PAUL LACROIX
de reproches, point de ces tiraillements qui fatiguent, point de ces mensonges qui nous humilient en face de nous-mêmes. Tout est beau, tout est frais, tout est loyal. On ne trompe pas, on n’est plus trompé; on ne promet que ce que l’on peut tenir, et l’on tient tout ce que l’on promet. La recette est aussi puisée dans les vieux livres, c’est celle de Ninon, c’est
La volupté d’Epicure
Et la sagesse de Caton.
Je n’y vois qu’un inconvénient. Les Ninon sont rares, et il est difficile de trouver à qui parler en ce genre-là. J’ignore si Paul Lacroix est plus heureux qu’un autre. Je lui ai entendu souvent développer cette théorie; quant à la pratique, lui seul pourrait nous en répondre, et il n’en fera rien.
Paul Lacroix ne va jamais au spectacle, ce qui est étrange pour un homme de lettres. Sa retraite à l’Arsenal le rend plus ermite encore. Cause-t-il donc avec les fantômes qui hantent ces belles galeries, depuis Sully jusqu’à Charles Nodier? Que de choses ils doivent lui dire, et comme je comprends parfaitement qu’il les préfère à nous ! Il devrait nous faire part de ces
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entretiens : il devrait rentrer dans la carrière qu’il a presque abandonnée, et nous composer quelque ouvrage effrayant, comme la Danse Ma cabre. On aime beaucoup ces terreurs. C’est le moyen d’obtenir un succès , si toutefois le succès littéraire est encore de nos mœurs, hors du théâtre. Les Mousquetaires ou les Mystères de Paris paraîtraient à présent, qu’on en parlerait à peine. La nation la plus spirituelle de l’univers est devenue la plus positive. Grand bien nous fasse 1 il me semble néanmoins que nous ne nous amusons guère, et surtout que nous nous amusons mal. Ce serait bien le cas de demander au Bibliophile une dernière recette pour nous amuser mieux. Nos pères ont dû lui laisser surtout ce secret-là.
MADEMOISELLE AVGCSTIXE BESIIAS
Je m’étais d’abord faitlaloi de ne placer dans cette galerie d’autre portrait de femme que celui de George Sand; il me semblait difficile de toucher à ces pastels délicats, et je reculais devant cette tâche. Les observations que j’ai reçues, mes propres réflexions, m’ont convaincu de l’injustice d’une telle exclusion. Les femmes appartiennent, comme nous, à l’histoire d’une époque; elles y jouent souvent des rôles plus importants que les nôtres, car elles nous font agir en restant derrière la toile. Bien que leur influence ait beaucoup diminué en apparence et en général, elle n’en est pas moins réelle ; quelques-unes même ont assez d’art pour maintenir, envers et contre tous, la position qu’elles se sont créée en dehors des habitudes et des usages. C’est une curieuse étude que j’aborde en
MA imiOISKLLR
tremblant; je serais tenté d’ajouter ici, ctfmme dans les anciens livres :
— Excusez les fautes de l’auteur.
Nous prendrons donc quelques types féminins parmi ceux dont le public s’est le plus occupé et qui pourront lui offrir de l’intérêt. Afin de ne pas nous étendre indéfiniment, nous ne choisirons que les étoiles.
Mademoiselle Augustine Brohan est assurément du nombre, nul ne nous blâmera de commencer par elle. Il en est peu d’aussi brillantes et dont les facettes diverses chatoient davantage au regard.
Elle a un de ces esprits que l’on peut montrer à ses amis comme à ses ennemis ; un de ces esprits toujours présents, toujours prêts à la réplique, que rien ne dérange, que rien n’altère, qui savent trouver instantanément le mot de la chose et la chose du mot. Un esprit qui caresse et qui blesse en même temps, suivant que le regard en dirige le trait. Elle sait tout dire juste ainsi que cela doit être dit. Sans calculer ses expressions, elle rencontre du premier coup la bonne et la vraie ; sa physionomie achève avant sa parole.
Une heure de conversation avec elle vous laisse des souvenirs pour toute une journée. Si elle n’a
AUGUSTINE B ttOTI A N 95
pas la science d’un bénédictin, elle a celle du monde au plus haut degré. Elle n’ignore rien de ce qui se fait, de ce qui se pense dans les sociétés diverses que ses relations coudoient. Elle juge admirablement les gens, et ne se laisse prendre aux clinquants de toutes sortes que lorsqu ’ elle veut qu’il en soit ainsi. On ne la trompe pas facilement ; son coup d’œil sûr,«céré, devine les intentions sous les flatteries et sous les révérences, sous les brusqueries même et sous les franchises brutales, sorte de masque adopté par des raffinés en dissimulation et que la foule ne cherche jamais à leur ôter ; elle le prend pour leur visage.
La séduction de mademoiselle Brohan est immense, elle s’étend sur tout ce qui l’approche, de près ou de loin ; des personnages graves, dont la profession semblait exclure tout rapprochement avec une servante de Molière, n’ont pu s’y soustraire. Elle les entraîne, elle les retient en dépit d’eux-mêmes, et cela sans que la galanterie soit pour la moindre parcelle dans leurs relations, sans que la vertu la plus pure et la plus scrupuleuse puisse y trouver à redire. Sa maison est une mosaïque où les couleurs se mêlent et se confondent. Elle parle à chacun la langue qui lui convient : sans promettre, sans prendre
M ADEMOt SHI.LE
un engagement qui l’oblige, elle renvoie satisfaits ceux qui s’adressent à elle, elle leur impose ses idées en semblant accepter les leurs.
Aussi a-t-elle une grande puissance ; il est difficile de rien lui refuser. Elle use ordinairement de son crédit en femme qui sait ménager les protégés et les protecteurs. Ceux-ci donnent à cause d’elle, et ceux-là lui attribuent leurs succès, non qu’elle leur impose la reconnaissance, à laquelle elle ne croit pas, car elle est sceptique. L’espèce humaine n’apourellede valeur que celle de ses intérêts et de ses plaisirs. Elle mène ses alentours à grandes guides, le fouet en l’air, la rose sur l’oreille, le sourire sur les lèvres et l’esprit en embuscade, toujours armé, toujours prêt à faire feu.
Toute sa personne est en harmonie avec cet esprit. Ce n’est pas une beauté, c’est un charme. Sa taille a de la grâce et de la souplesse ; ses dents, qu’elle montre franchement, ont un éclat merveilleux ; sa voix, brève, sonore, harmonieuse, la sert admirablement. Elle lance un mot avec la rapidité de la pensée. Lorsqu’elle a de l’embonpoint, elle est ravissante; la maigreur ne lui sied pas. Elle- porte à ravir le tablier et la cornette ; les robes à queue ne lui sont pas aussi favorables ; malgré elle, lors-