ALPHONSE KARR
Guêpes et les Bourdonnements. Je commets involontairement un jeu de mots et je vous en demande pardon ; on doit des excuses au lecteur, selon moi, toutes les fois qu’on lui sert cette sotte nourriture. Il n’est pas pardonnable à un homme d’esprit de s’y livrer, s’il ne consent à laisser dire qu’il n’est pas un homme de goût.
Le goût est rare en notre temps ; on pourrait classer les écrivains qui en montrent : Alphonse Karr est du nombre. Il a aussi du tact et de la délicatesse, il ades aperçus dignes d’une femme. On citerait des phrases adorables de ses livres, des phrases qui vous font monter les larmes du cœur aux yeux. Si vous tournez la page, vous y trouverez peut-être une de ces plaisanteries, stigmates du ridicule. Vous en rirez en dépit de vous-même et de la larme si douce de tout à l’heure, tremblante encore à votre paupière.
Quel contraste ! Je déGnirais, je crois, Alphonse Karr ainsi :
Il a de la gaieté dans l’esprit et de la mélanlie dans le cœur. Peut-être cela tient-il au mélange de son sang français et de son sang allemand. Les deux origines se confondent si exactement en lui qu’on ne saurait dire laquelle domine l’autre : elles paraissent à leurs heures.
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ALTHONSE KAHR
Élevé par un père grand musicien, avec des musiciens, il en a pris plus quon ne pense.
Chaque art a sa marque et la laisse indélébile. •Les peintres ne ressemblent pas aux chanteurs, ni les chanteurs aux statuaires. Les nuances sont tout à fait distinctes.
On sait l’histoire de son chien Freyschiitz et de son ingratitude. Il nous Ta racontée de façon à émouvoir les amis des animaux ; il les aime beaucoup lui-même, comme presque tous ceux qui vivent dans la retraite. Un de mes plus charmants souvenirs est une causerie avec Karr, à sa maison de Sainte-Adresse, par une superbe nuit d’été. Etendu sur le gazon, à côté de moi, les yeux tournés vers les astres, il me raconta mille projets, mille théories philosophiques et progressives, et je l’écoutais avidement. Les .heures passaient comme ses rêves, nous atteignîmes minuit sans nous en apercevoir ; on m’atendait depuis longtemps, je l’avais oublié. Il me reconduisit une partie de la route, et au moment de me dire adieu, il me demanda pardon de m’avoir ennuyé; il était Allemand, ce jour-là, il me crut trop Parisien pour l’avoir compris.
On dit qu’Aphonse Karr est brusque. Quel-
À L r H 0 N S K KAKR
ques-uns de ses intimes le comparent au paysan du Danube. On lui a beaucoup prêté de torts à une certaine époque de sa vie. Un de ses romans nous éclaire sur ces accusations. On ne peut mettre une telle intelligence dans une boîte faite au hasard ; pour 1* ajuster à ce petit espace, elle doit être contrainte ou rognée ; c’est le lit de Procuste, et un homme de cette taille ne s'y laisse point attacher facilement. Le bonheur tranquille est rarement le partage des êtres supérieurs, ils out trop de peine à s appareiller. Leur mission en ce monde est de beaucoup souffrir et de beaucoup faire souffrir les autres. Ils cherchent vainement leur moitié de pomme, selon l’expression de madame de Staël, qui comparait nos âmes à des pommes coupées en deux, jetées dans l’espace, essayant de se réunir et se trompant sans cesse, ce qui est facile à expliquer. À la première vue, rien ne ressemble à une moitié de pomme comme mie moitié de pomme, et pourtant! ainsi, rien ne ressemble à une tête pleine comme une tête vide. Le cœur est encore plus aisé à égarer : de là nos erreurs et nos chagrins. La seconde partie de la vie ne s’écoulet-elle pas à regretter la première?...
PAVVi LACROIX
(Bibliophile Jacob.)
J’ai toujours entendu dire, et l’on répète sans cesse, que les savants sont insupportables, quil faut lire leurs ouvrages si l’on a les idées tournées du côté sérieux, qu’il faut les entendre dans leurs chaires ou à leurs cours, mais que l’on doit fuir leur société, pour peu qu’on tienne à l’agrémentde la conversation. Ils sont roides, ils sontguindés, ils sont pédants, et veulent avant tout qu’on les écoute. Cela peut être vrai, et je ne le nie pas; pourtant je demande des exceptions en faveur de certains érudits :
Il en est jusqu’à trois que je pourrais nommer.
Je ne vous en nommerai qu’un seul aujourd’hui, c’est le bibliophile Jacob.