‹ Portraits comtemporainsChapitre 8 sur 30 · PAUL LA CHOIX · texte numérisé non relu

PAUL LA CHOIX

Cet homme est une bibliothèque. On dirait plus vite ce qu il ignore que ce qu’il sait. Vous pouvez lui parler de n’importe quoi, des ouvrages sanscrits et des traditions des Hottentots, il aura des renseignements à vous donner. Il vous dira : « Telle chose se trouve dans tel auteur, à tel volume, à telle page, à la cinquième ligne de telle édition. » Eût-elle trois cents ans, il la dénichera. Il voit les livres à (ravers les murailles, il les lit en rêve; c’est une faculté toute particulière; il paraît qu’on naît bibliophile comme on naît rôtisseur.

Vous croyez peut-être qu’il est ennuyeux; détrompez-vous. Toute cette science reste cachée sous une causerie pleine de grâce, sous une plaisanterie fine, quoique rarement mordante. Sa voix est une des plus harmonieuses, des plus douces à l’oreille que j’aie entendues. Il pourrait être rabâcheur longtemps sans qu’on s’en aperçût, à cause de cette musique; il aurait moins d’esprit qu’on s’y laisserait prendre. Cet organe est une grande puissance, une grande séduction. On recherche les gens rien que poulie faire parler en pareil cas; n’importe ce qu’ils disent, ils le disent bien, ils plaisent, on est sous le charme tant qu’ils sont là. On ne peut se soustraire à ce magnétisme qu’en s’éloignant.

rAUL LACROIX

Si j’étais femme, et que je tinsse à ma vertu, je fuirais ces enjôleurs; on doit avoir bien de la peine à leur résister.

Paul Lacroix est une de ces natures qui intéressent et qui attachent II me semble difficile qu’il ait des ennemis. Je ne crois pas qu’il ait jamais fait de mal à personne. Il est bon, il est serviable ; peut-être a-t-il les défauts de ses qualités, comme nous tous. Peut-être cette élasticité d’humeur frise-t-elle la légèreté, peutêtre cette indulgence conduit-elle à la faiblesse? Nous ne sommes pas parfaits, trop heureux quand nos imperfections ne nuisent qu’à nous-mêmes. Ce n’est cependant pas une raison pour que la justice nous soit rendue; au contraire. Le monde est fait ainsi, il ne ménage que ce qu’il craint, comme il ne loue que ce qu’on lui montre. La modestie peut être une vertu, mais assurément c’est une sottise. Elle ne nous conduit à rien : ou nous prend volontiers au mot sur nousmêmes, on nous accorde ce que nous savons imposer. L’audace est plus nécessaire pour réussir que le mérite. Si le Bibliophile n’occupe pas dan ; la pléiade littéraire la place à laquelle il a droit, si le public semble l’oublier, c’est qu’il est modeste, c’est qu il ne fait pas de bruit au-

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tour de son nom. Il travaille énormément dans le silence de son cabinet ; il vit retiré à son Arsenal, au milieu denses bouquins; il fait des recherches prodigieuses et enrichit notre langue d’ouvrages que l’avenir appréciera plus que nous. Nos petits-fils le connaîtront et le citeront parmi les illusions de ce temps-ci; ses opinions feront foi, la postérité lui rendra ce que cette génération lui refuse. Parce qu’il ne publie plus de romans, il est presque rayé des souvenirs de notre époque. Il a bien raison de n’en plus écrire, il y a trop de gens qui s’en mêlent.

C’est un déluge, une avalanche : ce qui n’empêche pas éditeurs et auteurs de crier misère. Pourtant les lecteurs ne manquent pas, et la marchandise a du débit; il y a en tout ceci un vice quelconque, je ne me charge pas de le trouver. Ne serait-ce point cependant qu’on fait trop de marchandise et pas assez de littérature ?

La conversation de Paul Lacroix est des plus variées. Il aborde et effleure tous les sujets, il est profond et il est drôle, il est savant et il est spirituel. Il raconte à merveille, voire même les histoires de magie et de romans ; je ne voudrais pas gager qu’il ne les crût un peu. Il effraye ses auditeurs au po.int de les empêcher de dormir;

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