‹ Portraits contemporainsChapitre 16 sur 28 · M. LOUIS DE CARNÉ · texte numérisé non relu

M. LOUIS DE CARNÉ

<das journalistes OU orateurs libéraux, les expressions de vulgaire, de médiocre et autres duretés rapetissantes, tombent volontiers sur des noms qui, rencontrés en leur lieu, méritent plutôt des témoignages d'estime» et les recherches délicates de la louange vont particulièrement chercher des hommes ou des ouvrages d'une portée assez contestable , comme lorsque M. de Carné vante beaucoup trop, selon nous, cette Histoire de VExpédition d'Espagne, par M. de Martignac. Il est un personnage surtout, depuis cinquante ans, vénérable aux amis de la liberté , et que M. de Carné n'aborda jamais qu'avec une sorte dlronie méprisante qui sied mal à une intelligence si grave, si morale, et si faite pour honorer tant de constance dans une grande causa Comme M. de La Fayette pour nous n'est pas un de ces hommes qu'on discute ni qu'on justiûe, nous citerons simplement à M. de Carné, pour réfuter son dédain, ces deux versets d'un chant tout récent du poëte polonais Miçkiewicz : « Et les peuples se corrompaient <( de plus en plus, et il ne se trouva plus parmi eux <t qu'un seul homme citoyen et soldat. — Et cet homme u conseillait de cesser de combattre pour l'intérêt, et « de défendre la liberté du prochain ; et il est allé luin même combattre pour elle dans la terre de la liberté, « en Amérique. Cet homme s'appelle La Fayette , et il <c est le dernier des anciens hommes de l'Europe en a qui vit encore l'esprit de sacrifice, débris de l'esprit « chrétien. »

Dans le livre de M. de Carné, bien que le fond et le tissu en soient véritablement historiques et politiques,

ridée religieuse domine et rabat souvent les autres considérations à un ordre tout secondaire. « Plus les « événements marcheront, dit-îl, et mieux on com- « prendra que la question purement politique perd « chaque jour de son importance, qu'elle s'amoindrit à « vue d'oeil , à mesure que se dessine et grandit la « question de la régénération morale. » L'auteur s'est attaché surtout à démontrer que la réforme de 89 fut chrétienne dans son principe, bien qu'elle ne dût malheureusement s'accomplir qu'à travers une apostasie, au moins temporaire, du dogme religieux. Ses vues à ce sujet concordent entièrement avec celles que M. de Lamartine avait émises, il y a deux ans, dans sa brochure intitulée de la Politique rationnelle. Cet ordre de considérations générales, sur lequel la critique a peu de prise, parce qu'à cette hauteur, du moment qu'elle n'accepte pas l'élément mystérieux gui dirige, elle n'a plus qu'à tenir terre et à se déclarer incompétente ; cette réduction du problème politique de la société au problème religieux et moral, cet effort et ce retour vers un même but par un côté réputé supérieur, sont devenus assez familiers dans ces derniers temps à beaucoup d'esprits ardents, élevés; et, pourvu que l'indifférence politique et une sorte de quiétîsme transcendant n'en résultent pas dans la pratique et lesluttes du citoyen, il n'y a rien à redire à cette manière de coordonner et d'étager les questions. Si les solutions générales du problème religieux faisaient naître, comme corollaires, des solutions politiques opposées à celles qui ressortent du fait social réel et de l'observation immédiate et sensée,

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il faudrait s'élever contre, en montrer le faux et les ruiner; mais, du moment qu'il y a concordance sur les résultats pratiques, le champ des motifs est libre et indéflni. Dans la république de Tavenlr où nous tendons, les raisons secrètes ou avouées, les motifs égoïstes, intéressés, philosophiques ou mystiques, pour lesquels les institutions vraiment libres seront acceptées et pratiquées d'un chacun, offriront sans doute, surtout au début, beaucoup de variété et de bigarrure; mais il suffira qu'on se rallie en fait à trois ou quatre grands points jugés indispensables. Et c'est ce qui ne nous parait pas très-éloigné entre les hommes comme M. de Carné et nous*

Voici la profession de foi politique du siècle, suivant M. de Carné, et nous la ratifierions en tout point, sous la réserve de l'expliquer et de la préciser : 1® Tout pouvoir tire sa légitimité de sa conformité à la loi morale et à l'utilité du plus grand nombre : son droit est subordonné à cette utilité reconnue par les corps politiques auxquels le pays a confié mission de la constater; 2° aucune classification permanente de la société n'est désormais possible, et une aristocratie mobile et personnelle tend à remplacer l'aristocratie héréditaire légale ; 3° les idées tendent, selon les progrès graduels des mœurs, à faire prévaloir le principe électif pour les fonctions publiques; h'' la publicité est désormais la condition essentielle du pouvoir, en même temps qu'elle deviendra son principal appui. Sous cette rédaction générale et très-circonspecte, en la pressant un peu, on ne saurait méconnaître toutes les solutions qui, depuis 89, sont en train de se faire jour, de se

dégager des accidents qui les ont tour h tour compro* mises, et de régner souverainement chez nous et ail* leurs. C'est ce que M. de Carné exprime formellement en maint endroit. Son Introduction contient, sur le principe de la souveraineté du peuple» une discussion simple et lumineuse qui répond à bien des objections déclamatoires. Si son mode de raisonnement et de dis* tinction, dans lequel domiue toujours quelque chose de mixte, paraît se ressentir, chemin faisant, de la méthode -doctrinaire, M. de Carné, du moins, ne tombe jamais >dans les abstractions finales et l'espèce d'équation sans Issue où s'est enfermée cette école. Son christianisme actif le sauve peut-être en cela de quelques-unes des tendances de son esprit; il croit avec ferveur au progrès isocial , au travail ininterrompu de l'esprit divin dans l'humanité; il énumère sans ambiguïté les résultats ou instruments acquis et déjà victorieux, la presse, le jury, ie principe électif. « Je suis tellement convaincu, » s'é- -crie-t-il quelque part, « du triomphe définitif des prinii cipes de 89, que je ne les considérerais pas comme « compromis pour longtemps , quand , par suite de <t vicissitudes placées en dehors de nos prévisions, je <i verrais les Prussiens campés de nouveau dans la cour « du Louvre, et les chevaux de l'Ukraine se désaltérer M aux bassins de marbre des Tuileries. »

Historiquement, et en tout ce qui concerne le mouvement, les phases et les hommes de la Restauration, les jugements de M. de Carné nous semblent approfon* 4is et satisfaisants, du moins dans leur ensemble et eu •égard à son point de vue. Il comprend et expose à

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merveille comment la Charte a été et a dû être une ambiguïté, une contradiction et presque un malentenda perpétuel ; mais il approuve beaucoup trop à notre sens cette incertitude introduite à dessein par Louis XVllI, «t ce qu'il appelle le vagii>e heure\jup des dispositions. Il croit d'ailleurs que, provisoire et transitoire de sa na- Cure, cette Charte qui a subsisté seize ans, et qui, mieux ménagée, aurait pu durer un peu plus, était pourtant destinée tôt ou tard à une lacération violente; qu'en un mot la Restauration en France était une expérience finalement impossible et ruineuse. La session de 1815 forme la partie historique la mieux traitée et la plus instructive du livre : les personnes honnêtement royalistes, qui se sont laissé prendre aux théories et à l'ancien droit français de la Gazett&, ne pourront guère s'y maintenir après avoir lu le chapitre de M. de Carné. Les autres portions historiques sont moins précises, moins complètes, quoique semées de vues sagaces et neuves. M. de Villèle se trouve personnellement traité par l'auteur avec une indulgence qu'expliquent jusqu'à un certain point l'ineptie , les frénésies ou les fourberies de ses successeurs avant et après Juillet; mais M. de Camé, n'étant pas de ceux qui suppriment la morale et le témoignage de la conscience publique en histoire, n'a pu parler que par une étrange inadvertance de cette page honorable qui serait réservée dans les annales de ce temps au ministre le plus effrontément madré et le plus corrupteur.

Comme style et talent d'écrivain, il y aurait à signaler plus d'un beau passage. Si la diction, dans sa gra-

vite, a parfois des formules un peu ternes et des pesanteurs, une imagination noble et sévère vient à propos la relever, l'éclaircir et lui prêter un lustre vrai qui ajoute à la solidité. L'auteur, n'étant pas astreint par la nature de son sujet à un cadre rigoureux, intervient en quelques digressions avec chaleur et d'un ton ému, presque lyrique, qui va à l'éloquence. Je citerai surtout Tendroit où, discutant la loi du sacrilège de 1825, il se met lui-môme en scène par un brusque mouvement, et se peint tel qu'il était alors sur ces matières avec les agitations de son esprit et les perplexités de sa conscience. Or, c'est là le point remarquable, ne pouvant résoudre ses doutes directement, ni par la logique ni par la conscience, il s'en tirait à l'aide de l'imagination ; il se figurait en idée un grand spectacle, une représentation lugubre de ce que serait le châtiment du sacrilège, et, reculant bientôt épouvanté, il criait non de toutes ses forces à cette loi sanglante qu'il avait presque invoquée d'abord sous sa forme abstraite. Je citerai encore, comme beauté du même genre et naïve expansion d'une nature croyante qui confesse ses plus chères illusions, tout le passage de Vutopie rêvée durant famée Martignac. Il est curieux et profitable pour nous et les jeunes hommes de notre bord, qui n'avons rien senti de cela, mais qui avons passé également par nos rêves, d'étudier ce côté nouveau, primitivement inhérent à des coijvictions adverses qui sont en train de nous revenir aujourd'hui. On ne saurait se mettre en rapport par trop d'aspects avec les âmes intelligentes et généreuses.

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