AIR1AKDRE DUMAS PI A S
Le public aime les jeunes gloires, il les protège, il s’en occupe, il est prêt à leur accorder mille qualités aussi brillantes que leur talent, il s’informe de ce qu’elles sont, delà façon dont elles vivent ; chacun fait ses conjectures, d’après l’appréciation du livre qu’il a lu ou de la pièce qu'il a vu jouer. C’est un sujet de conversation perpétuelle pour ceux qui se représentent la célébrité comme une enceinte défendue, et qui regardent à travers les planches afin d’entrevoir ce pays inconnu. Alexandre Dumas fils est, à ce point de vue comme aux autres, un des favoris du public.
On a dévoré, dans les petits journaux, des détails sur son intérieur, sur Louise, sa servante, une espèce de Laforêt, disait-on. On sait qu’il habite une jolie maison rue de Boulogne, et, après avoir applaudi le Fiis nnlunl ou le
Demi-Monde , on se retire satisfait, en racontant à sa femme les faits et gestes de l’auteur.
Ce n’est pas ainsi que nous procéderons, si vous voulez bien le permettre : il y a plus et mieux à dire sur une des plus vastes intelligences de ces temps-ci. Alexandre est un type rare par la littérature qui court, on n’y trouverait pas son pareil. Il tient tout de lui et rien des autres ; il n’a même rien pris à son père que l’esprit, et encore leur esprit ne se ressemble que par un seul point : la spontanéité.
Tous les deux ont des mots étincelants, ces mots produisent un effet opposé. Le père éblouit, le fils pénètre. L’un est éclatant , l’autre est profond. On répète les mots de Dumas, on pense à ceux d’Alexandre. L’esprit du père est une aigrette de diamants à faire chatoyer au soleil, celui du fils est une de ces pierres gravées, renfermées dans un écrin, qu’on admire à. la loupe, dont chaque détail est sans prix. Il observe, il voit et il pense ; il fait des tableaux où la ressemblance est aussi remarquable que le coloris. Depuis Balzac, on n’avait rien vu d’aussi fouillé dans le cœur et dans les mœurs contemporaines. On l’accuse de ne nous montrer qu’un certain monde et de ne pas connaître le meilleur. Malheureusement, et ce n’est point un des moindres
ALEXANDRE DUMAS fllS 2»
travers de notre temps, ce certain monde est mêlé à tout. Il n’est pas un hôtel de l’aristocratie la plus haute et la plus sévère dont il n’ait franchi le seuil, en dépit des suisses, des scrupules et des douairières. Les jeunes gens et même les maris, hélas 1 ont des rapports si fréquents avec la bohème, qu’elle s’est inféodée à- la société.
Ces demoiselles connaissent les affaires et les relations des grandes maisons aussi bien que celles du quartier Bréda. Elles sont devenues le mobile des choses graves, ces vierges folles, et plus d’une famille est forcée de compter avecelles. Alexandre nous les a poétisées, j’en conviens. Sa Dame aux Camélias , cette délicieuse élégie, est la moins réelle de ses pièces, mais le Demi-Monde est parfait. C’est la nature prise sur le fait : Jes personnages vivent ; on mettrait volontiers leur nom au bas de leurs portraits. Il a enrichi la langue de cette locution : le demimonde, laquelle est ordinairement fort mal appliquée par ceux qui la répètent. On l’attribue à ce qui n’est pas le monde du tout; on oublie la ravissante définition des pêches à quinze sous, dépréciées seulement par une tache, et l’on veut nous faire payer aussi cher les pêches de la' fruitière dp coin.
Le talent et l’esprit de M. Dumas fils sont connus de tous, ses ennemis chicanent sur les mots ; quant au succès, il n’est pas contesté. Une autre question se présente à côté de celle-là et donne lieu à des discussions fréquentes : avec ce talent , avec cet esprit, Aléxandre a-t-il du cœur? Si vous écoutez les envieux , enchantés de mordre sur une réputation qui les contrarie, ils vous diront qu’il est égoïste ; si vous écoutez ses amis, ils vous diront qu’il est prudent. Ils vous prouveront qu’il sait donner à propos, qu’il va chercher les infortunes intéressantes et honorables pour les soulager. Ils vous diront que jamais un artiste ne s’est adressé à lui en vain, qu’il prévient leurs demandes et que, sans jouer au Mécène, il a aidé incognito des embarras qu’on n’avouait pas ; mais il ne prodigue pas ses services, et ne fait pas de sa maison un bureau de bienfaisance. 'Il n’a pas le laisser-aller généreux de son père, il sait refuser enfin, ce que celui-ci n’a jamais pu prendre sur lui.
Le fils a vu de près les ingratitudes, les déceptions, résultat inévitable d’une bonté facile, et comme il réfléchit beaucoup, comme il se souvient, il en a fait son profit. Les enfants des confiseurs et des pâtissiers ne sont pas gour-
mands; le fils d’Alexandre Dumas, boursier général de ceux qui ne rendent point, ne pouvait jeter au vent ses écus et son amitié. La réserve d’Alexandre est la conséquence de son éducation et des exemples qu’on lui a donnés. La vie de son père est pour lui un fanal planté sur l’abime.
Dumas fils «7 avant tout l'homme des devoirs, il les remplira tous, et ne restera pas en arrière de la moindre obligation; vous ne trouverez pas chez lui ce premier mouvement si chaud de Dumas ; il est froid en apparence, et peutêtre l’est-il devenu réellement, lorsque le premier feu des passions s’est éteint. Sa jeunesse, je dirais presque son adolescence, a été orageuse ; il en est revenu vite ; il a commencé à se ranger le jour où il a commencé sa fortune. Il a mûri en vingt-quatre heure?, sous le soleil du lustre et au bruit des applaudissements. C’est à présent un homme raisonnable et raisonnant, calculant son existence, ne faisant rien à la légère, analysant les gens et les choses, se gardant des surprises et des entraînements comme de la peste, et se garantissant des habitudes, même lorsqu’elles sent agréables et douces.
Il est homme d’honneur, il tient ses pro -
messes, qualité plus rare qu’on ne le croit* maintenant que les paroles solides ne sont plus les paroles d’honneur, mais les paroles de notaires. Il est sérieux , positif, il fait des économies, place ses fonds, s’inquiète du cours de la Bourse, et se prépare un avenir. Son rêve, on aura de la peine à le croire, c’est la vie de campagne. Il aspire déjà au repos et à la retraite, il donnerait ses couronnes les plus fleuries pour un joli château confortable, échenillé des ennuyeux et des parasites, avec un bon rapport, une chasse passable et une entière liberté.
On le marie dix fois par an, il n’y a point songé sérieusement, peut-être parce qu’on y a beaucoup songé pour lui. Je parierais qu’il ne se mariera pas. Il ne fera ni un mariage d’argent, ni un mariage d’amour, dans l’acception complète de ces mots. 11 n’épousera pas sans amour une iille sans biens, il voudra qu’on lui apporte ce qu’il apportera lui-même; il ne se vendra jamais ; en revanche, il est capable de faire la fortune d’une jeune personne dont la famille, la position, la beauté, le caractère surtout, lui conviendraient. Il n’ agira pas comme un autre homme en pareil cas, ce sera un empor^ tement. raisonné ; après avoir étudié son hé-
roine, s’il çroit être heureux avec elle, il l’épousera, en sachant parfaitement ce qu’il fait. Il lui dira loyalement ce qu’il est et ce qu’il pense , ce qu’il désire, ce qu’il attend d’elle, et si ce programme n’est pas aussi franchement adopté qu’il le présente, il se retirera sans reproches, je ne dirai pas sans regrets ; pourtant, à coup sûr, il ne le montrera pas.
Il n’est pas confiant, il a une médiocre opinion de l’espèce humaine, il cherche les raisons de ce qu’il voit. Il rend volontiers justice à ce qui est bien, il n’est point envieux, il est moqueur, parce qu’il est sceptique. Son ironie est profonde, elle ne rit pas, elle mord. Il a des amis qui, presque tous, l’aiment plus qu’ils n’en sont aimés. Son défaut est le désenchantement, si toutefois on peut appeler défaut le fruit amer dé l’expérience, cueilli trop vite.
Il est atteint de la maladie adhérente à sa génération, il ne croit qu’au plaisir et pas à l’amour. La passion, telle qu’on la comprenait il y a vingt-cinq ans, est l’objet perpétuel de ses épigrammes. Les femmes incomprises et échevelées ne trouveront chez lui aucune sympathie, il leur dirait volontiers quand elles pleurent:
— Qu’est-ce que cela prouve?
Assurément il leur prouvera qu'elles ont tort de pleurer, parce que cela rougit les yeux, et que, puisqu’on se console de tout, il vaut mieux s’épargner les frais inutiles du désespoir et se tenir pour consolée tout de suite.
Les chagrins d’amour n’empêcheront jamais Alexandre de dormir. Une maîtresse ne saurait prendre sur lui assez d’empire pour le déranger de savoie, il ne lui donnera quesesmomentsperdus; il ne la compromettra pas, si elle ne veut pas l’être ; mais si elle se soucie des propos, il est trop partisan du sans-gêne pour la contrarier.
Il est à sa place partout ; peut-être porte-t-il trop son individualité dans certains cercles, où on le voudrait plus soumis aux vieilles coututumes i il le sait et ne changera rien à ses manières, parce qu’il a la conscience de sa valeur. Il veut être une exception et s’imposer tel qu’il est, cependant il déteste qu’on le remarque, qu’on joue de son esprit et qu’on le montre en façon de bête curieuse. Il a des taquineries de tout cela et ferait volontiers un livre intitulé : Malheurs île la célébrité , de la fortune et de la gloire.
Il a de l’ordre, il n’est point avare. Tout est
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réglé chez lui : on y trouve ce qu’il faut sans prodigalité ; sa petite maison est un bijou. 11 sait choisir les meubles et les curiosités, il harmonise les objets et ne sacrifie pas le confort à l’élégance. On se chauffe bien, sa table est bien servie sans luxe. Il y a toujours place pour un ami ; il reçoit simplement et gracieusement. Il est reconnaissant quand on l’amuse; il vous sait gré de lui plaire. Il fait souvent valoir l’esprit des autres ; il écoute volontiers : c’est une étude ! 11 a la prétention de connaître à fond ceux qui l’entourent; si fin qu’il soit, il est encore trompé. Les grandes capacités sont presque toujours dupées par des sots, dont la spécialité est le soin de leurs intérêts.
Il travaille ses pièces jusqu’à l’excès, il les refait même tout entières, acte par acte, scène par scène; on sent ce travail, et cela lui nuit aux yeux de certaines gens. li se peut qu’il les rende moins bonnes, il oublie trop que le mieux est f ennemi du bien. Il reste des heures sans parler, tout seul ou avec du monde. On croirait qu’il rêve, il réfléchit. Le rêve c’est l’idéal, la réflexion c’est le vrai, et le propre du caractère comme du talent d’Alexandre, c’est d’être vrai avant tout. Il ne daigne pas mentir, le mensonge lui déplaît, et il n’estime pas assez lea
hommes pour prendre la peine de les tromper, les.femmes encore moins. Il a d’excellents procédés pour celles qui savent se retirer à propos, il leur est franchement bienveillant. Au total, si j’étais femme, je l’aimerais mieux pour ami que pour amant, et je commencerais tout de suite par où elles finissent.
Il est heureux, tout lui réussit. Bien qu’il ait beaucoup souffert dans le commencement de sa vie, cette souffrance même a été le principe de son bonheur. Elle lui a appris l’existence à un âge où les autres jouent au cerceau. C’est à cette souffrance qu’il doit sa tranquillité d’aujourd’hui. Il n’a rien oublié; il puise dans ce passé douloureux des armes pour combattre l’avenir et surtout des préservatifs contre les ennemis de son repos. Ainsi, pour lui, les pires destins engendrent de beaux jours ; c’est rare. Vous verrez où il parviendra et comme il arrangera son nid pour que rien ne l’y blesse, pour que rien n’y manque et que tout soit à sa place.
En ses heureuses mains le cuivre devient or.
S’il désire une chose, elle arrive; s'il s’intéresse à une ^flaire, elle réussit. Il a peu de sou-
AtElANDftÉ DUMAS Fît* 8?
haits à former, Dieu lui accorde tout. 11 est jeune, il a une santé splendide, il a suffisamment de beauté pour quelle ne nuise pas à son esprit; il a le savoir-faire et le savoir-dire ; il ne lui manque pas même des ennemis. On s’est d’abord servi de lui comme d’une massue, pour démolir son père; on l’a porté aux nues, espérant qu’il en tomberait tout sbul. A présent qu’il s’y trouve bien et qu’il persiste à y rester, on cherche à le jeter à bas. On lui ên veut de sa réussite. Les taupes ne sont pas mortes depuis le temps d’Aristophane ; elles travaillent constamment. Elles n’ont pas d’yeux et ne permettent pas que la lumière se fasse. Que gagnerions-nous à les combattre ? Il en restera toujours.
Au total, Alexandre est une nature aussi complète qu’il est donné à notre imperfection de l’être. Il laissera le rare exemple d’un homme supérieur que le sort et les hommes ne persécutent pas. Ce ne sera point un martyr de l’art, il ne payera point ses triomphes, il faut que cela arrive quelquefois ainsi , ne fût-ce que pour encourager ceux qui débutent. Je ne leur conseille pas de s’y fier.
IULES BARBET D’itUBETILLV
Barbey d’Aurevilly est devenu une actualité, grâce au Pays et aux journaux qui se sont constitués ses adversaires. Il écrivait depuis vingt ans des livres sérieux ou frivoles, des critiques littéraires, et presque personne ne s’en occupait ; la lumière était sous le boisseau, elle est découverte et chacun la voit. Elle n’est pourtant ni plus ni moins brillante : c’est le même homme, c’est le même talent, ce sont les mêmes défauts et les mêmes qualités. Tant il est vrai que nous avons notre heure pour toutes choses, il ne s’agit que de l’attendre, elle est marquée d’avance, elle doit venir.
M. d’Aurevilly est une étrange figure à peindre ; il faut le bien connaître pour oser l’entreprendre : des contrastes frappants se rencontrent chez lui ; quand on le regarde de profil, il ne ressemble point à ce qu’il était tout à
40 JULES BARBEY d'àUREVILLY l’heure quand on le regardait de face. Il est plus qu’original, il est bizarre. C’est en même temps un philosophe et un étourdi ; c’est un ascète et un épicurien ; c’est un moine et un courtisan de femmes ; c’est un penseur et un esprit léger. Il est sévère, il est ironique, il est bon, il est facile, il est exclusif, il est doux, il est emporté, non pas à ses heures, mais dans le même moment, tout à la fois. Il vous conduira, sans transition, du sublime au ridicule. Émerveillé de son savoir prodigieux, de son éloquence passionnée, après avoir causé quelques instants avec lui, votre étonnement ne peut se rendre à l’aspect de cet homme descendu des hauteurs éthérées, où vous avez peine à le Suivre ; vous le Voyez, dis-je, tirant de sa poche un petit miroir, arrangeant ses moustaches, se faisant des mines, et semblant convaincu qu’une des quatre fins de l’homme est de se regarder dans une glace et de se trouver joli garçon.
Ce caméléon porte dans son cerveau, une bibliothèque inépuisable. Parlez-lui de l’histoire, il la sait dans ses détails les plus secrets et les plus étendus. Parlez-lui philosophie, sciences, religion, littérature, théâtres, géographie, métaphysique, ce que vous voudrez, il vous répondra et dans quels termes I
JULES BARBEY D’AUREVILLY il
Quelle conversation que la sienne ! Je n’en connais pas de plus complète, elle réunit tout. 11 est profond et il est gai, il l’est jusqu’à l’excès, pour peu que vous lui donniez la réplique. Vous pouvez le voir longtemps, si vous êtes superficiel, sans vous douter de ce que renferment cette tête et cette mémoire. Il vous servira selon votre goût, vous n’aurez de lui que des folies et des épigrammes. Il possède au suprême degré l’art de railler les gens sans qu’ils s’en doutent ou qu’ils aient le droit de s’en fâcher. Il débitera une parade aussi sérieusement qu’un sermon de Bourdaloue, qu’il sait par cœur, et si sa mémoire lui fait défaut, il y suppléera de son chef ; vous ne vous en apercevrez pas, à moins d’avoir le livre sous les yeux.
D’Aurevilly a écrit bien des choses qu’on a peu lues, et où se retrouve son mâle et vigoureux talent, la puissance de sa raison, son style inégal, affecté, ou du moins qui semble l’être. Il a des pages magnifiques, il a des peintures saisissantes et je ne sais quel reflet sinistre qui étonne et qui intéresse.
Il a fait les Prophètes du passé, étude consciencieuse et hardie de plusieurs moralistes et penseurs. Il l’a faite à son point de vue d’auourd’hui.
lia souvent changé d’opinion. Son début a été un vif enthousiasme pour les idées républicaines ; enthousiasme de jeunesse, que la réflexion a éteint et qui s’est transformé, sans tran* sition, en un légitimisme très-ardent. La vieille cause de la royauté n’avait guère, dans les organes de son parti, d’aussi solide jouteur. 11 a traversé ainsi le règne de Louis-Philippe et les commencements de nos fluctuations depuis 48.
Un beau matin, et tout à coup, une troisième transformation s’est opérée, le papillon est sorti de la chrysalide, armé d’une cuirasse et d’un cimier, arborant le drapeau napoléonien, aussi haut et aussi ferme que les lis de France et les couleurs de 89, tout cela sans changer ses convictions. C’est que M. d’Aurevilly appartient au parti catholique et ultramontain. Ce parti fait abstraction des personnes et ne s’occupe que des idées. Peu importe qui règne, pourvu que quelqu'un règne et que ce quelqu’un suive la voie orthodoxe. Ce parti veut exclusivement la religion et l’autorité. Il devient ainsi conséquent avec lui-même, il échappe aux reproches du vulgaire, qui ne comprend pas ces métamorphoses et il étend son aile protectrice sur les néophytes dont le zèle et l’admiration le divinisent.
Après les Prophètes du passé , d’Aurevilly a éçrit cette Vieille M adresse, avec laquelle on le lapide maintenant et qui n’en est pas moins un des livres les mieux composés, que je connaisse. Les tableaux en sont un peu vifs, j’en conviens, ils le sont moins néanmoins qu’un pareil sujet ne le comporte, et nous avons mille romans que tout le monde lit, sur lesquels on ne jette pas l’eau bénite, et où la griffe du diable est plus réellement empreinte. Ce qu’il y a de remarquable dans cet ouvrage, ce sont les vérités qu’il renferme et les magnificences de style qui s’y rencontrent. Vellini est vraie, comme Leone Leoni, dont elle est la contrepartie. Qui de nous n’a pas rencontré .de ces amours que rien ne peut éteindre, comme rien ne peut les justifier, et qui, pareilles à la fatalité antique, semblent des châtiments envoyés à des cœurs ingrats ?
Si M. d’Aurevilly ne prêchait pas l’intolérance, on n’eût pas évoqué cette Vieille Maitresse, et il n’eût point fait paraître une seconde édition. A force de la critiquer, on a donné envie de la connaître, et l’auteur n’a pu qu’y gagner, littéralement parlant, surtout. Une autre composition de lui est plus oubliée sans le mériter davantage: c’est l’Abbé de la
Croix- Jugan. Il y a dans ces deux volumes des pages splendides. Le talent de M. d’Aurevilly est incontestable, et il ne sera jamais populaire ; la seule raison est qu’on ne le comprend pas; je vous l’ai dit: il manque de naturel.
Cette affectation domine en tout ce qu’il fait Sa voix, son geste, sont emphatiques; il n’entre pas dans un salon, il ne dit pas bonjour comme tout le monde et il s’habille comme personne. C’est une de ces excentricités, un de ces travers inexplicables chez un homme aussi supérieur.
Il avait d’abord adopté un immense manteau dont il se drapait à l’espagnole ; il ne lui manquait qu’une guitare ou une carabine; il ressemblait autant à un Jean Sbogar qu’à un amoureux. Il pouvait chanter la séguedille ou attendre les gens sur la grande route. Son chapeau baissé sur ses yeux, son visage pâle, ses longues moustaches, son nez en bec d’aigle, tout cela sentait le roman d’une lieue. Il s’en lassa, et enfanta une autre manière. Il se mit à pincer sa taille, à porter des bottes qui le serraient autant que des brodequins de torture, et des manchettes retroussées jusqu’au coude. Son feutre ne cachait plus ses traits, il était posé sur l’oreille, et ses cheveux retombaient sur son cou,
J CLES BaKBEY d’aLUEYILLY ,45
parfaitement dégagé dans un col rabattu et une petite cravate basse. Gomme tout le monde avait des paletots-sacs et de grands cols, il fit événement Les suivants de la mode n’osèrent plus le saluer dans la rue. Ses amis ne lui ménagèrent pas les conseils, et on ne lui laissa pas ignorer l’effet produit par cette exhibition de hanches et de tournure plus qu’extraordinaires.
Il n’en fit que rire; il se trouvait bien aise; il se plaisait à lui-même, il n’en fallait pas davantage pour le contenter. Il persista donc et il persiste dans un autre genre. Ces habits singuliers sont-ils pour lui la queue du chien d’Alcibiade? ou bien a-t-il si bonne opinion de luimême qu’il croie son goût supérieur à celui des autres?
Barbey d’Aurevilly a fait école; ainsi que cela arrive toujours en pareil cas, les imitations sont loin du modèle.
Les uns ont copié son style emberlificoté , ils en sont arrivés au pathos et au galimatias. Nous avons dans la littérature cinq ou six jeunes gens, qui paraissaient chaque matin autrefois à son lever, qui l’écoutaient, qui buvaient ses paroles et les enregistraient pour s’en servir au besoin. Ceux-là ont grandi depuis, ils ont con-
46 JULES BARBEY D’AUREVILLY quis des positions, mais leur premier maître a laissé sa marque sur leur esprit ; ils ne songent plus à le copier, ils l’ont si bien imité autrefois, qu’ils ne peuvent plus s’en guérir. C’est un mal incurable.
D’autres se sont bornés à prendre à M. d’Aurevilly sa cravate et ses cols de chemise. Il y a toute une bande de mirmidons, dénudés comme des vautours, prenant des airs et croyant à leur importance, parce qu’on les regarde. La vanité est aussi immense dans un petit-maltre infatué que dans un homme de talent qui se fourvoie.
Notre héros a des théories et des principes tout à fait à part en amour. Il n’aime pas les jolies femmes ; la beauté régulière ou même la grâce ne disent rien à ce goût quintessencié. Il s’est créé un type de femmes, et toutes celles qu’il a aimées ressemblent, de près ou de loin, à ce type.
Ce n’est assurément ni celui de la Vénus de Mêdicis , ni celui des statues de Pradier. Il adore les nez relevés, les pommettes saillantes et les grandes bouches. Il adore surtout les scélérates, celles qui le font donner au diable cent fois par jour. Ne lui parlez pas d’une maîtresse bonne, tendre, dévouée, il n’en a que faire, cela n’occupe pas assez l’imagination; un fleuve
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tranquille, coulant entre deux rives fleuries, ne sera jamais pour lui que de l’eau ; un torrent impétueux détruisant tout sur ses bords, roulant dans ses ondes des rochers, des arbres déracinés, attirera son regard et son intérêt. La douleur lui semble l’aiguillon de la vie.
D’Aurevilly a eu, comme Raphaël, plusieurs manières, je vous parle ici de la seconde. Quant à la troisième, elle est grave, sérieuse, sévère, 11 ne songe plus aujourd’hui à la terre que pour fustiger les travers des hommes;, il tient en grand mépris les futilités de ce monde et ne rêve qu’aux joies infinies permises dans l’autre à ceux qui sauront les gagner. Il est sur la brèche et combat plume en main les jolies idoles qu’il encensa jadis. Son talent a pris une teinte uniforme et nuisible ; il n’a plus de ces joyeux éclairs qui le plaçaient le premier entre tous les causeurs. Je ne saurais trop le répéter, et c’est là sa supériorité réelle sur ses rivaux, on ne cause plus comme cela. Quel délicieux convive ! Il semait des paillettes autour de lui, il savait tirer parti d’un sot, il lui prêtait de son esprit, il en tirait des saillies, il lui faisait dire mille choses auxquelles l’autre n’eût pas pensé et le renvoyait transporté de lui-même, ne se reconnaissant plus et demandant à voir chaque jour
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cet homme merveilleux qui donnait si généreusement ce qu’il avait de trop sans rien perdre néanmoins.
Cet esprit est un tremplin, il fait rebondir tout ce qui le frappe. U se montre encore çàet là par quelques carreaux de la grille qui le cache. On ne saurait l’étouffer tout à fait, grâce à Dieu ! Quel dommage si nous le perdions sans retour et s’il ne nous restait pas l’espoir d’une quatrième manière où il brillera plus éclatant que jamais !
H. BE MI1T-«IW«n
Je ne sais quel auteur a dit que, pour écrire sur une beauté à la mode, il lui faudrait une plume de colibri, trempée dans de l’ambroisie*. Je me servirais volontiers de cette plume pour le portrait que je vais tracer aujourd’hui. Il ne s’agit pas de peu de chose, en effet; nous nous adressons à la quintessence de l’élégance et de la distinction, à un gentilhomme de la vieille roche, égaré dans ce siècle, qui n’est pas fait pour lui et pour lequel il n’est pas fait non plus. M. de Saint-Georges a cent ans de trop sur la tête. Placez-le en 1758, et vous aurez un des plus charmants courtisans de l’GEil-de-Bœuf, un poète agréable des théâtres de madame de Pompadour et de Sainte-Assise, vous aurez un de ces hommes d’autrefois, pour qui l’honneur était le premier mobile, dont la parole était sûre et fidèle comme l’acier. Il y a dans ce ca-
ractère mille nuances et des couleurs bien tranchées ; les nuances, je ne sais pourquoi, frappent davantage que les couleurs. De ces nuances l’opinion stupide et abusée a formé un kaléidoscope à son usage, qui ne ressemble à rien. Que n’a-t-on pas dit sur l’écrivain qui nous occupe ? que n’a-t-on pas imaginé ? Pour quelques traits vraisemblables, combien ne lui a-t-on pas prêté d’exagérations, et, tranchons le mot, de ridicules? N’est pas ridicule qui veut à ce prix-là.
N’a pas qui veut des avantages physiques qui résistent au temps et aux orages de la vie.
N’a pas qui veut un esprit assez triomphant pour se faire jouer toute l’année sur nos premiers théâtres.
N’a pas qui veut des manières et une éducation de grand seigneur.
Ces travers tant reprochés à M. de Saint- Georges seraient des qualités dans un autre monde que le nôtre. A présent ce sont des anomalies, des anachronismes ; c’est une satire des façons actuelles, il faut bien qu’on en glose. Les hommes sont débraillés, ils s’habillent comme des cochers en goguette, ils parlent chevaux, ils voient, ils entendent chevaux ; si l’on n’est pas centaure, , on n’est pas digne
d’être nommé. Yoilà pour la fashion. Prenez la partie de la société qui s’intitule elle-même intelligente, c’est pis encore ; on ne parle pas cheval, on parle argot. Le grand mérite, c’est de ressembler le moins possible à ces bourgeois, dont on se moque du matin .au soir, et qui ont du bon, néanmoins. Pourvu qu’on boive un nombre respectable de choppes, pourvu qu’on jauge sa boîte de cigares en un temps donné, pourvu qu’on coure les demoiselles et qu’on se tienne à la hauteur de leur distinction, on est complet. Quant à la petite bagatelle de la propreté, de la politesse, clu savoir-vivre, à quoi bon tout cela? Pourquoi se gêner? Pourquoi traiter les femmes autrement que ses camarades, quand on a obtenu d’elles ce qu’on les croit susceptibles de donner, ou qu’on n’en veut rien obtenir du tout? Bah ! la vie est comme le Panthéon de Nadar : chacun défile à son tour, chacun fait la grimace qui lui semble agréable, et quand on a passé : qu’importe! Nous avons créé la philosophie d’estaminet, qui n’a rien de commun avec la philosophie de cabaret de nos grands-pères, celle-là au moins pétillait d’esprit et de gaieté. La nôtre n’est que le mépris de ce qui est bien, et ses saillies sont du commérage.
Au milieu de ce monde, M. de Saint-Georges
fait tache, tous le comprendrez : M. de Saint- Georges pommadé, parfumé, tiré à quatre épingles ; M. de Saint-Georges qui sait se présenter dans un salon, qui ne salue pas en magot à ressorts ; M. de Saint-Georges rendant à chacun ce qu’il doit. Il est affecté, dit-on, il ne le paraîtrait pas si les autres n’eussent pas jeté les convenances aux orties. Il a de l’esprit de bonne compagnie, il a le talent du savoir dire, il conte bien, il écrit de très-jolis billets. C’est un petit-maître attardé, en un mot.
Tout ce qui l’entoure lui ressemble. Sa maison est propre, parfumée, élégante. Son appartement, riche et bien orné n’est peut-être pas irréprochable. Les couleurs sont tranchées et un peu criardes ; mais tout y est confortable, tout y respire l’aisance, tout y est cossu. Son lit a des rideaux garnis de dentelles, comme celui d’une jolie femme ; sa toilette ressemble & celle d’une marquise du bon temps ; les essences, les saveurs, les pâtes de tous les pays s’y rencontrent et ont leur place marquée : c’est un bouquet. Quand il en sort, pn le sent longtemps avant de le voir.
M. de Saint-Georges n’a plus vingt ans, tant pis pour ceux qui s’en aperçoivent ! c’est qu’ils y mettent de l’obstination. En philosophie ai-
mabte il fait tout pour le faire oublier aux autres et pour l’oublier lui-même. C’est le plus sage et le meilleur parti. Sa vie est réglée comme doit l’être celle d’un homme qui se respecte beaucoup et qui veut être respecté. Il va dans le monde. Il a des relations dans tous les cercles, il est en* même temps recherché dans la société et chez les artistes ; ses amis lui restent parce qu’ils l’estiment, et parce que personne mieux que lui ne sait plaindre ceux qui souffrent. Il a des paroles et des regards qui consolent et qui promettent; ce sont les regards qui promettent , je tiens à être clair avant tout. M. de Saint-Georges ne ment jamais que dans ses pièces.
Il reçoit beaucoup de visites : la matinée est prise par les répétitions, l’après-midi par les collaborateurs, puis les demandeurs de billets, pour lesquels il est très-généreux ; les quémandeurs de rôles, les chanteurs enroués, les danseuses aspirantes et les premiers sujets. Il accueille les solliciteurs, les connaissances et les importuns avec la même courtoisie. Il est affable; on aime à le regarder; son visage plait, l’expression en est douce et animée en même temps. Son costumede chambre est ouaté comme sa vie. Rien ne blesse dans ce qui le touche et
dans ce qu’il fait. Il est bienveillant, il encourage les timides. On l’accuse d’avoir une opinion exagérée de lui-mème et de ce qu’il fait. Si cela est, au moins se sert-il de cette vanité pour être utile aux autres et les protéger. Cette protection n’est point de, celles qui humilient, mais de celles qui appuient, mais de celles qui relèvent. Ce mériteestrare ; rien de plus difficile que de savoir protéger.
Quelques-uns prétendent que l’ Opéra-Comique a un peu déteint sur le gentilhomme ; Comment? pourquoi? je ne saurais vous le dire ; c’est, pour mon compte, un reproche que je ne' lui ferais point. Jamais M. de Saint-Georges ne s’est mêlé à aucuns tripotages dramatiques ; il a toujours pris la chose de haut, même lorsqu’il était intéressé pécuniairement dans un théâtre. Et à ce sujet, justice pleine et entière doit lui être rendue. Directeur de l’Opéra-Comique, à Fépoque où l’on jouait dans la salle Ventadour, l’administration fit de mauvaises affaires, non par sa faute, mais par celle des événements. Il avait un ou deux collègues, il prit le malheur pour lui, tout fut payé jusqu’au dernier sou. Sa fortune personnelle y passa; il fut ruiné au' point de ne pas conserver le nécessaire. Dans le temps
où nous vivons, bien peu de gens peuvent arborer fière devise :
« Tout est perdu, fors l'honneur. »
M. de Saint-Georges se souvint du nom qu’il porte, il ne voulut permettre à personne de lui jeter une souillure ; il se sacrifia, et, léger comme un étudiant qui commence, il se mit à travailler sans relâche, il a réussi, tant mieux ! Dieu et les hommes ont fait leur devoir en cette circonstance, nul n’avait plus de droits que lui au succès. Il gagne beaucoup d’argent, tant mieux encore! il est digne d’être millionnaire. Un honnête homme qui parvient dédommage de vingt fripons qui triomphent. Cet argent qu’il a conquis, il y tient et ne le dépense pas à tort et à travers, et nul ne saurait l’en blâmer.
Il se crée une fortune pour quand la bise sera venue, comme la fourmi. En homme prévoyant, il a étudié la morale de cette fable, lui qui vit au milieu des cigales de tous les genres. Lorsqu’il traite, rien n’y manque. Ses soirées se composent d’éléments hétérogènes, on y voit un échantillon de plusienrs mondes, il fait trèsbien les honneurs de chez lui. Son talent pour la prestidigitation lui ferait trouver une
ressource si les théâtres s’écroulaient. 11 est d’une adresse merveilleuse, il excelle à blaguer le public pour le distraire de ses ficelles , il relève ses manches avec un geste tout gracieux, et les Hamilton, les Robert Houdin n’auraient rien à lui apprendre. On s’amuse infiniment chez lui lorsqu’il accorde ce spectacle. Il a de très-bonne musique, cela se comprend, les artistes sont heureux de lui être agréables.
M. de Saint-Georges a des amis ; je vous l’ai dit tout à l’heure, s’il protège les autres, il a aussi l’art de se faire protéger. Adroit, fin limier, il ne risque pas de fausses démarches et sait arriver à propos. Il est très-choyé dans les cours étrangères, les rois sont ses correspondants, sa boutonnière et sa cravate s’émaillent de décorations gagnées à la pointe de la plume.
Il en est fier et les porte volontiers, cela fait bien sur un habit noir. L’auteur de la Magicienne est toujours habillé le soir; il ne se présenterait pas à l’Opéra ou chez une femme en négligé; il a les bonnes traditions. n déteste le cigare, ne fume jamais et n’autorise personne à fumer chez lui. Quand on entre dans ce sanctuaire, on se croirait dans un bosquet de roses et d’héliotropes ; de bonne foi.
M. SE SAINÏ-GEORGES
Cela ne vaut-il pas mieux? Pourquoi critiquer ce goût et s’obstiner à imposer les nôtres? Nous nous roulons dans le Maryland, laissons nos voisins respirer les tubéreuses. Nous voulons la liberté pour nous et nous la refusons aux autres, cela u’est ni conséquent ni loyal.
M. de Saint-Georges n’entend pas l’amour à notre façon d’à présent. Il a toujours placé les siennes de manière à ce qu’il ne soit pas permis d’en parler. Malgré la position spéciale qu’il occupe, on ne lui a jamais prêté la moindre bonne fortune au théâtre, jamais le moindre scandale ne s’est attaché à son nom. Je ne dis pas qu’il n’ait point été favorisé et plus que d’autres qui le crient sur les toits. Peut-être son Valet de chambre pourrait-il déployer une liste aussi longue que celle de don Juan, si toutefois son valet de chambre était dans sa confidence, ce dont je doute.
La discrétion faisait jadis partie de l’éducation d’un homme de bonne compagie, et M. de Saint-Georges a été trop bien élevé pour que cette vertu ne fût pas chez lui la première de toutes. J’ai dit vertu , et je le maintiens. Si l’on calculait les malheurs, les fautes, les bouleversements arrivés par suite des indiscrétions, on
rangerait la qualité opposée dans le nombre des vertus cardinales.
Je ne puis donc parler que par suppositions, par à peu près, des fastes de la galanterie de mon héros. Je sais seulement qu’il a montré beaucoup de cœur et de dévouement dans différentes circonstances; je sais qu’il a été adoré, .je sais que, si on racontait le roman intime de cette brillante existence, on y trouverait des pages d’un intérêt saisissant et qui feraient répandre des larmes à nos belles lectrices. Il n’est pas permis d’en dire davantage; on ne voit que ce qui se montre, et si le caractère, les œuvres des poètes appartiennent au public, empressé de les connaître, leur vie privée ne peut être crochetée que par des pamphlétaires, lorsque, comme M. de Saint-Georges, ils ont le bon esprit de faire deux parts d’eux-mêmes, celle qu’ils livrent et celle qu’ils conservent : ordinairement celle-là est la meilleure.
* M. de Saint-Georges a fait beaucoup de pièces; il réussit à l’Opéra et aux autres théâtres lyriques; ses ballets sont cités. Parmi les libretti qu’il a mis au jour, les plus jolis sont certainement ( Eclair , C Ambassadrice et les Mousquetaires de la reine , bien que les reines n’aient
m. de saint-Georges sâ
jamais eu de mousquetaires ; mais pour chanter on n’y regarde pas de si près. Il a.'fait une pièce intitulée Ludovic, qu’ou ne joue plus, et qui est un chef-d’œuvre d’esprit et de sentiment. Il est heureux dans le choix de ses musiciens. Presque toutes les partitions de ses poèmes sont charmantes. Il s’entend merveilleusement à la coupe des airs etdes duos. lia souvent des couplets délicieux. La plupart du temps on ne les entend pas. Les artistes diraient n’importe quoi sur leurs roulades ou leurs adagio, que nous ne nous en douterions guère. On sait l’histoire de Sophie Arnould, ayant parié avec le duc de Lauraguais que, dans Iphigénie, en présence du roi et de la cour, elle chanterait à pleine voix, en réponse à ces paroles de sa confidente :
Rassurez-vous, belle princesse,
Achille sera votre époux.
Elle paria donc de chanter et de recommencer par deux fois, sans que personne s’en doutât, une petit phrase incidente, dont le dernier mot rime avec époux et indiquant que cela lui était très-égal; je ne me permettrais pas de la répéter, surtout en présence.de celui dont nous nous occupons.
M. DË â.UNÏ-CEOHdËS
Au total, M. de Saint-Georges est parfaitement sympathique à ceux qui demandent à un homme des qualités supérieures, une tenue irréprochable et le respect de lui-même. Ses cheveux toujours et légitimement noirs, ses gants sans tache, ses chemises étincelantes, font aboyer les roquets littéraires; laissons-les dire et prenonsle bon, l’excellent, partout où nous le rencontrons. D’ailleurs, entre l’excès de l’un et l’excès des autres, le choix est facile : je préfère l'exagération de l’ess-bouquet à celle du bouquet de ces messieurs.
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Bien que je n’aie pas le projet de placer dans cette galerie aucun portrait féminin, par des raisons qu’il est facile de comprendre, je ne puis me refuser la satislaction de parler du plus grand écrivain de notre époque. Son sexe disparait devant sa célébrité : une étude sur George Sand intéressera tout le monde. " C’est une grande figure dans l’histoire de ce temps-ci, c’est un caractère diversement compris et presque toujours mal jugé. L’envie et la passion faussent le point de vue, et pour peindre une personnalité de cette importance, il faut se dégager de toutes préventions, il faut se placer impartialement devant elle et écrire ce que l’on voit.
George Sand est petite, elle est maintenant
GEORGES SAND
un peu engraissée. Ses pieds et ses mains sont des merveilles. Elle est encore presque aussi belle qu’ autrefois. Son front, ses yeux surtout, ont conservé leur éclat et leur régularité. L’expression habituelle de son visage est la rêverie; elle ne frappe pas au premier abord; plus on la voit, plus elle plaît. Elle a, quand elle le veut, l’air d’une fort grande dame, et si elle rencontre des gens qui posent, elle sait leur faire respecter la petite-fille du maréchal de Saxe et des comtes de Kœnigsmark. Les deux éléments si opposés dont se compose sa nature se retrouvent jusque dans des détails ; elle est en même temps peuple et aristocratie ; ce n’est pas un de ses côtés les moins curieux.
On a djt beaucoup de mal de madame Sand.
Pour la moitié de la Ffance au moins, c’est une sorte d’épouvantail; elle est accusée de mille méfaits, dont le moindre est d’avoir désorganisé les ménages de son temps. On la représente comme une virago, presque toujours vêtue en homme, tenant un fouet ou un fusil à la main, faisant la guerre aux animaux, faute de pouvoir la faire aux gens. C’est ainsi qu’on écrit l’histoire, l’histoire des célébrités surtout. De plus, madame Sand est une femme, et chaque fois qu’une femme sort du cadre rétréci que nous
GEORGES SAND
imposons à ses pareilles, nous nous croyons permis de la blâmer ; nous lui attribuons nonseulement les travers de son sexe, mais ceux du nôtre. 11 est défendu d’être supérieur si l’on n’a la barbe et la force pour soi.
Madame Sand est au contraire bonne, douce, facile à vivre, excepté quand lesaccèsde sa maladie de foie lui prêtent un besoin de contradiction invincible. Elle est bienfaisante, elle donne beaucoup dans son village, elle paye un médecin et un apothicaire à l’année pour soigner les paysans. Elle prend au sérieux les idylles de ses livres, elle aime ses Berrichons, qui l’adorent et la vénèrent ; elle se plaît bien davantage avec eux qu’à Paris, où on lui fait faire, malgré elle, des exhibitions de sa personne qui la contrarient singulièrement.
Franche comme l’or, loyale, brave et résolue, elle tient plus d’un homme d’honneur que d’une femme sensible, bien qu’elle pleure à un gros mélodrame et qu’elle ait parfois la gaieté naïve d’un enfant. Elle s’amuse de tout ; elle veut autour d’elle des physionomies riantes, elle rit aussi aux -éclats, et cela d’une bêtise, d’un sot calembour. Dès qu’elle est seule, elle rede. vient mélancolique; elle a besoin d’être entraînée, elle n’a pas d’initiative, elle est timide,
GEORGES SAND
elle ne sait pas causer, elle n’a pas l’esprit des salons, malgré ou à cause de son génie ; on ne citera pas un de ses mots : tout en elle est concentré et réfléchi. Il lui faut une plume et du papier pour qu’elle s’épanche; dans la conversation elle est éteinte. On la retrouve quelquefois, par éclairs, lorsqu’on discute devant elle un sujet qui la touche ; elle s’anime et elle se montre éloquente. C’est une exception.
Simple et naturelle, elle n’a pas de vanité d’auteur. Une fois son encrier fermé, elle ne s’occupe plus de ses ouvrages, elle les oublie et ne se soucie plus qu’on lui en parle. Contre l’habitude des gens de lettres, elle est indulgente pour les autres ; elle rend justice même aux mérites qui ne lui sont pas sympathiques.
Il est très-difficile de la dominer ; elle est énergique et ferme. Cependant-ceux qu’elle voit souvent se reflètent sur elle au point de se refléter dans ses livres. Sans s’en apercevoir, elle se laisse influencer par leurs idées, par leurs doctrines, par leurs sentiments; elle écrit pour ainsi dire sous leur dictée occulte; elle donne à ces pensées étrangères la forme admirable dont elle seule a le secret et se les approprie si bien, qu’elle les croit aussi à elle seule.
On a lu dans ses Mémoires l’histoire d’une
GEORGES SAND
personne nommée Ursule, son amie d’enfance; c’est encore son amie d’aujourd’hui. Elle vient travailler à Nohant, car c’est une ouvrière : madame Sand la fait dîner à côté d’elle, elle la traite avec une distinction marquée; c’est presque sa seule liaison parmi les femmes ; on en cite à peine deux ou trois autres, Ursule est la première. Elle a beaucoup d’amis hommes, pour lesquels elle est dévouée et très-obligeante; elle ne laisse jamais attendre un service, lorsqu’il lui est possible de le rendre ; elle répond exactement à toutes les lettres.
J’oserai dire que c’est une vertu, par le temps qni court surtout, où l’on ne répond plus qu’aux lettres d’afïaires.
George Sand s’occupe de science et de philosophie. L’entonjplogie, la botanique, la médecine même, lui sont familières. Ce n’est pourtant pas un pédant. La philosophie l’a conduite à ces rêves utopiques dont tant de jeunes têtes se sont éprises d'après elle, séduites parce langage divin, par cette poésie qui découle de sa plume et qui les transporte. Sans le vouloir elle a, je le crains, fait beaucoup de mal à la société ; elle a découvert des plaies cachées, sans indiquer le baume qui pourrait les guérir. Elle a
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semé l'inquiétude dans des esprits exaltés qui n’acceptent plus les réalités de la vie, à présent qu’elle leur en a montré l’idéal. Tel est le danger de ces génies novateurs. Ils détruisent, ils abattent, ils ne mettent rien à la place et font naître le doute et l’incertitude, les grands ennemis de notre bonheur en ce monde ; ils nous ôtent nos croyances, et avec la foi s’en va souvent l’espoir. Que nous reste-t-il, alors?
Madame Sand fuit le monde : on l'accuse d’être sauvage. Néanmoins, elle reçoit chez elle avec plaisir, on y est fort à son aise; elle déteste la gêne et placerait volontiers sur sa porte la devise de l’abbaye de Thèlème : Fay ce que vouloras. Quant à elle, elle travaille; le travail est sa récréation assurée. A peine un livre est-il fini, qu’elle en recommence un autre; elle ne se repose jamais. Ses romans l’amènent à écrire tant que les caractères ne sont pas développés ; ensuite elle attend avec impatience le moment de tracer le mot /in.
Nohant est une maison moderne, bâtie du temps de Louis XVI. La place a été fort mal choisie: au milieu d’un pays charmant, elle n’a pasdevue. L’Indre coule à très-peu de distance. Les habitants du château font des courses sur un bateau qui leur appartient et qui s’appelle
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le Mayeux . Un grand jardin anglais bien dessiné sert de promenade à madame Sand ; elle en sort rarement, si ce n’est pour se faire conduire en voiture dans les bois dont elle rafolle. L'intérieur dë la maison est confortable et élégant, les meubles de très-bon goût. La vie y est excellente, sans profusion et sans recherche. La maîtresse du logis y tient beaucoup, non pour elle, mais pour ses hôtes. Son appartement est rempli de curiosités et de raretés de toutes sortes.
L’existence est douce et agréable à Nohant.
Quant à la divinité du lieu, elle n’a pas les habitudes de tout le monde. Elle se lève à une heure : son déjeuner est une tasse de café noir sans sucre. Aussitôt qu’elle l’a pris, elle descend au jardin. Si elle est en train de travailler, elle y reste peu; mais si elle prend une bêche, elle oublie le reste et se met à planter, à couper, à aligner ses allées. Elle adore les fleurs et elle en a de très-belles. Son habitation ressemble à l’arche. C’est d’abord son bichon de la Havane, Marquis , il ne la quitte jamais ; ses bengalis, ses oiseaux de France, ses poules, auxquelles elle a fait construire un palais ; ses vaches, ses chevaux, quelle aime toujours, mais qu’elle ne monte plus depuis quelques années.
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Elle a même un caprice pour les tortues et en
garde une sur sa table de travail.
A peine éveillée, elle fait une cigarette et ne cesse plus de fumer jusqu’à ce qu’elle se couche. Elle aussi s’est laissé envahir par cette funeste habitude, dont la santé et les manières se trouvent si mal. Philippe de Kœnigsmark fumait peut-être en secret; mais assurément la comtesse Aurore ne fumait pas.
Avant le dîner, qui est toujours à six heures, madame Sand s’habille. En ce qui concerne la toilette, le goût de la femme lui manque tout à fait. Elle arrange néanmoins chaque jour gracieusement des fleurs naturelles dans ses cheveux ; l’artiste se retrouve dans cette coiffure quotidienne; quant au reste, il n’en faut pas parler. Elle a de beaux bijoux et ne les met pas (elle n’en veut [porter que de faux) , non plus que des dentelles ; elle prétend que c’est absolument la même chose. Elle fait elle-même ses bonnets. Elle fait aussi ses confitures avec un soin minutieux. C’est plus difficile, assure-t-elle, que d’écrire Valentim ou Mauprat . Elle s’installe à sesfourneaux dansune tenue de circonstance; qui reconnaîtrait Lélia une écumoire à la main ? Il est arrivé à cet égard une assez drôle d’aventure.
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Un monsieur entre, «s’ approche de cette M tinette et lui dit d’un ton impérieux :
« Avertissez madame Sand que je demande à la voir, ma bonne.
— Qui êtes-vous, monsieur ? Madame ne reçoi t pas.
— Elle me recevra, je la connais beaucoup, je suis un de ses amis.
— Vraiment?
— Un de ses amis particuliers. Allez donc, vous dis-je, et dépêéhez-vous. »
Madame Sand, qui s’était d’abord amusée du quiproquo, se fâcha de l’insistance et surtout de l’assurance impertinente de l'inconnu. Elle lui fit répéter une fois encore qu’il était de ses familiers les plus intimes, et le regardant bien en face, ainsi quelle regarde toujours du reste :
« Ge que vous me dites là me paraît étrange, monsieur, répliqua-t-elle, car c’est moi qui suis madame .Sand, et je ne me souviens pas d’avoir jamais eu l’honneur de vous voir. »
Il ne chercha même pas à s’excuser, tourna sur ses talons et disparut.
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Le dîner est très-gai ordinairement ; l’amphitryon, d’une sobriété Spartiate, ne boit que de l’eau, par extraordinaire un peu de vin d’Espagne au dessert. On rentre au salon, elle joue aux dominos ou au bezigue, pendant quelques instants. Ensuite quelqu’un lit tout haut, et elle s’installe à son métier de tapisserie. Elle a des doigts de fée et fait des ouvrages admirables ; elle y met de l’art comme en toutes choses, car elle est essentiellement artiste. Les lectures sont généralement sérieuses ; si ce sont des romans nouveaux, il faut qu’ils occupent la renommée. En fait de romans anciens, c’est Walter Scott ou Cooper. Georges Sand a un grand goût pour les livres et déplore de n’avoir pas le temps de s’y livrer. Elle est passionnée pour la musique ; on en fait beaucoup chez elle; elle est excellente musicienne et même compositeur. A onze heures, elle se retire, monte à sa bibliothèque et travaille toute la nuit, jusqu’à six heures du matin. Sa facilité est extrême ; elle ne corrige rien qu’à une seconde revue ; ce style splendide lui est naturel, elle ne le cherche pas.
Un des plaisirs de Nohant, c’est le théâtre. Il ÿ en a deux : celui des grandes personnes Qtc&m des marionnettes. On n’y joue point de pièces ap-
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prises, mais des improvisations. Le scénario se fait le matin ; chacun prend son rôle et le compose à sa façon; on est responsable de son œuvre. Madame Sand ne joue pas bien, et cela se conçoit, puisqu’ illui fautlaréflexion et la solitude pour retrouver toute sa valeur. Les marionnettes représentent des drames, des comédies et des ballets. La maîtresse delà maison les habille elle-même à ravir. Les décorations sont trèsjolies : celles du petit théâtre surtout, c’est un vrai bijou.
Voilà exactement cette vie de château, dont l’opinion s’est fort préoccupée, dont on a fait tant de contes, plus ou moins fantastiques ; j’ai cru qu’on serait bien aise de la connaître telle quelle est.
11 est inutile de rien dire des œuvres de madame Sand ; son talent est tellement reconnu, qu’on ne songe pas à l’attaquer. Ce que l’on ne saurait croire, c’est que cette femme, si éminemment poétique en prose, n’a jamais su faire un vers. Une seule fois, elle en a composé sur la mort d’un de ses amis; les pensées, les images étaient superbes, la forme était détestable.
Elle fait très-spirituellement des vers en charge, sans se préoccuper de la rime. Combien
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l’esprit est capricieux! On a reproché à ses livres de ne pas être vrais, et cela peut s’expliquer parce qu’elle est une individualité, une exception, peut-être aussi par les influences dont je vous parlais tout à l’heure. Lisez André , lisez Leone Leoni, lisez ta Marquise , n’est-ce pas d’une vérité saisissante? Assurément, peu de femmes se reconnaîtront dans ses héroïnes, même les plus appréciées, surtout dans celles dont les amours déclassées ne sont ni de nos mœurs ni des habitudes du monde. Rappelez-vous ce que je vous ai dit plus haut : George Sand a dans les veines du sang royal et du sang populaire : ceci nous explique tout.
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Il nous a quittés depuis bien longtemps ; il se tait : à peine si quelques pages nous arrivent pour nous prouver qu’il se souvient de nous ; il a trouvé cette vie dévorante de Paris trop pressée, trop envahissante pour un penseur; il nous a préféré lanature, je n’oserais pas ajouter qu’il a tort. On ne peut juger les actions, ni la situation des gens qu’en se substituant à leurs idées, à leurs sentiments; or, comme cela est impossible, acceptons sans les blâmer les positions qu’ils choisissent, et ne perdons pas notre temps à en chercher les motifs.
Alphonse Karr est un des caractères les plus originaux de ce temps; il réunit tous les contrastes. Quelquefois, son esprit lui ressemble, souvent aussi il a l’air d’appartenir à un autre. Cet esprit se transforme et se multiplie, pour
ainsi dire. Il est gai et brillant, plein d’étincelles comme celui d’un marquis du dix-huitième siècle; il est satirique, observateur, profondément philosophique; il est éclairé et lucide, il est fin, il est incisif. Il a parfois de ces mots inattendus qui pénètrent et surprennent. Ses plaisanteries les plus futiles ont un côté sérieux, il ne rit que superficiellement. Son regard perce ce qu’il voit, il cherche les doublures, il sait que tout homme a son envers qu’il ne montre point, il sait que toute chose a son dessous de cartes; ordinairement il le lit sans épeler.
On se reconnaît dans ses maximes : elles sont tristes parce qu’elles sont vraies.
Vous vous rappelez les Guipes, le plus charmant recueil de ce genre que laissera ce siècle à la postérité. Quelle étude! quelle sûreté de touche ! comme il sait dire ce qu’il veut et comme il se fait comprendre en parlant à demimot! Il n’est pas méchant, il est malin , dans la bonne acception de cet adjectif suranné. Si on l’attaque, il se justifie en attaquant de nouveau. Il est toujours agresseur, il poursuit son adversaire par une logique serrée. Il tient plus à prouver les erreurs des autres qu’à soutenir ses rai-
Alphonse rare
sonnements. Presque constamment de bon goût, il ne s’en prend aux individus qu’afin de s’en prendre à la société; il critique les gens pour signaler les abus. On peut le relire sans fatigue, parce que ses saillies mêmes donnentà réfléchir. Il ne fait pas de métier, il écrit ce qu’il pense et ce qu’il sent.
Sa philosophie n’est point amère, bien qu’elle soit souvent mélancolique. Il n’en veut pas au genre humain de ses imperfections; il souhaiterait qu’il s’en corrigeât : il l’égratigne et ne l’écorche pas. Il ne croit guère aux autres ; il les voit partir gais, souriants, pleins de confiance dans l’avenir, il les suit des yeux, il leur crie :
— Prenez garde !
Il leur montre les écueils, les dangers de la route ; il leur signale les péages auxquels il faut se soumettre, et leur indique la façon de ne pas payer double amende. Et cela doucement, sans phrases à perte de vue sur nos douleurs et nos déceptions. Il est aussi simple qu’il est clair.
Alphonse Karr est en même temps un rêveur et un poète. Les côtés graves et positifs de sa nature cèdent devant cette rêverie poétique qu’entretient en lui le grand spectacle de la nature, auquel il assiste incessamment. Il a placé