PAUL HUET. Î
OU de ruines, la nature surmontée d'un ciel haut , profond et chargé d'accidents, voilà le paysage comme l'entend M. Huet; et son exécution répond à cette pensée. De larges teintes, une plénitude de ton qui pousse à rimpression de Tensemble, des ondées de lumière et d'ombre, des nuances uniques dans l'épaisseur des feuillages et dans la profondeur des lointains, nuances devinées et pressenties, qu'un œil vulgaire ne discernerait pas dans la nature, qui ne se révèlent qu'à la prunelle humide de larmes , et qui nous plongent en de longues et ineffables rêveries durant lesquelles nous nous mêlons à l'âme du monde. Hoffmann, en son admirable conte de l'Église des Jésuites, à l'endroit où le peintre Berthold, ce pauvre génie incomplet, s'épuise dans ses paysages à copier textuellement la nature, introduit à son côté un petit Maltais ironique, espèce de Méphistophélès de l'art , qui lui frappe sur l'épaule et lui donne de merveilleux conseils : on dirait que M. Huet en a profité d'avance; dans sa manière d'envisager et de peindre la nature, il serait tombé tout à fait d'accord avec Hoffmann et avec le petit Maltais; voici le passage : « Saisir la nature dans l'expression (( la plus profonde, dans le sens le plus intime, dans M cette pensée qui élève tous les êtres vers une vie u plus sublime, c'est la sainte mission de tous les arts. tt Une simple et exacte copie de la nature peut-elle « conduire à ce but? ^ Qu'une inscription dans une a langue étrangère, copiée par un scribe qui ne la »c comprend pas et qui a laborieusement imité les ca- « ractères inintelligibles pour lui, est misérable, gauche
(( et forcée I C'est ainsi que certains paysages ne sont u que des copies correctes d'un original écrit dans une c langue étrangère. — L'artiste initié au secret divin c de Fart entend la voix de la nature qui raconte ses a mystères iafiBis par les arbres, par les plantes, par a les Heurs, par les eaux et par les montagnes. Puis « vient sur lui, comme l'esprit de Dieu, le don de K transporter ses sensations dans ses ouvrages. Jeune tt homme, n'as-tu pas éprouvé quelque chose de sin- « gulier en contemplant les paysages des anciens maî- « très? Sans doute tu n'as pas songé que les feuilles « des tilleuls, que les pins, les platanes étaient plus « conformes à la sature, que le fond était plus vapo- « reux, les eaux plus profondes; mais l'esprit qui plane n sur cet ensemble t'élevait dans une sphère dont l'édat a t'enivrait.» Or c'est précisément cet esprit d'ensemble qui respire dans les paysages de M. Huet, et en fait des ouvrages tout à fait originaux auprès de tant d'autres paysages maaiérés, superficiels et factices; de lui aussi on peut dire en ce sens ce que nous disions, il y a quelques jours, d'un autre jeune artiste philosophe, de M. Quînet (1), qu'il a entendu la voix de la végétation, et qu'il lui a été donné de comprendre <( le génie des lieux. » Si nous revenons maintenant à la vue de la plaine et du château d'Arqués qui nous a suggéré tout ced, nous y trouverons une application heureuse de cette faculté de paysagiste expressif et intelligent.
(1) Dans U Globe du 12 octobre 1830. (Voir plas loin ce morceau dans une note de l'article sur M. Quinet.)
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Rien sur le premier plau , hormis quelques vêtements laissés : une blouse^ des instruments de travail, une cbèvre coucbée auprès; puis, au premier fond, derrière le monticule du premier plan, une espèce de ravia fourré d'arbï^, et, dessous, quelque paysan qui sommeille; plus haut, la côte du château , blanche, nue^ calcaire, avec les ruii^^s sévères qui la couronnent^ mais à droite, cette côte blanche s'amollissant e» croupes verdoyantes, souples, mamelonnées, et au sommet de Tune de ces croupes, des génisses qui paissent, et un rayon incertain de soleil qui tombe et qui joue. A gauche, au pied de la montée, commence la plaine : le village est là avec son enclos de verdure, et sa flèche qui domine; on distingue en avant les sillons des pièces^ labourées et les plans potagers des jardins, mais au delà du village la plaine fuit en s'élargissant; les fermes et les enclos s'y effacent; la rivière y serpente comme un filet; le ciel est voilé, bien .que spacieux, et de grands nuages échevelés le parcourent, venus de l'Océan; pourtant çà et là il est crevé en azur, et quelque rayon effleure par places le lointain de la plaine : une fumée montante anime le fond et se détache en tournoyant sur Tuniformité bleuâtre des horizons redoublés qui se confondent avec le gris plus foncé des nuages. Oh ! c'est bien là, du côté de la Picardie et près de la mer, cette Normandie grasse et féconue, ouverte et reposée, sans beaucoup d'éclat, sans transparence, mais non sans beauté ni sans grandeur; c'est bien elle avec ses ruines sévères, son ciel variable, sa forte terre de labour et sa végétation ni
folâtre ni sombre, mais un peu uniforme dans sa verdure; c'est bien la plaine d'Arqués avec ses souvenirs d'Henri IV et de sa petite armée valeureuse, armée plus serrée et solide que brillante, sur laquelle la soie et l'or se voyaient moins que le fer; héroïque tous les matins à la sueur de son front, et combattant pour un but lointain t mais sans perspective trop sereine.
Confidences, poésie», 4833.
Si ce volume, qui ne doit pas contenir moins de six mille vers, tombait aux mains de lecteurs qui aiment peu les vers, et ceux d'amour en particulier ; si , d'après la façon austère et assez farouche qui essaye de s'introduire, on se mettait aussitôt à morigéner l'auteur sur cet emploi de sa vie et de ses heures, à lui demander compte, au nom de Yhumanité entière, des huit ou dix ans de passion et de, souffrance personnelle que résument ces poèmes, et à lui reprocher tout ce qu'U n'a pas fait , durant ce temps, en philosophie sociale, en polémique quotidienne, en projets de révolution ou de révélation future, l'auteur aurait à répondre d'un mot : qu'attaché sincèrement à la cause nationale, à celle des peuples immolés, il l'a servie sans doute bien moins qu'il , ne l'aurait voulu ; que des études diverses, des passions impérieuses, l'ont jeté et tenti en dehors de ce grand travail où la majorité des esprits actifs se pousse aujourd'hui; qu'il s'est borné d'abord à des chants pour l'Italie, pour la Grèce-, mais qu'enfin,
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grâce à ces passions mêmes qu'on accuse d'égoïsme, et puisant de la force dans ses douleurs, en un moment où tant de voix parlaient et pleuraient pour la Pologne^ lui, il y est allé ; qu'il s'^y est battu et fait distinguer ^par son courage; que, s'il n'y a pas trouvé la mort, la faute n'en est pas à Ui; qu'ainsi donc il a payé une portion de sa dette à la cause de tous, assez du moinspour ne pas être chicané sur Yutilité ou Yinutilité sociale de ses vers.
M. Jules Lefèvre a commencé de prendre rang parminos poètes vers 1822 environ. Il est de ceux qui ont h plus viv^emepit Bmti alors et embrassé avec le plus de conscience et de labeur l'œuvre d^une régéfiéralioa poétique en France. Doué d'un génie i&térieur qui rencontre difficilement scm expression , il s'est* de bonne heure voué à d'immenses travaux préparatoires, «t, pour arriver à un but élevé, il n'a pas craint les longset pénibles détours. Tandis qu'avec une aisaiice pleine de grâce, et d'un vol qui plane nonchalamment , M. de Lamartine s'élançait aux {dus hautes régions qu'on eût jusqu'alors tentées, M. Jules Lefèvre, méditant ses poèmes du Parricide et du Clocher de SainP-Marc, s'apj^iquait aux langues, aux littératures étrangères; tout o^ qu'il y a de foêim anglais, allemands, italiens et eq>agDols, lui devenait familier; il ne s'en imait pas aux illustres, il s'inquiétait même des plus obscurs et des plus oubliés, comme M. Chastes ou tel autre critique érudit aurait pu faire* M. Lefèvre remontait aussi suix poètes français du seizième siècle ; il notait chez eux les vers dignes éd aiémoire, les expressions qui méri-
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taient de revivre. Aucun de nos poètes novateurs tf avait tant lu ni mieux lu que lui.
Si nous ne savions d'ailleurs ces détails, le volume des Confidenees suffirait pour nous les faire deviner. Cette multitude d'épigraphes en six ou sept langues, ces expressions empruntées au vocabulaire des diverses sciences, ces fragments d^un grand poëme didactique -qui devait s'intituler l'Univers, tout ce luxe tfastrono* mie, de botanique, d'étymologîes grecques, attestent fiurabondamment les recherches et les foiûlles que le poëte a entreprises en mille points. Quel que soit le jugement définitif qtf on porte à ce propos, il faut rendre hommage à tant de conscience et d'étude dans un homme qui est, du reste, évidemment poète, qui a un sentiment profond des choses, l'amour de la gloire, €t le foyer des fortes passions.
Mais tout poëte qu'est M. Jules Lefèvre, tout poète éminent et rare qu'il est par le dedans, certaines qualités de l'artiste lui manquent; il est de ceux qui sei>tent mieux qu'ils ne rendent, qui possèdent et gardent plus qu'ils ne donnent. Son palais intérieur a de grandes richesses amoncelées; les chambres du milieu ont à leurs parois des peintures émouvantes qui ne demandent que le jour du soleil pour se manifester aux yeux; mais les vitres par où ce jour pénètre, et au travers desquelles il nous est permis de regarder, ces vitres sont ternes et grises, elles ne nous laissent saisir que des reflets brisés et des lambeaux. L'œuvre du poëte, comme la maison du Romain, doit être de cristal, afin que rien n'y dérobe jamais la pensée. — Ce livre des
Confidences, dont il s'agit, est un des livres de poésie tes plus substantiels que je connaisse; l'auteur, malgré la science qu'il déploie, habite véritablement dans sa passion; il y est, pour ainsi dire, en plein milieu; mais il y est tantôt dans un brouillard épais, tantôt dans un marais sans rivage, quelquefois comme enchaîné dans un bloc immense; ce qui lui manque essentiellement, c'est le style, selon l'acception la plus large du mot, le style qui choisît, qui détermine, qui compose, qui figure et qui éclaire. Je voudrais rendre toute ma pensée, sans diminuer en rien l'expression de l'estime que je fais du livre de M. Lefèvre; car il y a dans ce livre autant de fonds et de précieuse matière poétique qu'en aucune publication , même célèbre, de ce temps-ci. Son œuvre, en style de lapidaire, peut assez bien se comparer à un diamant d'une bonne grosseur, d'un fort poids, d'une matière riche, mais non pas d'une belle eau ; sans transparence et sans limpidité; avec de chauds éclairs intérieurs qui ont peine à jaillir par une surface embrouillée et grenue. Pour quî sait lire les poètes et se rendre compte avec soin, l'ouvrage de M. Lefèvre est, sous ce point de vue du style, »n des plus instructifs exemples à consulter; les déîauts, les taches continuelles, qui s'y allient sans remède à une inspiration toujours réelle et sincère, font bien nettement comprendre le mérite du facile et du simple r les beaux vers purs, quî se détachent çà et là isolés, entretiennent ce sentiment de regret.
En commençant on ne peut s'empêcher d'être frappé, avant tout, de cette multitude d'épigraphes dont j'ai
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parlé; Fauteur a cru devoir dire à ce sujet, dans son ingénieuse préface : « Je ne pense pas qu'on m'accuse « d'avoir abusé des épigraphes. Cela se pourrait pource tant , car on les a déjà blâmées sur parole. La seule <c excuse que je puisse alléguer, c'est que le soin de a les choisir est le seul plaisir qui m'ait dédommagé « de l'ennui de les imprimer. C'est, à la tête de chaque a pièce, une sorte de préface anthologique qui vaut (c mieux que ce qu'elle annonce. Si je me suis cherché i< des échos dans plusieurs langues, pour me donner « la singulière consolation de voir que Ton souffrait « partout, il me semble qu'il y aurait de la dureté à « m'en faire un reproche. N'y a-t-il pas, d'ailleurs, a quelque modestie à mettre tant de pierres précieuses « en regard de sa pauvreté? » Je ne chicanerai pas le poëte sur cette prétendue modestie, qui pourrait sembler à plusieurs une très-innocente et très-excusable vanité; je serais fâché d'être dur, en insistant sur un simple caprice de cœur souffrant. Cette bigarrure d'épigraphes n'a de valeur, à mes yeux, que parce qu'elle dénote une des circonstances les plus caractéristiques de la création et de la composition chez M. Jules Lefèvre. Avant d'arriver, ep effet, à l'expression directe du sentiment qui l'émeut, le poëte érudit fait volontiers le grand tour; il se souvient de tout ce qu'il a lu en diverses langues de plus ou moins analogue à ce qu'il sent ; il traverse laborieusement cette infinité de réminiscences ; il y réfracte mainte ei mainte fois sa pensée primitive, et elle ne nous parvient, quand il l'exprime, que déjà détournée de sa route et dépouillée II. i$
de son rayon. J'attribue, sauf erreur, à cette habitude d'esprit, une partie des défauts de M. Jules Lefèvre* II aura beau dire que les épigraphes ne sont choisies qu'après sa pièce composée, et comme un simple enjolivement du titre, je reconnais souvent, dans le cours même du poëme, la traduction des vers et des pensées que m'avait offerts la petite préface antkologique. Il me semble alors que l'inspiration première de chaque pièce est comme une source qui, à son origine^ serait obligée de se faire jour à travers un grand nombre de bateaux, et qui, ne pouvant les porter, ne gagnerait, à cet encombrement, que plus de lenteur et beaucoup^ de vase.
Mais, en laissant parler M. Jules Lefèvre, hâtonsnous de prouver que, si nos conjectures sur sa science et son labeur ne sont pas tout à fait vaines, il est bien poète pourtant et inspiré au milieu de ses efforts. Je* voudrais pouvoir citer tout le morceau intitulé Déception; c'est un des plus irréprochables; en voici 1er début s
Quoique bien jeune encor, j*ai longtemps, loin du bruit>.
Des langages du monde interrogé la nuit,
Et, de leur mine abstraite explorant les merveilles,
Ma kmpe curieuse a pâli dans les veilles;
Mais lorsque, sous mes pas, ses lumineux secours
Des sentiers de Tétude éclairaient les détours,
Je n*ai pas, de la gloire évoquant la richesse.
Vu son manteau de pourpre en cacher la rudesse.
Ces sœurs qu'à nos chagrins le génie accorda, Clémentine, Imogen, Clarisse ou Miranda,
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Ces êtres fàbtileux qu'adopte la misère, Et qui, sans exister, peuplent pourtant la terre, Semblaient, tous confondus sous un nom gracieux. Me dicter un roman qui m'approchait des cieux. Je m'étais fait d'un rêve une vague patrie, Bt je ne vivais pas : je préparais la vie. Je croyais quelquefois sentir, étincelants, Des yeux mystérieux surveiller mes élans. n me semblait si doux, pour une âme oppressée. De pouvoir dans une autre envoyer ma pensée. Que, d'une ingratitude eussé-je dû périr. J'aurais, pour tout donner, voulu tout conquérir. Ck)mme en hiver Tabeille attend la fleur prochaine, De mon printemps futur, moi, j'attendais la reine, Non pas pour lui ravir les parfums qu'elle aurait, Hais pour lui prodiguer ceux qu'elle m'envierait.
Dans ses descriptions de la nature, le poète a souvent de réclat, des traits vifs et nouveaux : mais parfois, pour vouloir trop rajeunir la peinture éternelle, il tombe dans une manière étrange. Ainsi, selon lui, le soleil de ses lettres de feu blasonne les cotecmx; la lune, glissant à travers le feuillage, d'une dentelle ertante estampe les gazons; ainsi, démontrant à Maria les richesses du ciel , il parle de ces tableaux qui, dans les nuages,
Changent à chaque instant leur magique faypallage.
Gela doit ressembler un peu à Lycopbron, que je n'ai guère lu ; mais à coup sûr Du fiartas n'inventait pas d'image plus abstruse. En d'autres endroits, ce sont les nuages qui s'en vont tout brodés des vœux du poète; la femme est appelée V abrégé rougissant de totis les
phènomlnes de Dieu. Veitphmsme de la cour d'Elisabeth ou de l'hôtel Rambouillet n'a jamais été au delà. Gomment la même plume peut-elle tremper dans ces fadeurs surannées, et traduire tout à côté, ainsi qu'elle Ta fait , le mâle épisode du Guillaume Tell, de Schiller? En avançant dans la lecture de ces poèmes élégiaques qui composent une espèce de roman à l'intention de Maria, on s'aperçoit de plus en plus que M. Lefèvre ne puise en son âme de poète et d'amant qu'avec un talent incomplet d'artiste ; que son talent ne domine pas son âme de manière à la réfléchir selon la loi d'harmonie, et qu'au sein d'une réalité orageuse et profonde il lutte convulsivement et sans beauté. Dans la première moitié du volume, tant que la passion n'en est qu'aux tristesses, aux espérances, aux pressentiments qui envahissent toutes les âmes ainsi affectées, on regrette que de ce fonds un peu confus, étalé devant nous en longs épanchements, le poète n'ait pas su tirer des scènes plus distinctes, plus détachées, plus parlantes aux yeux, de ces tableaux qu'on pourrait peindre sur la toile et qui vivent dans la mémoire. Théocrite, Pétrarque ou André Chénier ont toujours figuré leurs sentiments par des tableaux. Mais lorsque le poète, s'enfonçant fatalement dans une passion qui lui devient un supplice et une colère, ne se borne plus à reproduire par son procédé métaphysique des sentiments assez éprouvés de tous, lorsqu'il en vient aux invectives et à ce qu'il intitule ses agonies, alors, au lieu d'un simple regret et d'une fatigue, le lecteur qui persiste se soumet à la violence la plus pénible ; ce n'est
pas une douleur enveloppée de chants, ce n'est pas naême une blessure vivement entr'ouverte qu'il a devant lui ; c'est une plaie toute livide, un râle d'agonisant, quelque chose qui ressemble aux symptômes d'un empoisonnement physique. Les mots de poison, de venimeux, vénéneux, envenimé, reviennent \ tout propos avec une âcreté qu'on déplore :
Misérable affranchi, carié d'esclavage.
Je roule dans mon sang sa venimeuse image.
Plus loin , il est question diixn joug venimeux. Je trouve encore l'escarre du chagrin, Vanévrisme des larmes, un culte qu'on galvaude, égruger le reste de mes jours; la ration de fiel dont vous gorgez mes jours; un nom perdu, trahi, trimballé dans la boue; toutes les limites de la langue, du goût, de l'art, et de la douleur exprimable, sont franchies. On souffre de voir un fils de Pétrarque se porter à ces extrémités et répandre à toute force ses entrailles sur la lyre.
Il y a dans cet excès autre chose encore que de la colère d'amour : il y a du désespoir de poète. M. Jules Lefèvre est vraiment poëte, avons-nous dit; et aucune de nos critiques sévères ne va jusqu'à démentir en nous cette conviction. Il est poëte, il le sent, et il sent aussi mieux que nous peut-être ses défectuosités nombreuses. Il en gémit, il s'en irrite; il revient souvent sur ridée de la gloire, tantôt pour la repousser, la maudire avec amertume, tantôt avec regrets et remords pour tâcher de la ressaisir. Ausone a dit ingénieusement à propos de la métamorphose* de Daphné :
Laurea debetur Phœbo, si virgo negatur;
ce qui revient à dire (avec Waller, je croîs) que le poëte à la fin se console toujours, pourvu que l'amante rebelle se change pour lui en laurier. Oh ! s'il en était ainsi de la Daphné fugitive de M. Lefèvre, de sa Laure coquette et insensible I certes, alors il blasphémerait moins. Le pire, il le sent bien, c'est que Toutrageuse amante, en s'enfuyant, ne laisse entre ses bras qu\in houx épineux, an lieu du vrai rameau. Quelque part ce vers douloureux lui a échappé ;
II est dur d'être seul à sentir son génie.
Mais non; malgré les grandes parties de génie qui lui manquent , M. Iules Lefèvre ne sera pas seul déscnrmais à sentir les autres grandes parties qu'il a. Plusieurs apprécieront le fonds vaste et sérieux de cette nature, et les efforts pourtant ingrats qu'il a dû y consumer ; on le plaindra, on l'estimera à l'^al des plus nobles blessés; il ne sera pas méconnu. J'ignore si ce peut être un adoucissement pour les défaites du poète; mais je sais qu'en le lisant on se console de ne pas ob^ tenir la gloire dans les arts, lorsqu'on voit combien ont souvent de génie enfoui et rebelle, combien de laborieuses douleurs subissent ceux même qu'elle lie devra pas couronner.
Septembre 1833.
(Dans Sir LiênH d^Arqwnay, très-remarquable roman qall a pubUé depuis les Confidences, M. Jules Lefèvre, quoique plus à
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«du uvaatAge, m moalre bien le même qn^ 4ftAs se« poésies et 4lao8 la préface qu'il y avait jointe. On retrou?e toujours Tamant de Maria; Marguerite de Cérisy est )a même que la coquette des •Conf^ences, la femme sans cœur. D'ailleurs force esprit, de joli| Qiots, surtout dans le premier volume (le second est plus franche* ment passionné) , une ironie froide, un sourire prolongé et humoih ristique. L'auteur affecte le genre de Swift, de Jean-Paul surtout; il exalte celui-ci et a le style blason né de la sorte; mais combien «'est pire en français! On y voit dès l*abord des pleurs qui emr piètênt sur la io%$. Sn parlant d'une femme qui rend tour à tour «on amant ou stupide ou spirituel : « Qu'elle dise au plomb d^ « devenir de l'or! Le plomb ne se fera pas prier. » En parlant des entretiens d'amour où peut survenir un tiers importun ; « Quand « un tiers est continuellement suspendu sur la tête d'un aveu, etc. » <Ce sont, comme dans ses vers, des hypotyposes, des anàlectes épiS' tolaires. L'amant dort sur un oreiller gonflé d*alarmes, et reok' bourré des perfidies de sa maltresse. On est dédommagé par ua bon nombre de justes et piquantes observations, présentées d'ordinaire sous forme d'ironie; ainsi ce mot : « Lorsqu'on est heu- « reux, il ne £aut pas trop se demander pourquoi. Il n*y a pas de « félicité qui résiste h un interrogatoire. Par contre, il faut tour H jours aller au fond de ses peines; le temps qu'on emploie à les « peindre est autant de pris sur nos larmes* » J'ai noté un endroit où l'auteur se juge lui-même avec une parfaite sévérité dans la personne de son héros ; il s'agit des lettres de celui-ci dont le style «st lourd et contourné, trop souvent bariolé ^ornements paro^ sites. Sir Lionel se plaint de la difficulté qu'il éprouve à manier le français, quoique ce soit sa langue maternelle (Lionel, né en France, a été élevé et naturalisé en Angletenre), En effet, If. 4ules Mfèvre écrirait probablement mieux m aitglals qu'en français» -Son style ressemble assez h une tradw^tv^A soiguée et empesée <d'un bon roman d'outre-mer; on dirait parfois d'une page de Çhelley où d'Hazlitt qu'il aime tant à citer. Dans les lettres de çir Lionel à Marguerite, la quatrième 9ur Pétrarc^ue est admirable 46 vérité).
M* ^ule3 Lefèvre est mort le 13 décembre 4857 : $1 avait, da9S IdS (}ernière9 années, changé son nom en celui de Lefivre-Devmier; M™' Deumier, sa tante, l'ayant feit héritier
m POHTRAITS CONTEMPORAINS.
d'une grande fortune, il ajouta ce nom au sien par reconnaissance, ce qui acheva de dérouter la notoriété qui était déjà en retard avec lui. Ce poëte distingué, et qui ne put jamais complètement percer, avait eu dans sa vie des phases successives où l'on reconnaîtrait à peine le même homme. Il avait débuté, comme on l'a dit, au premier rang et à la première heure de la jeune école poétique ; il en eut toutes les ambitions et tout le courage, et il semblait des mieux munis, par son érudition poétique étendue et forte, pour la lutte et pour la conquête. Il parut être dévoyé bientôt et jeté de côté, comme sur le flanc, par une de ces passions malheureuses que le poëte doit sentir, mais pas trop profondément, ni à ne pouvoir s'en déprendre. L'objet de cet amour désespéré, qui a marqué toute sa jeunesse, était, assure-t-on, la très-spirituelle sœur de M™* de Girardin, la comtesse O'Donnell. On ajoute que ce fut cet amour malheureux qui le poussa à son aventure guerrière en Pologne pendant l'insurrection de 4 831 . Cependant d'autres poëtes, ses égaux d'âge ou plus jeunes, s'étaient déjà emparés de la renommée. Timide et fier, et môme un peu sauvage, il ne laissait pas d'en souffrir. « Dans sa droiture et dans sa fierté, » nous dit quelqu'un qui l'a bien connu, « il avait un tel éloignement « de tout ce qui ressemble à l'intrigue, qu'il poussait cette « aversion jusqu'à se refuser les plus simples démarches et c relations qui pouvaient contribuer à la célébrité de son nom ff et de ses ouvrages. Ce n'était pas modestie vraie ou fausse « de sa part, car il reconnaissait assez haut dans la couver^ « sation sa valeur et ses supériorités : on peut dire qu'il « avait l'orgueil de son œuvre et l'insouciance du succès. Un « détail curieux, c'est que, ses poésies se vendant très-peu, « il était encore, pour ainsi dire, avare de ses exemplaires, « qu'il aimait mieux enfouir chez lui que de les distribuer a et de les donner, et cela dans la crainte seule d'avoir l'air « de demander quelque chose à qui que ce fût, dans l'intérêt « de ses productions. Cet excès de timidité , qui avait sa « noblesse, avait aussi ses grands incor^énients, et de là en
« pactie le peu de retentissement qu*ont obtenu son nom et a ses livres. »
A le voir en ces années avec son beau et large front sillonné de pâleur, sa figure fine, sa réserve silencieuse, et un certain air de malheur répandu sur toute sa personne , on eût pu le croire envieux et malade du succès des autres. Victor Hugo disait de lui en ce temps-là : « Jules Lefèvre a été morda par Latouche. » Il donnait Tidée de quelqu'un qui a bu d'un breuvage vénéneux et qui n'en peut ni guérir ni mourir. Il avait fait ce vers, traduit, je crois, de l'anglais, et qui exprimait bien sa propre nature :
La rose a des poisons qu'on finit par trouver!
Les années changèrent totalement cette disposition. Je n'avais fait que l'entrevoir sous sa première forme, et je ne l'ai revu ensuite que tard, quand l'âme était calmée, adoucie, quand le volcan était éteint et que la lave s'était recouverte de terreau, de plates-bandes et d'allées sablées. Il était alors secrétaire particulier du Prince-Président; il devint ensuite bibliothécaire de l'Elysée et des Tuileries. Il avait toujours son beau et vaste front, mais avec un sourire particulièrement aimable; homme du meilleur monde, amateur lettré et de la plus gracieuse indulgence. La grande fortune dont il avait joui pendant quelques années, et dont il faisait si bien les honneurs à ses amis dans ses soirées de la place Saint- Georges ou à sa charmante campagne de l'abbaye du Val , près l'Ue-Adam, avait été presque toute engloutie après les événements de Février 4848. Son humeur sereine, ses douces relations d'amitié, ses habitudes de travail assidu n'en reçurent aucune atteinte. Il mourut avec la fermeté d'un stoïque dans les opérations de la pierre.
Son intime ami Emile Deschamps, à qui nous devons quelques-uns de ces détails particuliers, l'a défini ainsi, tel qu'il était dans son meilleur temps et dans la saison des espérances . « Génie poétique, cœur ingénu , ayant du bel esprit dans la région du sublime. »