si bonne occasion de se montrer orgueilleuse !

Elle aimait à se vêtir de blanc, gazes, mousselines, étoffes tendres. Cela lui allait on ne peut mieux. Son portrait, qui eft au Louvre, a été gr^vé maintes fois.,C'eft bien là ce visage can-^ dide, sans rigueur, qui arrivait parfois à des effets de naïveté incomparable, souvent songeur, profondément diftingué toujours. Je retrouve ce regard pénétrant dont bien peu de ceux qui l'entourèrent ont pu guérir. Madame de Tessé disait d'une femme littéraire : « Si j'étais roi, j'ordonnerais à madame... de me parler toujours. » Moi, je ferai une variante à ce mot : Si j'avais été roi^ j'aurais ordonné à madame Récamier de me regarder sans cesse.

Elle avait surtout cette coquette amabilité qui eft à la beauté ce qu'eft le relief au monument. Car je suis un peu de Tavis de ce vieil auteur de la comédie de la Thèse des darnes^ qui disait : « S'il n'entrait dans la composition d'une femme quelque pincée du sel de la coquetterie, elle deviendrait le ragoût du monde le plus insipide ; c'eft ce qui la rend piquante & qui jette dans ses yeux tous ces traits de flamme dont le moindre • cartilage du cœur ne saurait échapper; & les femmes qui sont autrement sont de vraies femmes au bain-marie. >

Mademoiselle Mars était peut-être celle qui approchait le plus de madame Récamier pour l'exquise souveraineté des manières. Elle sapait le regard, comme la châtelaine de l'Abbaye-au- Bois ; ainsi que le sien, son langage était empremt de suavités particulières & d^harmonie nonchalante, — voix d'or, lumière parlée, — suivant l'expression hardie d'un grand écrivain.

C'eft qu'il faut le dire aussi, madame Récamier faisait des élèves à son insu. Une soirée passée à l'Abbaye-au-Bois valait mieux pour une comédienne que dix années de Conservatoire. Mademoiselle Mante y avait appris à faire craquer l'éventail de Célimène, à marcher, à sourire, à s'asseoir dans le goût suprême. La juive Rachel y a passé, elle aussi, & peut-être

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