C AV ARN T
lui la meilleure partie ; il ne montre pas tout ce qu’il pense.
Un des ennemis les plus acharnés de son bonheur est le découragement. Il y a des moments où il doute de tout, même de lui, où le dégoût, le mépris de la vie et de ses péripéties, l’emporte sur le reste. C’est alors qu’il fuit le monde, qu’il fuit ses amis, qu’il voudrait se fuir surtout ; il ne fait rien en ces instants pénibles, son portefeuille est fermé ; il serait incapable de trouver une idée, lui qui en a tant d’ordinaire. C’est une sorte d’engourdissement, de sommeil douloureux et sans rêves.
Il habite la campagne , si [toutefois Autenil peut s’appeler une campagne; il s’est formé une retraite où il n’admet presque personne, où il est caché comme le sage. L’amour est rayé de sa vie, il n’y croit plus. Croit-il même à l’amitié, croit-il à la gloire ? Il jette un coup d’œil glacé sur les choses d’ici-bas, il les juge amèrement , il n’en voit que les mauvais côtés : il est pourtant assez fort pour en rire.
Autrefois il riait franchement, aujourd’hui c’est du bout des lèvres ; il rit pour ne pas pleurer, car tout est décoloré dans son imagination
GAVARNI
Une grande douleur intime a dû passer par là. On ne le sait point, Gavarni a peu de confidents, s’il en a. Il est discret, il a la prudence du dédain, il n’ouvre pas son cœur au premier souffle d’une fausse tendresse.
Il parle peu, il écoute et il profite. Il forme son opinion sur les gens en les entendant, il les grave dans sa mémoire s’ils en valent la peine, et de ces observations il compose ensuite les tableaux qu’il nous offre, et dont la vérité est si frappante.
C’est un homme de relations douces, bien qu’un peu froides. Il a rapporté d’Angleterre une roideur qu’il n’avait pas étant plus jeune. Sa conversation a plus de profondeur que d’éclat aujourd’hui.41 avait de » unts drôles et des plaisanteries vives qu’il ne retrouve guère. Il est sérieux, à peine quelques fusées de gaieté viennent-elles percer ces nuages.
Son vrai triomphe, après ses dessins et leurs légendes, c’est sa correspondance. Ilécritcomme personne n’écrit, même les plus cités et les plus spirituels. Ses lettres sont semées de paillettes, elles étincellent Son style est concis, correct, piquant et d’une lucidité admirable. Il dit juste
GAVARNI
ce qu’il veut dire et pas davantage; on ne devine que ce qu’il laisse comprendre. Il est fin et délié, bien qu’il ne soit pas faux. Son habitude d’observation lui donne nne adresse extrême ; il ne se livre pas.
Il a fait plusieurs nouvelles, voire même des vers grands et petits. Sa manière n’est plus la même que dans ses lettres. Il est peu naturel, il cherche l’esprit qui se présente à lui si facilement, et quelquefois il devient obscur. J’ai vu néanmoins de charmantes pages, où la vérité des pensées l’emporte sur la forme légèrement prétentieuse.
On en devrait faire-un recueil, on y trouverait des éléments pour l’histoire de cette époque. Aucun auteur, depuis Balzac, ne l’a connue aussi bien que Gavarni. Il a tout vu, tout étudié dans l’échelle sociale, depuis le chiffonnier jusqu’à l’artiste, depuis la lorette jusqu’à la grande dame.
Il est philosophe et moraliste à sa façon :
sous ses épigrammes, il y a toujours un enseignement. Il ne se moque pas pour se moquer, mais pour instruire ; ce n’est pas un satirique, c’est un conseiller.
GAVARNI
Gavarni a le sentiment du beau en toutes choses ; il est artiste jusqu’à la pointe des cheveux. Son coup d’œil est aussi juste que son jugement est sain. On peut suivre ses avis, il comprend tout. Il n’est point railleur, il n’est point envieux ; les succès des autres ne le blessent point. Il a de l’insouciance et se préoccupe peu de ce qui ne le regarde pas. Il prendrait volontiers pour devise :
— « Qu’importe ! »
Cet amour de la solitude, de la retraite, qu’il pousse presque à la passion, fait entrer son talent dans une nouvelle phase. C’est une nuance, il est plus facile de la sentir que de l’exprimer. Lorsqu’on regarde attentivement un dessin de Gavarni, d’une apparence bouffonne et plaisante, je ne sais quelle mélancolie vous mord le cœur et glace le sourire commencé. On se prend à rêver d’abord, à réfléchir ensuite, on fait un retour sur soi-même, et sur ceux qui nous entourent, on se rappelle ce que l’on a vu, ce que l’on a entendu, et l’on dit involontairement :
— Comme c’est triste , mais comme c’est vrai!
On ne rencontre guère ce penseur au théà-
GAVÀRNU
tre çt dans les lieux publics; il a renoncé depuis longtemps aux soupers, aux joyeuses parties.
Son monde n’est plus le même. Il s’occupe de ses affaires par boutades. Il fait ses tournées dans les journaux ou chez les éditeurs, lorsque cela est nécessaire. Il y reste longtemps, il laisse caqueter, il fume dans un coin ; si on discute, il se tait, ou bien il lance une de ces phrases incisives qui prennent la corde et n’admettent pas de réplique ; ce sont les éclairs de la conversation ; ils illuminent tout.
Il aime ses amis et le prouve plus qu’il ne le montre, il a de la générosité ; il en a trop, selon certaines gens. Il s’abandonne à un laisseraller dont ses intérêts ontbeaucoup souffert. Assis sur le bord du fleuve, il voit couler les ondes, il voit passer les débris des naufrages, il voit rouler dans les flots les édifices détruits, les arbres déracinés, les fleurs arrachées, il voit ses propres épaves suivre le courant dévastateur; il s’émeut à peine, il n’étendrait plus la main pour ressaisir une branche qui surnage, qu'importe !
Ses goûts sont simples, bien qu’il aime le comfort et l’élégance ; il ne court après qui que
GAVARNÎ.
ce soit et n’a aucune vanité ; il a la conscience de sa valeur, sans se surfaire ; il se met à sa place; il sait qu’elle est haute, et il s’y trouve bien. Il rend volontiers des services, même à ceux qui n’ont pas le droit d’en réclamer ; il oblige avec intelligence et délicatesse, ce que tout le monde ne fait point. 11 est poli et bien élevé; il ne croit point qu’un homme ait besoin d’être insolent et hautain pour prouver qu’il a du mérite.
On lui reproche d’être fantasque, inégal et capricieux : c’est l’envers de son caractère, c’est une des conditions de son talent et de son esprit. Les originaux, et Gavarni est un original, je vous l’ai dit, les originaux, dis-je, ne font rien comme le vulgaire, leur instinct les porte à la contradiction, à la bizarrerie. La différence entre ceux qui cherchent à l’être et ceux qui le sont réellement est dans l'affectation ou dans le vrai. Il est facile de s’y reconnaître et si l’on doit beaucoup accorder aux uns, il ne faut rien passer aux autres. Tout ce qui est joué, tout ce qui est faux, repousse les natures droites.
Gavarni est paresseux, et pourtant le travail est pour lui un besoin. Ces dispositions se combattent et ont chacune leurs phases de triom-
GAVARNI
phe. 11 se repose tout à fait ou il ne .quitte pas ses crayons. Sa facilité est prodigieuse, il dessine aussi vite qu’il pense. En causant avec un ami, il improvise un petit chef-d’œuvre ; il n’en est point avare, il en donne volontiers. Un genre dans lequel il ne réussit pas, c’est le portrait. Il ne fait pas ressemblant, il voit en charge. Aussi n’en use-t-il guère. Personne ne se connaît mieux et ne se rend plus strictement justice.
La barbe a embelli son visage; lorsqu’on ne la portait point, il n’avait pas la même expression. Ce n’est pas une prétention chez lui, c’est du coup d’œil, c’est du goût. Il en a beaucoup, on n’en peut douter; il n’est pas nécessaire de le voir deux fois pour en être convaincu. Il raisonne admirablement, sur l’art en particulier ; ses théories et ses aperçus sont pleins de lumière.
On ne sait pas de cet homme tout ce que l’on apprend facilement sur les autres ; on le devine plutôt qu’on ne le connaît; c’est un modèle qui ne pose pas; il faut le peindre de souvenir, en indiquant les traits principaux. L’aspect change souvent ; ce qui était vrai hier ne le sera peut-être plus demain.
Tout est imprévu parce que tout est naturel :
c’est une silhouette sans ombre, c’est une ébauche prise à la volée. Qui ferait davantage ? Gavarni lui-même, avec son merveilleux pinceau, n’y réussirait peut-être pas.