MADEMOISELLE
connaissant que c’est plus rare. L’amour-propre sen mêle, et on se persuade aisément qu’on ne doit qu’à son propre mérite une distinction flatteuse. Comment s’acquitter avec l’ami perspicace qui découvre ce que vous valez et qui vous prouve qu’il l’a découvert? On ne saurait trop le chérir, le prôner ; on le divinise.
Mademoiselle Brohan a trop d’adresse pour n’avoir pas reconnu ce fait et pour ne pas en tirer parti. Elle n’est point banale, il s’en faut. Ce n’est pas un de ces cœurs imbéciles ouverts aux premières compassions venues, aux premières affections qui se présentent. Elle trie ses bienfaits et ses tendresses. Elle sait se défendre, elle sait attaquer, tout cela habilement et avec bonne grâce ; ses jolis ongles font patte de velours et sortent en chattemite au moment voulu. Qui s’y frotte s’y pique !
Notre fine soubrette n’est pas seulement une comédienne de haute portée, elle est encore auteur à ses moments perdus. Elle a fait des proverbes et de petites comédies pleines de grâce. Elle prétend ne pas aimer le théâtre ; elle veut se donner aux lettres, lorsqu’il lui sera permis de le quitter. Le théâtre ne perdrait pas tout.
C’est une femme pleine de courage que mademoiselle Augustine, d’un courage moral bien
rare. Menacée d’un affreux malheur, de la perte de ses beaux yeux, elle en parlait avec une philosophie et une résignation admirables. Elle a dans son salon le portrait de madame du Deffand.
— Je serai ainsi, disait-elle, et je me consolerai en m'entourant d’esprit, comme elle a fait.
Elle n’aura pas à chercher de consolations maintenant : les inquiétudes sont à peu près dissipées.
Augustine est généreuse, elle a doté ses deux sœurs cadettes et aidé plusieurs membres de sa famille. C’est un de ces caractères qui attirent les natures faibles, ainsi que la poule attire ses poussins. Il pleut quelquefois des coups de bec, mais les ailes s’étendent sur eux néanmoins.
Elle change de logement tous les six mois.
Après avoir ouaté son nid, après l’avoir entouré de fleurs, caché sous des feuillages, le printemps arrive, le soleil brille, les zéphirs embaumés apportent des parfums inconnus, elle va chanter ailleurs, elle se transporte en d’autres bosquets où elle se croira mieux établie, jusqu’à ce qu’un nouveau tourbillon l’emporte. Elle a
MADEMOISELLE A. BHOHAK
nent après elle lui doivent des remerciments, et les propriétaires lui doivent des couronnes. Elle reçoit parfaitement : ses matinées et ses soirées sont célèbres, on y rencontre toutes les sommités artistiques et littéraires, quantité de gens du monde.
Elle est encore eu train de déménager ; elle quitte les régions lointaines pour la place Vendôme. Espérons quelle y restera.