LE VICOMTE ARTHUR
croire; c’est une imagination de bonne foi.
Cette faculté étrange de se présenter à soimême un mirage est généralement mal jugée ; on prend les convictions pour de la fausseté, on déguise les palais féeriquesen châteaux decartes, et l’on s’obstine à souffler dessus pour les renverser.
M. de la Guéronnière est homme de trèsbonne compagnie ; il en a conservé les traditions, qui s’effacent de plus en plus. Lorsqu’on le quitte, on est toujours satisfait de son accueil. 11 plaint les misères, et connaît les mots et les regards doublés d’espérances et de consolations; tant que dure la visite, il est tout occupé de son but ; le difficile est de parvenir jusqu’à lui; le difficile surtout est de laisser assez de traces dans son esprit ou dans son cœur pour qu’il se souvienne. 11 a tant de choses à faire, tant de gens à voir ! Il aime tant sa retraite peuplée de souvenirs, de projets, de chimères ! La vie n’est pas si longue qu’on y puisse tout ranger à la fois.
Le talent de M. de la Guéronnièreest incontestable ; c’est assurément un des publicistes les plus distingués, les plus prismatiques que nous ayons. Son style est clair, précis, élégant; il est à la hauteur de ses sujets, sans avoir lien d’ampoulé ni de prétentieux. C’est celui d’un homme
DE LA GÜÉRONNIÈRE 469
du inonde devenu homme d’État. Il a la faculté singulièred’ un raisonnement élastique ; il prouve avec la même facilité deux vérités opposées ; c’est en pareil cas que brille l’imagination fantaisiste dont je vous parlais tout à l’heure, cette imagination convaincue et qui dès lors arrive à convaincre les autres. Son prestige est tel, qu’ellen’a besoin d’aucune excuse, d’aucune explication ; on accepte parce qu’on est séduit, sauf à réfléchir ensuite.
Le vicomte Arthur a été longtemps satellite parmi les constellations de la voûte terrestre. 11 gravitait autour des astres ; le moment est arrivé où il brille de ses propres lumières, où son éclat est devenu personnel. C’est ordinairement une phase difficile ; il l’a traversée aussi heureusement que les premières.
Une des nuances les plus marquées du caractère de mon modèle est la défiance de lui-même, jointe à une grande hardiesse ; il a osé des choses inouïes, lui dont l’apparence est si timide. On disait autrefois d’un vieil ambassadeur deBaden, le bailli de Ferrette, qu’il était l’homme le plus courageux de l’Europe, parce qu’il ne craignait pas de se casser le cou en marchant avec des jambes aussi fluettes que les siennes. Cette même
170 LF. VICOMTÉ ARTHUR
phrase pourrait s’appliquer aux audacieux dont l’esprit les porte sur des bases si fragiles qu’on croirait à chaque instant les voir se briser. Ils n’ont que l’apparence dangereuse néanmoins, ils s’établissent à leur aise, sur le meilleur terrain ; ils ne tombent pas, justement parce qu’ils sont flexibles ; ils ondoient quelquefois, ils ne rompent jamais.
M. de la Guéronnière a passé la première partie de sa jeunesse à l’écart, renfermé dans sa famille, ne semblant pas supposer qu’on pût faire attention à lui, ayant toutes les curiosités, toutes les impatiences d’une nature riche et généreuse, d’une âme pleine de tendresse. Les femmes ont rarement la fantaisie de chercher le mérite qui se cache, elles acceptent celui qu’on leur présente tout fait ; elles choisissent ceux que d’autres ont choisis avant elles. Si la difficulté les irrite, le triomphe trop aisé les repousse. Il faut un cœur d’élite ou des vues profondes pour relever ceux qui se tiennent en arrière, qui regardent de loin ce qu’ils n’espèrent pas atteindre.
Les bonheurs et les succès de 3alon ont donc été longtemps ignorés de notre héros. Il n’y songeait point, ils étaient pour lui des illusions ;
Dt LA. GlÉItONNIKKE
il voyait dans ses songes des périls aux yeux de diamants qui s’enfuyaient. Il les suivait avec douleur, et revenait sur la terre, brusquement rejeté dans le sillon de l'habitude. Ces rêves se réalisèrent, la lice fut ouverte et parcourue brillamment ; les péripéties, les agitations inséparables des triomphes comme des défaites ne manquèrent point. Nous devons tout payer icibas, surtout les leçons de l’expérience. Quelque chères qu’elles soient, elles restent souvent inutiles, on les met au rebut, on les dédaigne, il il y faut pourtant revenir. Lorsque le désenchantement nous y force, nous arrivons tous à celte phrase inévitable :
— Ah! si j’avais su!
M. de la Guéronnière est constant dans ses amitiés ; aussi en a-t-il inspiré de véritables. Il aide volontiers ceux qui l’ont connu jadis; il ne dissimule pas ce qu’il doit aux influences du passé, il ne les regarde pas du haut de sa pyramide ; il se souvient enfin, sans avoir la petitesse des rancunes. On l’a souvent attaqué dans la presse, il n’a daigné ni se venger ni répondre. Ceci prouve de la grandeur ou de l’insouciance, peut-être l’une et l’autre. L’envie lui est inconnue, il rend justice à ses rivaux, ce qui lui est