LE COMTE ALFRED DE VIGNY
assassinats, des crimes, des horreurs à faire dresser les cheveux, et c’est là ce que préfère le public, c’est là ce qu’il demande. Le diable, les sorciers et les revenants ont repris possession de leur empire, le sang coule à flots dans les feuilletons, la terreur est à l’ordre du jour; il ne s’agit plus de frapper juste, mais de frapper fort ; grand bien leur fasse ! Quant à moi, je choisirais autre chose, si j’avais à choisir.
MflKB ■« IBADTBIR
J’éprouve un étrange embarras en songeant à ce que je vais écrire. Ceux qui connaissent M. de Beauvoir le comprendront parfaitement. Si j’avais été appelé, il y a vingt ans, à tracer ce portrait, de quelles broderies éclatantes, de quelles paillettes j’aurais orné mon cadre pour le rendre digne du modèle ! tandis qu’à présent quel deuil et quelle désolation I Je ne vois qu’un parti à prendre, c’est de faire comme j’aurais fait il y a vingt ans, c’est de nous rajeunir tous de ces vingt années.
Je vais vous représenter Roger tel qu’il était alors, tel qu’il doit rester dans la mémoire de ceux qui l’ont connu et dans les tablettes élégantes et artistiques de notre époque.
Qu’il était charmant! qu’il avait un beau visage, un esprit délicieux ! qu’il était coquettement fou, excentrique! qu’il faisait de jolis vers et qu’il donnait' de jolis soupers! C*était en
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même temps Anacréon et Mécène. Il écrivait des romans et il encourageait les arts. Son antichambre était remplie chaque matin d’une foule d’auteurs sans libraires, de peintres sans ateliers, qu’il recevait à son petit lever, auxquels il offrait une côtelette et du vin de Champagne, et qui publiaient, en sortant de chez lui, qu’il avait un talent enchanteur. On le répéta par les nulle trompettes delà presse, on l’imprima tant que le public le crut et que, si Roger le voulait, il le croirait encore. Ce fut ainsi qu’avec un seul livre, Y Ecolier de Cluny, il se fit une réputation que bien d’autres attendent en vain toute leur vie.
En ce temps, Roger avait trente mille livres de rentes, un tilbury, un groom, des chevaux. On le remarquait partout à cause de sa splendide chevelure noire, de sa physionomie pleine d’expression et du bruit qu’il faisait autour dé lui. Il portait des gilets et des robes de chambre dorés, il changeait au moins trois fois de toilette en vingt-quatre heures, il mettait quatre paires de gants paille par jour. Il ne manquait pas une représentation de l’Opéra, courant des coulisses à la salle pour se faire voir et chercher quelque aventure. 11 entrait dans la soirée â tous les théâtres, où il avait au moins une ga-
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lanterie ébauchée ; il dînait au café de Paris, au café Anglais ou au Rocher de Gancale, en joyeuse compagnie, ce qui ne l’empêchait pas d’y souper encore. C’était enfin une vie étourdissante, à tuer un Hercule, et, si vous y joignez le travail, à hébéter le plus solide jouteur. 11 résistait à tout. 11 passait les nuits, et quelles nuits? des nuits blanches, comme madame la duchesse du Maine, sans se refuser aucune des façons différentes de les passer. 11 dormait le jour, puis il paraissait sur les deux heures prêt à recommencer, avec la même verve, le même entrain, sans que la moindre ride se dessinât sur son visage et dans sa gaieté.
11 habitait, rue de la Paix, un appartement fabuleux. Sa chambre à coucher, sévèrement meublée en chêne sculpté et en velours noir, renfermait des reliques authentiques du passé et d’autres, en plus grand nombre, sur lesquelles il composait des histoires des Mille et une Nuits. Son salon Louis XV, éblouissant de dorures, de lainpas, de glaces, véritable exhibition de porcelaines, de cristaux, de curiosités de toutes sortes, était son cénacle ; il ne semblait pas devoir vivre ailleurs.
L’odyssée de sa vie intime serait une des choses les plus curieuses de ce temps-ci. Il avait
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un domestique nommé Frédéric, successeur en même temps de Léporello et de Scapin, acceptant, lui et son mattre, au sérieux, et continuant de bonne foi, sans y tâcher, la longue dynastie des valets de théâtre. Il prenait des deux mains, mentait à dire d’experts, excellait dans l’art d’ouvrir et de fermer les portes à propos, et connaissait d’un bout à l’autre les mystères du logis. Ce n’était pas la partie difficile de son rôle : Roger n’a rien de secret pour ses amis et pour le public. Quoi qu’il fasse, il faut que chacun en soit instruit. 11 a même éprouvé à une autre époque le besoin d’afficher et de signer aux quatre coins des journaux ce qu’ordinairement on garde pour soi, même quand on ne s’en soucie guère. Tous les mois, il imprimait le fait, afin qu’on ne l’oubliât pas. Il n’y a jamais rien eu de grave chez lui, même le malheur. Il se jetterait par la fenêtre qu’il trouverait moyen de faire rire les assistants par une gambade inattendue. Aussi on le traite comme un bibelot fantastique, comme une machine à paroles trèsamusante, lorsque le ressort ne marche pas sans relâche. Il a beaucoup de camarades, des compagnons de plaisir, et cela a toujours été ainsi depuis longtemps. On le quitte sans rancune et sans regret; on ne peut lui en vouloir,
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C’est un enfant gâté dans toute la force du terme, volontaire, personnel, entêté, mutin et drôle ! mais drôle à dérider un fakir. Incapable de faire sciemment du mal à personne, il a le fond du cœur bon, il s’attendrit volontiers. Son imagination est d’une puissance invincible, elle lui donne des impressions factices dont il souffre tout autant que s’il les éprouvait. Quand arrive le moment de l’action, la scène change, il rentre dans la vérité, il redevient lui-même, quitte ses habits d’emprunj; et regarde les événements avec une lucidité qu’on n’attendrait pas de son étourderie. Il entend ses intérêts, il les discute et les sauvegarde aussi bien qu’un vieux procureur. Il est en même temps calculateur et prodigue. Il ne sait pas, même une plume à la main, que trois et trois font six, etil renferme sous dix clefs ce qu’il ne jette pas aux vents de ses caprices.
Il n’ignore pas qu’on le traite légèrement et il en abuse. C’est un bon prétexte. S’il engage des gens à dîner ou à déjeuner, et qu’il ne lui convienne plus de les recevoir, il s’en va tranquillement ailleurs, sans laisser une excuse. Les convives ne trouvent que Frédéric, qui prend son air innocent et répond à ceux qui se plaignent :
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— Monsieur l’a oublié apparemment, car il ne m’en a rien dit; il vient de sortir.
Ailleurs on se fâcherait, on sort de chez lui souriant à moitié, et si l’on rencontre un compagnon d’infortune, on lui dit :
— Ce fou de Roger nous a oubliés , allons manger un tournedos au café Anglais.
Il ne vous a point oubliés , il a eu mieux à faire, ou bien il a réfléchi qu’il avait invité trop de monde et que cela lui coûterait trop cher. A l’abri de la réputation qu’il s’est imposée, il se passe et on lui passe ces petites impolitesses, ces incroyables dédains du savoir-vivre, afin de ne se gêner en rien et de ne se refuser aucunes jouissances. Il s’établit carrément dans la vie, fait sa place avec ses larges épaules et ses poings nerveux ; tant pis pour ceux qui l’approchent si cette place empiète sur la leur ! il la tient bien, il ne la lâchera pas, et il saura encore les amener à le plaindre, s’il les dérange.
On ferait un ana de ses drôleries. Je suis très-sobre d’anecdotes, je ne puis cependant m’empêcher de vous dire une des aventures de cette existence sans pareille dans les fastes de la réalité. Je ne choisis pas, je prends celle qui me vient la première à la mémoire. Pour peindre Roger, il faut montrer ce dont il est capable.
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Il était alors en liaison avec une des plus charmantes actrices du boulevard. Elle jouait chaque soir au moins cinq actes de mélodrame, elle en répétait autant le matin ; en rentrant du théâtre, après avoir mangé à la hâte, le repos était pour elle de première nécessité. Ils se disputaient sans cesse parce quelle refusait les joyeux soupers que Roger adorait au contraire. Elle fermait sa porte, et défendait à son portier de lui ouvrir s’il venait à "heure indue.
Une nuit, il était dans le monde, à un fort beau bal. L’idée lui surgit d’aller chez mademoiselle X*** pour la conduire à un de ses cabarets favoris ; il demande sa voiture et se fait conduire chez elle, rue des Petits-Champs, et, par une de ses idées inexplicables, renvoie le véhicule ; puis il frappe, il sonne à tour de bras. Le cerbère ne bouge pas. Il crie, il appelle, il fait un bruit épouvantable ; excitant sa fantaisie par le silence universel, il en vint à un tel point que la jeune première, impatientée, ouvrit sa fenêtre, parut à son balcon et lui administra une morale, d’abord à peu près douce, puis furieuse, et qui se termina par un pot de fleurs qu’elle lui jeta sur la tête, sans l’atteindre, en manière de péroraison. Roger était en tenue des plus élégantes, linge sans tache, habit noir, pantalon collant et
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bas de soie à jours. A l’aspect du projectile, il pousse un cri épouvantable et se laisse tomber tout de son long dans le ruisseau plein de boue (les ruisseaux étaient encore au milieu de la rue). Il se plaint, il gémit, il assure qu’il a la jambe cassée et qu’il ne peut se relever. La comédienne sait qu’il joue mieux qu’elle la comédie, elle ne croit pas à ses blessures et continue à le maudire ; c’étaitun spectacle à appeler les voisins à la fenêtre, si l’on n’eût été au mois de janvier.
Tout à coup des pas réguliers se font entendre; la patrouille s’avance, et le caporal, qui marche le premier, s’arrête devant cet homme étendu dans la crotte et poussant des gémissements. Il croit à un assassinat et s’empresse auprès de la victime.
Comme il fit mine de le toucher, Roger hurla, puis il repritd’une voix mourante :
— Ne m’approchez pas, j’ai la jambe cassée.
Cette femme que vous voyez là-haut m’a lapidé avec des rosiers et des camellias. Je suis bien malade.
— Ne le croyez pas, disait l’autre du haut de sa tour, comme madame Marlborough ; il se moque de vous.
— La misérable! elle me raille et me calomnie.
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Caporal, vous en ferez votre rapport ; vous avez un cœur honnête, et vous me vengerez de cette tigresse.
— Mais, monsieur, vous ne pouvez rester là, reprenait le caporal en se grattant la tête, et fort embarrassé; c’était un cas unique de mémoire du caporal ; — il vous faut du secours !
— Ah 1 certes, il m’en faut. Et la voix devenait de plus en plus mourante. Réveillez le pharmacien en face, qu’il mette le premier appareil; je sens que je. m’en vas.
Vous voyez d’ici le duo ; mademoiselle X*** chantant ses imprécations en haute-contre à son balcon; Roger murmurant sotio voce les dernières plaintes de l’agonie. Le soldat français est sensible, on le sait; la patrouille adopta le parti de l’opprimé, et voilà les cinq crosses de fusil attaquant la boutique de M. Fleurant, qui accourut en bonnet de nuit^ avec des lumières, des bandes, desbaumeset des lancettes ; il essaya de soulever le membre brisé, le blessé réitéra ses cris d’hurlubière.
— Laissez-moi 1 quelle torture ! je ne veux pas 1 Qu’on me reporte chez moi ! je me meurs !
Il en fit tant qu’on ne put s’assurer du fait, et qu’il attendrit même le cœur de l’apothicaire, et lui arracha cette phrase pleine de sentiment :
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— Pauvre jeune homme I c’est dommage, il est si bien mis !
Le patient étalait dans le ruisseau un de ses gilets d’or, une de ses chemises brodées, un habit neuf. Qui donc eût supposé qu’il était là pour son plaisir ! Après un conciliabule entre la force armée et le praticien charitable, on alla chercher une civière et un matelas; avec des précautions infinies on y déposa le malheureux, dont les douleurs eussent arraché des larmes à tout autre qu’à une barbare comme mademoiselle X***. Le cortège se mit en marche ; chaque pas était marqué par un gémissement. Enfin on arrive, on éveille le portier, tout épouvanté de cet accident, jurant qu’il l’avait prévu, et que cet étourneau devait finir ainsi. Les portes sont ouvertes; on entre, on s’approche de l’escalier; là, Roger fait un mouvement inattendu, saute à bas de son brancard, grimpe chez lui quatre à quatre, en jetant pour adieu aux spectateurs stupéfaits :
— Merci 1 le portier va vous donner à boire.
La garde resta immobile de surprise ; le portier, que l’expérience rendait prudent, les pria de détaler, parce qu’il avait envie de dormir, et n’obéit pas à l’ordre dangereux qu’il avait reçu. On ne parla que de cette plaisanterie pendant
BOGER DE BE4CVOIR.
quinze jours dans les postes et dans les théâtres de Paris. Voilà une des mille facettes des amours de Roger.
Les amours de Roger! quelle procession!
quelle danse macabre ! Qui se chargerait de les décrire! Excepté un, ils furent tous pris dans la joyeuse cohorte des plaisirs faciles ; il serait très-embarrassé lui-même d’en donner la liste. 11 a épousé plus tard une très-jolie et très-spirituelle femme ; ce fut la plus grande faute de leur vie à tous les deux.
Roger est essentiellement poète , c’est la qualité transcendante de son talent : il a fait le CUtcalur de Suinl-Georgcs , roman et pièce très-remarquables. Son esprit est une fusée perpétuelle ; il déraisonne de la façon la plus surprenante. Il boit du vin de Champagne qu’il dépense en causeries merveilleuses, pourvu que l’on n’y cherche pas le sens commun.
Je vous l’ai dit, il y a vingt ans de cela !
Il est certaines choses passées à l’état d’habitude, j’oserai dire rengaine. Ce mot bohème rend, mieux que tout autre, ma pensée; je vous demande pardon de l’employer, mais il est juste et j’en fais mon profit. Ainsi, lorsqu’on parle de Méry, deux phrases arrivent immédiatement à la suite l'une de l’autre :
— Qu’il a de l’esprit ! qu’il est amusant 1 — Il a toujours froid, il porte un manteau au mois de juillet.
Ceci décidé, on s’arrête. Il semble que ce charmant poète ne soit au monde que pour divertir ceux qui l’écoutent, ou bien pour se poser en excentrique devant la foule. Ce serait, à les entendre, un bouffon spirituel et gelé, voilà tout.
Et, cependant, combien ils se trompent! que d’observations à faire sur ce caractère multiple !
MÉRY
quelle étude intéressante! que d’originalité naturelle et non ch erchée !
Méry a tout à la fois les qualités et les défauts de ses pareils ; il a en outre un de ces cœurs pleins de tendresse et d’illusions que les déceptions ne corrigent point. Il restera jeune sous ce rapport jusqu’à la fin. Il ne le montre que le moins qu’il peut, ou plutôt il croit ne pas le montrer : les poètes sont beaucoup de la famille des autruches. Ainsi il assistera sans émotion apparente au départ d’un de ses amis, puis il ira attendre la voiture au coin de quelque ruelle écartée afin de la voir encore, et ses larmes couleront sans qu’il songe à les essuyer.
Ses amis, ce sont ses fétiches. Lui, si doux d’ordinaire, il devient un lion lorsqu’on les attaque ; il s’emporte, il se livre à sa fougue marseillaise, et Dieu sait les arguments qu’il trouve pour les défendre. Il met toutes colères dehors ; c’est un rude jouteur dans cette croisade ; il veut avoir- le dernier mot.
Méry est serviable jusqu’à la ténacité. Il y a mille traits de lui en ce genre qu’on ignore. Ainsi, voulant un jour prêter à quelqu’un l’ar-
MÉItV.
gent qu’il n'avait pas, il réclama une avance à un journal. Les bureaux étaient fermés, le caissier n’avait n’ autre clef que celle de sa caisse, et les garçons couraient les champs. Méry ne se laissa pas décourager pour si peu ; il fit dresser une échelle contre une fenêtre dans la cour, et le payeur, entraîné par ses prières, consentit à entrer par cette voie aérienne, après avoir cassé un carreau. L’escalade - accomplie, notre poète se sauve, heureux comme un homme qui sait obliger, et s’en va retrouver le patient à qui cet argent tombe dans la poche comme la manne dans le désert.
Son humeur est d’une égalité et d’une gaieté inaltérables. Il prend la vie comme elle vient, les hommes comme ils sont. Il n’a pas le côté rêveur et mélancolique de la poésie, à moins qu’il ne soit amoureux, ce qui lui arrive souvent; je devrais dire toujours. Alors il inonde de vers l’objet de sa flamme ; il en fait sur tout ce qui l’entoure. Il lui répète qu’il l’aime d’une si jolie façon et de tant de manières, qu’elle est obligée de le croire. D’abord, il est persuadé lui-même, ce qui est rare ; il ne ment pas à ses sentiments, et si la réflexion lui en démontre l’erreur, il s’empresse de chasser la réflexion. Il
a des boutades auxquelles on ne peut résister, et, bien qu’il ne ressemble pas précisément à l’Apollon du Belvédère, et qu’il n’ait pas, tant s’en faut, la tenue irréprochable du comte d’Orsay, il a eu, il doit avoir encore d’ éclatants succès près des femmes. 11 les séduit par les oreilles : ses chants les caressent et les endorment ; elles sont si charmées de l’entendre qu’elles oublient de le regarder.
Méry est original, je vous l’ai dit; il est enfant comme un écolier, il adore les espiègleries. Je ne mentionne que pour mémoire les enseignes décrochées, les réverbères cassés, farces élémentaires transmises de générations en générations; il en invente de plus nouvelles et dont l’exécution lui appartient. Ainsi, ayant invité de joyeux convives à dîner au cabaret, il les fît entrer dans une salle, et se déguisant en garçon, il servit des imbéciles à côté avec un sang-froid imperturbable. Il leur montrait les plats et les portait à ses amis qui les dévoraient, et les autres n’avaient que les restes, encore leur persuadait-il qu’ils devaient être parfaitement contents.
11 aime la bonne chère ; il est charmant à table quand il veut. 11 n’admet d’autre vin que
MÉRY
le vin de Bordeaux ; il est fort expert, et son palais a autant de délicatesse que sa pensée.
Son exactitude passe toute croyance. Chez lui, on sert le déjeuner et le dîner à l’heure précise, pas une minute avant ou après. Il n’attend personne, il ne s’attend pas lui-même. S’il n’est pas rentré, on sert nonobstant. Les plats restent le temps voulu pour les déguster; ensuite on les ôte, et, n’importe qui vienne, on ne mange plus. Tant pis pour le maître, tant pis pour les autres, ils s’en passeront ; la règle n’est jamais enfreinte.
Rien ne l’amuse comme de recevoir des lettres. Il s’en écrivait jadis pour avoir le plaisir d’envisager le facteur. Il parle quelquefois par énigmes et prend des airs mystérieux qui ressemblent à un mélodrame. De temps en temps il disparaît, on ne sait où il perche ; on l’aperçoit, le soir, rasant les murailles, enseveli dans ce fameux manteau, aussi fameux que l’héroïque redingote grise. Il semble ne voir personne et ne veut pas être interpellé. Ce sont les Tristes du poète, ce sont ses accès de misanthropie et de solitude. Il a toujours d’excellentes raison pour ces éclipses, de ces raisons
MÉRY
que l’on devine et que certaines gens transforment en arguments persécuteurs. Les nuages dissipés, il reparaît plus radieux qu’ auparavant. Sa verve pétille comme un feu d’artifice, il répare le temps perdu, et son esprit nous rend le double de ce qu’il nous a dérobé : il est trop honnête pour nous rien prendre.
Méry aime les animaux, les oiseaux en particulier, et parmi les oiseaux les serins de Canarie. Il en a eu longtemps un superbe qui s’appelait Jonas et qui n’avait pas les qualités du prophète ; on ne le faisait pas taire facilement. Il a chéri aussi une perruche, et un de ses récits désopilants est l’odyssée de cette perruche échappée de sa cage, s’en allant se jucher sur le clocher d’une vieille église ; les étonnements et les discours des hiboux à l’aspect d’un oiseau vert à bec recourbé comme le leur, chantant des chansons, disant des paroles, ne peuvent se raconter, il faut les entendre de la bouche de Méry : cela vaut toutes les farces du Palais-Royal, c’est à mourir de rire. Il a de ces récits que l’on payerait des sommes folles, si l’on pouvait les écrire. Sa conversation est un monologue ; il n’a besoin ni de réplique ni d’interruptions. Lorsque son auditoire lui
plaît, il arrive au sublime de la plaisanterie ; il fait des poëmes épiques plus magniiiques que ceux des Immortels. Je ne sais quel dieu s’empare de son cerveau et lui dicte des choses inconnues ; on l’écouterait des nuits entières sans fatigue et sans lassitude. La pantomime méridionale acccompagne l’improvisation; il change de voix suivant ses personnages, il imite tous les accents, en gardant l’accent marseillais, il joue une comédie sans entr’acte : c’est inouï, c’est fabuleux.
Un souverain devrait se l’attacher comme causeur pour se reposer des ennuis des affaires. Il n’est pas de soucis qui tiennent à cette gerbe d’étincelles, et je défie qu’on garde rancune à qui que ce soit après l’avoir écouté.
Son improvisation en vers est tout aussi extraordinaire pour le moins. C’est une facilité prodigieuse : il ne cherche pas, le vers arrive complet à ses lèvres ; il y arrive avec l’idée, contre l’habitude des improvisateurs qui n’en ont guère. Lors de l’apparition de Ponsard, on portait aux nues sa Lucrèce sans la connaître. Méry se trouvait un soir chez madame de Girardin ; il annonça qu’il allait la faire, lui, cette tragédie mixte, dont on s’évertuait à vanter te' mérite inédit, et qu’il en paraîtrait chaque jour
MÉRY
un acte dans le Globe. Il n’y manqua pas ; la pièce fut admirée et acceptée comme étant du débutant. Les académiciens se pâmèrent et la proclamèrent un chef-d’œuvre. La surprise fut grande lorsqu’on joua Lucrèce ; on n’y retrouva pas un seul vers de la première épreuve, et tout le Parnasse en glosa. Quant à Méry, il soutenait toujours que la Lucrèce imprimée était du Dauphinois, et qu’apparemment il l’avait recommencée.
Une autre fois, il fredonne d’avance l’opéra qu’Halévy va composer, il le devine, le sait tout entier et il le chante à sa manière. En musique, il n’admet que Mozart et Rossini ; hors de là, pas d’harmonie, pas d’expression. Il aime beaucoup la musique cependant, il y est fort sensible; sa nature nerveuse et impressionnable s’y laisse prendre volontiers ; c’est presque la seule chose dont il ne rit pas.
Il est joueur, et joueur malheureux ; il perd comme un grand seigneur, sans dépit ni colère. Il fait philosophiquement les petits paquets d’or de chacun et les distribue ; il semble que ce soient des dragées. Il recommence le même soir et il recommence à perdre, sachant d’arvance qu’il perdra. Qu’importe 1 il joue! Les
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passions sont ainsi ; on joue et on aime pour jouer et pour aimer. Les suites ne sont que des suites après tout, et la jouissance du moment est impérieuse. L’âpre bonheur de souffrir par ses passions satisfaites est le nec plus ultra des forces humaines ; tout le monde ne peut aller jusque-là.
Méry est paresseux comme Figaro, avec délices ; il s’étendrait au soleil des journées entières, et resterait à chauffer son âme à ses rayons. Lorsqu’il faut travailler, il se fait violence, et le travail s’improvise également. Ses romans, pleins d’adorables tableaux d’un sentiment si vrai et si élégant, sont écrits au courant de la plume avec la plus belle écriture du monde. La phrase coule d’elle-même, et l’image la suit. Il voit ce qu’il peint. En lisant la Floride , qui douterait que Méry a habité l’Inde, qu’il y a vécu des années ? et pourtant il n’y a jamais passé une heure ; il a deviné, il raconte. Dieu l’a certainement envoyé sur la terre pour conter.
Je ne saurais tout analyser dans cette existence de poète. Il dissimule ce que d’ordinaire chacun montre ; il a fait une part de sa vie que peu de gens connaissent. Il s’en va en bonne fortune où l’on entre le front levé, et trompe les
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amours éphémères pour les affections sérieuses. Cela ne ressemble à personne ; est-ce que les poètes, les vrais poètes, ressemblent à autre chose qu’à eux-mêmes ?
Méry n’a ni méchanceté, ni fiel, tout au plus des malices et des sarcasmes ; encore fautil qu’il soit bien excité. Sa critique est fine et pleine de sel attique ; s’il voulait s’y livrer, il occuperait une place brillante parmi les aristarques. Il est bienveillant, il sait combien un pauvre auteur se donne de peine pour écrire même un méchant livre ; il en tient compte, et plutôt que de désespérer un commençant, il serait capable de refaire son œuvre. Le cœur se retrouve partout.
Je ne puis résister au désir de mettre ici quelques vers de Méry, improvisés dans une promenade avec un de ses amis aux environs de Marseille. Ils sont tout à fait inédits, il ne se les rappelle peut-être plus. Je les ai dans mon portefeuille depuis des années, je les tiens de la première main, et personne que moi ne les a sans doute conservés. Us avaient parié de ne parler qu’en vers de trois syllabes tout le temps que durerait leur excursion, et voici ce qu’on a sauvé de cette avalanche poétique :
MÉRY
Vers le plane De ce val Va mon âne Sans rival ;
Sur la mousse Je trémousse Comme un mousse A cheval.
Beau platane,
Vieux curé,
En soutane.
Tonsuré,
Il s'approche De la roche Où la cloche Sonne en ré.
Je chemine Au hasard.
J'ai la mine D'un César.
Douce ivresse.
Tu caresses Ma paresse De lézard.
Comme c’est rimé ! qu’en dites-vous ?
CtTAKHI
N’est-il pas d’une témérité sans seconde d’esquisser le portrait d’un homme qui passe sa vie à faire la satire de son siècle, qui nous peint les uns après les autres avec une vérité si frappante que chacun reconnaît son voisin, n’osant pas se reconnaître soi-même ? Pourquoi ne peindrait-on pas les peintres? Celui-ci a l’esprit si bien fait qu’il ne se fâchera pas et, si je réussis, il sera le premier à m’applaudir. C’est qu’il n’est point ce que l'on suppose ; c’est qu’à côté de cette verve brillante, de cet emporte-pièce , il y a une grande justice et une grande bonté.
Gavarni ne s’appelle pas Gavarni ; peu importe quel est son nom : il porte celui de son pays, de ce beau coin des Pyrénées, où il est venu au monde et où ont vécu longtemps un père et une mère pour lesquels il fut un modèle de piété filiale. 11 a passé son enfance au milieu
GAVARNÎ.
des merveilles de la nature ; ses premiers regards ont rencontré les montagnes, les cascades, les immenses forêts ; il lui est resté cette habitude de réflexion que les montagnards contractent par la solitude et par l’éloignement de l’existence agitée des villes. Le caractère de Gavarni ne ressemble à aucun autre; c’est bien, dans toute la force du mot, un original. Il a beaucoup du humour anglais, et il y joint, chose singulière, l’esprit le plus véritablement -français, le plus réellement gaulois. Il résulte de ce mélange ce que vous savez, ce que nous avons tous vu : une merveilleuse facilité d’observation et une façon plus merveilleuse encore de la traduire, par le crayon et par la plume. On retrouve la substance d’un volume de moralités dans la légende d’un de ses dessins.
Il y a aussi dans notre peintre beaucoup du misanthrope, un peu du bourru bienfaisant. Il aime à vivre seul ; il est sauvage, parce qu’il a donné aux autres infiniment plus qu’il n’en a reçu ; parce que son cœur, froissé souvent, s’est replié sur lui-même et se ronge de souvenirs. Il reste des heures entières inoccupé en apparence, et la tête pleine des figures que son pinceau reproduira peut-être, car il en garde pour