PAUL LACROIX
il a l’air si convaincu de ce qu’il dit ! Il a suivi avec beaucoup d’intérêt les révélations de M. Home, il m’a paru. qu’il s’en moquait finement : ne serait-ce point comme les poltrons qui chantent lorsqu’ils sont seuls ! Il a tant feuilleté de grimoires ! il a passé tant de nuits avec le grand et le petit Albert et leurs adhérents ! Je le crois aussi un peu sorcier. Il possède des recettes merveilleuses pour conserver la beauté et pour ne pas vieillir. Je ne sais où il les a prises, mais je sais qu’il ne vieillit pas lui-même. Depuis vingt ans il n’a pas gagné un jour. Ses cheveux ont blanchi par-ci par-là, son visage est resté le même. Les rides et les années ne s’y marquent point. Il doit avoir quelques secrets, déterrés dans de vieux couvents, derrière des planches inconnues. Ce ne sont pas ceux qu’il a donnés au public en un petit livre fort bien fait; il ne nous a livré là que du fretin, qui ne nous laisse pas une heure de beauté et de jeunesse de plus. Quelle fortune il pourrait amasser avec un élixir de longue vie, prolongeant la science de plaire jusqu’à la fin de nos jours ! On le porterait en triomphe au quartier Bréda et même ailleurs.
Ce censeur, si aimable dans le. monde, île-:
Paul Lacroix
vient d’une tristesse morne aussitôt qu’il est seul. Toutes les facultés de son imagination sont employées à se créer des.chimères noires, à se représenter sa situation sous les couleurs les plus sinistres. Lorsque ces blue devil le prennent, il se renferme, il refuse les invitations, à peine voit-il sa famille. Il entasse Pélion sur Ossa dans sa tête et in-folio sur in-folio dans sa chambre. Ses livres seuls l’arrachent à ses idéessombres, il ne vit plus qu’avec eux, jusqu’à ce que le calme et le soleil reparaissent dans son âme et qu’il puisse encore se rejeter dansle tourbillon, en attendant une nouvelle crise. Il prend très à cœur les douleurs de ses amis, elles lui sont presque personnelles. C’est encore une recette trouvée par lui dans ses vieux livres assurément; aujourd’hui l’on n’a plus rien de personnel que soi-même. Je ne crois pas que cette recette lui soit très- demandée et que beaucoup de gens désirent faire usage de ce moyen de ruiner son cœur et sa bourse. On vit longtemps en fermant hermétiquement l’un et l’autre.
Le Bibliophile écrit des lettres charmantes, il en écrit beaucoup; on se demande où il en trouve le temps. Il écrit quelquefois à ses amis, très-
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souvent aux femmes dont il est amoureux, encore plus à celles dont il est aimé. Bien qu’il ait été une des colonnes fondamentales du romantisme, il méprise souverainement le genre passionné et romanesque; il n’admet pas qu’on pleure, qu’on se tourmeute, et encore moius qu’on tourmente les autres. Pour lui, l’amour est un fruit charmant à cueillir et à savourer. S’il y trouvait la moindre épine, il le rejetterait. 11 faut prendre ce qu’il a de délicieux, se donner mutuellement tous les bonheurs imaginables, mais ne pas faire de ce bonheur un besoin de tous les instants, qui vienne empoisonner les autres plaisirs par la comparaison, et rendre le travail impossible par une préoccupation envahissante. Selon lui, s’aimer c’est se plaire, c’est goûter ensemble des joies très-vives, c’est épuiser de concert les jouissances de toute espèce ; et puis le jour où les heures passent moins vite dans le tête-à-tête, le jour où l’ennui va frapper à la porte, on a le bon goût de s’en apercevoir, on se donne un dernier baiser d’amour, on se donne une première et cordiale poignée de main d’amitié, on emporte un souvenir qu’aucune mauvaise pensée ne peut effleurer, on compte un dévouement de plus, et l’on cherche ailleurs le reste. De cette façon, point de querelles, point