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ET DE L'ÉTUDE DE M. VICTOR HUGO

▲ CB SUJBT.

Ce qu'il y a d'excellent surtout, selon moi, aux vrais mémoires des vrais grands hommes, c'est que déjà connus par leurs œuvres publiques, par des actes ou des productions hors de ligne et qui resteraient des fruits un peu mystérieux pour le gros du genre humain, ces hommes nous apparaissent dans leurs mémoires par leur lien réel avec la nature de tous. On avait leur cicae, on jouissait de leur ombre, on recevait les fruits tombés des altiers rameaux ; mais Farbre sacré était de l'autre côté du mur, dans un verger plus ou moins inconnu, et dont la superstition pouvait faire un Éden privilégié. La connaissance des vrais mémoires d'un grand homme, c'est la chute de ce mur de séparation, c'est la vue du héros, de l'orateur, du poëte, non plus dans son unité apparente et glorieuse, mais dans son

unité effective, plus diverse et à la fois plus intelligible; on saisit les passions, les affections premières, les tournures originelles de ces natures qui, plus tard, ont dominé; en quoi elles touchent au niveau commun, et quelques parties des racines profondes. La forte sève qui, plus haut, s'en va mûrir et se transformer merveilleusement sous un soleil dont les rayons ne viennent pas également à chacup, on la voit sortir et monter de cette terre qui est notre commune mère à tous. En ce sens, les mémoires des grands hommes sont des titres de famille pour tous les hommes qui reconnaissent en ceux qu'ils admirent des frères seulement plus favorisés ou plus bénis, ou plus rudement éprouvés.

Depuis quelques années déjà, il s'accrédite des opinions bien fausses, selon moi, sur la nature, la qualité et le droit des grands hommes. L'idée morale n'entre plus dans le jugement qu'on porte sur eux, ni dans le rôle qu'on leur assigne. On les fait grands, très-grands^ des instruments de fatalité, des foudres irrésistibles, des voix commandées dans l'orage; rien ne les limite, ce semble, que leur pouvoir et leur succès même. On est revenu sur ce point à une idolâtrie, du moins en paroles, qui rappellerait celle des premiers âges ; ce ne sont que demi-dieux toujours absous, quoi qu'ils fassent, et toujours écrasants. Bonaparte a gâté le jugemient public par son exemple, et les imaginations ne sont pas guéries encore des impressions contagieuses et des ébranlements qu'il leur a laissés.

L'ancienne société offrait un certain nombre de positions à part qui investissaient d'un caractère divin et

redouté les hommes heureusement pourvus par lanais^ sance. La noblesse, celle du sang royal surtout, marquait au front ses élus d'un signe qui ne semblait pas appartenir à la race d'Adam. Sous Louis XIV, le culte du monarque était devenu une démence universellement acceptée qui étonne encore par son excès, môme la sachant à l'avance, chaque fois qu'on ouvre les témoins de ce temps, les beaux esprits ou les naïfs, les distingués ou les vulgaires, M"^® de Sévigné ou l'abbé de Choisy, l'abbé Blache ou Boîleau. Il faut dire pourtant que sous Louis XIV, à part ce soleil monarchique qui absorbait en lui toutes les superstitions et les apothéoses, le génie et sa fonction étaient noblement conçus, et dans des proportions vraiment belles. Parmi les guerriers, on n'en voyait pas de plus enviables et de plus grandement famés que les Turenne ou les Gatinat; et dans l'ordre des productions de l'esprit, la supériorité admise et admirée ne dépassait jamais le cercle des facultés humaines; c'en était le couronnement et la fleur, flo8 et honos, l'enchantement, la décoration et la grâce. Les grands esprits n'étaient pas alors, pour la société, des guides reconnus ; ils étaient encore moins des foudres errants, déchaînés, et des météores.

Au xvm« siècle, la royauté, la noblesse, la religion, pâlissent, et l'esprit humain, dans la personne de ses chefs, pousse sa conquête et aspire à régner. En un sens ce xviu® siècle, impie et révolté, ne tend qu'à réaliser et à fonder dans la pratique civile les maximes de fraternité chrétienne et d'égalité des hommes devant Dieu. Les quatre ou cinq grands chefs qui servirent à cette

époque resprit humain dans son immortelle entreprise* Montesquieu, Voltaire» Rousseau, Buffon, Diderot et autres, n'abusèrent pas trop à leur profit de la popularité qu'ils aôquirent et des acclamations confuses par les* quelles on les salua libérateurs. Ils ne se démentirent pas dans le succès, ils ne s'enivrèrent pas dans leur gloire, comme Alexandre à Persépolis. Ils furent rois sans doute : Voltaire en fut un, plein de licence et de caprices; Montesquieu en fut un qui se souvenait trop de sa robe et d'être président à mortier, et BufTon avait sa morgue et sa plénitude qui l'isolaient à Montbard. Mais, en somme, peu de libérateurs ont été aussi fidèles jusqu'au bout à leur mission que ces quatre ou cinq hommes illustres. Bien des jugements faux, inexacts, légers et passionnés, outrageux pour d'anciens bienfaiteurs du genre humain, ont été portés par eux, et ont longtemps altéré l'opinion, qui s'en affranchit à peine d'aujourd'hui; mais le but moral, bien que souvent poursuivi à faux, leur demeura toujours présent; la commune pensée humaine, la sympathie fraternelle, fut religieusement maintenue.

Cette idée morale, au milieu des exagérations et des égarements qu'elle eut à traverser, se conserva de la sorte jusqu'au commencement de l'Empire. Mais il y eut là une solution de continuité, une altération, une interruption profonde dans la manière de juger les hommes et les choses. Les précédentes notions furent ébranlées ou détruites, et des habitudes nouvelles d'un ordre tout opposé s'introduisirent. L'éclat, la force, l'ordre et la îjrandeur matérielle substituèrent leur as-

cendant à celui des idées morales gui semblaient à bout, ayant passé par toutes les phases de fanatisme et de sophisme. Je n^ai pas la prétention de juger ici en quelques mots un personnage comme Bonaparte, qui offre tant d'aspects, et dont la venue a introduit dans le monde de si innombrables conséquences; mais pour rester au point de vue qui m'occupe, j'oserai dire qu'il est l'homme qui a le plus démoralisé d'hommes de ce temps, qui a le plus contribué à subordonner pour eux le droit au fait, le devoir au bien-être, la conviction à l'utilité, la conscience aux dehors d'une fausse gloire. Bonaparte n'était ni bon ni méchant; il n'aimait ni ne haïssait les hommes; il ne les estimait guère qu'en tant qu'ils pouvaient lui nuire ou le servir. Si Ton essaye d'énumérer la quantité d'hommes honnêtes, recommandables par le talent, l'étude et des vertus de citoyen, que 89 avait fait sortir du niveau, qui avaient traversé avec honneur et courage les temps les plus difficiles, que la Terreur même n'avait pas brisés, que le Directoire avait trouvés intègres, modérés et prêts à tous les bons emplois; si l'on examine la plupart de ces hommes tombant bientôt un à un, et capitulant, après plus ou moins de résistance, devant le despote, acceptant de lui des titres ridicules auxquels ils finissent par croire, et des dotations de toutes sortes qui n'étaient qu'une corruption fastueusement déguisée, on comprendra le côté que j'indique, et qui n'est que trop incontestable. L'éclat tant célébré des triomphes militaires d'alors, cettç pourpre mensongère qu'on jette à la statue et qui va s'élargissant chaque jour, couvre

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