ANTENOR JOLY 2 I I
poirs ^ i ). Il s'en consolait en imprimant tout seul des prospectus , des spécimens , des programmes; car c'était là sa manie suprême. Lancer une affaire! il ne vivait que pour cela ; aussi, que d'affaires il a lancées : affaire de la Renaissance, affaire du troisième Théâtre- Lyrique, affaire des Mystères de Londres, affaires de librairie ! Mais, hélas ! il ne faisait que les lancer, Se d'autres s'en emparaient au bond lorsqu'elles ne tombaient pas par terre.
Lorsque YOrdre se fonda, il fut chargé de composer la rédaction littéraire. Ses triftesses commençaient déjà, mais elles ne ralentissaient pas son ardeur pour la lutte. Il me dit : « Amenez-moi de vos amis ; il faut des écrivains nouveaux maintenant-, on ne s'enquiert plus des signatures. Je lui amenai Henri Mùrger, André Thomas, Philippe de Chennevières, Angelo de Sorr, Théodore de Banville, etc. Le front de M. Chambolle se plissa lorsqu'il vit s'épanouir tous ces noms dans les graves colonnes de YOrdre. Par contre-coup, lorsque je rencontrai Anténor, il était soucieux. « — Vous ne m'aviez pas dit que vos amis étaient tous des bohèmes! »
(i) M. Delcambre, imprimeur à Paris, a repris cette idée en sous-œuvre ; & aujourd'hui le piano typographique, entrevu par Anténor, eft plus qu'une vérité, c'eft une réalité fonelionnante.
2 I 2 PORTRAITS APRES DECES
Je me pris à rire d'abord, Se puis ensuite je me fâchai pour tout de bon. Les papiers furent tirés : je griffonnai pendant une demi-heure; j'expliquai ce que c'eft que les bohèmes, Se pourquoi les romantiques ont voulu traîtreusement affubler de ce nom les hommes plus jeunes qu'eux; je lui prouvai que nous portions les cheveux aussi courts que possible, que nous n'avions que très-peu de dettes, que d'ordinaire nous étions couchés à minuit, Se que nous faisions, sinon la gloire, du moins le bonheur de nos parents. Ce jour-là, j'eus trois crayons de tués sous moi. Anténor Joly parut se rendre à mes raisons; il les communiqua à M. Chambolle, d'après ce que j'ai su depuis, Se le front de M. Chambolle recouvra sa sérénité accoutumée.
Anténor Joly demeurait rue des Martyrs, 47, dans cette vafte maison qui ressemble à une cité phalanftérienne. J'allais l'y voir au moins une fois par semaine. J'entends encore sa voix criarde Se haute, me répétant: « — Vous n'arriverez à rien! vous ne travaillez pas assez ! Les gens qui arrivent sont ceux qui se lèvent *à cinq heures du matin, qui écrivent jusqu'à midi, Se qui emploient le refte de leur journée à assiéger les bureaux de journaux Se les bureaux de théâtres. Que venez-vous me dire ? que vous n'êtes pas en