LE COMTE ALFRED
l’apercevoir. Il marche les yeux baissés, songeant, pensant, comme un rêveur qu’il est. Ce monde- ci n’est pas si beau qu’on ne cherche à en sortir, au moins par l’imagination, cette fée aux doux mirages.
M. de Vigny déjeune seul ; il dîne en famille, sans aucun étranger, et n’accepte ancune invitation. Il va très-rarement au spectacle, pas du tout dans les salons; il a chaque soir quelques personnes chez lui ; on prendle thé et l’on cause. Ce sont en général des Anglais, compatriotes de madame de Vigny. On y voit peu de gens de lettres, et ceux-là sont de vieilles connaissances.
Le comte Alfred est pour ainsi dire immatériel ; nul ne l’a vu manger, excepté les intimes de la table à thé, si l’on appelle un repas cette boisson parfumée et ces gâteaux impalpables. Est-ce un système? je l’ignore; mais c’est un fait déjà remarqué par ceux qui ont vécu assidûment auprès de l’auteur du Docteur noir . Il a bien quelques droits à se rapprocher des anges, car il ne ressemble point aux hommes ordinaires. Ses traits pleins de finesse et de suavité, ses longs cheveux blonds, son regard placide et calme, lui donnaient dans sa jeunesse une vague similitude avec l’apôtre bien-aimé du Christ. Il n’a pas changé, il est encore presone comme à vingt-
nt VIGNY.
cinq ans, c’est une véritable merveille ;le temps semble l’avoir oublié.
Incapable de faire le moindre mal à qui que ce soit, il a rendu beaucoup de services ; il est ami chaud et rival généreux. Son caractère est plein de noblesse, sa nature pleine de grandeur. Lorsqu’on a lu ses ouvrages, on ne le voudrait pas autrement qu’il n’est ; c’est rare. On fait un piédestal à un écrivain favori, on lui élève une statue qu’on pare des enchantements de son génie, on lui prête ce qu’on lui désire, et souvent le dieu, vu de près, dépouille un à un les beaux vêtements de pourpre dont on l’avait couvert. Il reste sans prestige et sans auréole; ce n est plus qu’une illusion évanouie, un prestige décoloré.
Le talent de M. de Vigny n’a jamais été et ne sera jamais populaire dans la force du mot.
11 s’adresse aux esprits élevés, aux lecteurs d’élite; son élégance et sa correction ne rachètent pas, pour le vulgaire, le reproche de froideur qu’on lui a souvent adressé. Les palais accoutumés au poivre et au piment perdent de leur délicatesse, ils ne sentent pas les fins arômes des mets recherchés. On a mis longtemps la tatérature aa régime des hauts goûts, 0 „
cherche il y remettre encore : on nous sert des