‹ Portraits contemporainsChapitre 22 sur 28 · UN DES DERNIERS JOURS D'OCTOBRE · texte numérisé non relu

UN DES DERNIERS JOURS D'OCTOBRE

— Me voici depuis quelques jours occupé du défrichement d'une portion de terre hérissée de ronces et de buissons, sur laquelle je rêve déjà des pommiers et des cerisiers en fleur, une herbe fraîche et ces tranquilles marguerites, comme les appelle Oberman dans une de ses bonnes inspirations.

La beauté des derniers jours de l'automne favorise ce travail difficile, et diminue de quelque chose la fatigue des terrassiers, que, du reste, je n'entends jamais murmurer, ni se plaindre.

La plupart se lèvent avant le jour, pour arriver à l'heure où commence le travail. Une distance assez longue les sépare de mon habitation ; des chemins toujours difficiles et souvent impraticables, qu'il faut reprendre le soir après de rudes fa* tigues. Plusieurs ont des femmes ou des enfants malades, qui consument ce peu d'argent quMls gagnent avec tant de peine 1

Mais tous sourient à ce beau temps inespéré des jours avancés de l'automne ; leurs conversations, plus animées que de coutume, renferment, entre autres, une phrase que j'entends depuis quelques jours avec un attendrissement inex> primable ; elle est répétée, commentée sur tous les tons, de toutes les manières, avec des inflexions de voix qui me vont à l'âme :

« Quel beau temps pour nos blés! — Précieux temps! — « Monsieur, voilà un bien beau temps pour nos blés ! »

Pauvres gens! ils m'émeuvent et m'insiruisent profondément.

418 PORTRAITS GOtfTEMl>ORAINS.

fito les regardaei, .eti' les écoutant, je sui» arriné à^goéter' une indicible joie, rien qi|!à voir rayonner ce beau et doux, soleil sur un arbre que j'ai planté, et à trouver le strict nécessaire proprement servi sur ma table; rien qu'à jouir du silence, de la retraite, ée la lecture, ou d'une innocenti»* occupation; et je m*écrie vingt fois le jour, conme lesf'èreft^ des déserts : a Seigneur, c'est assez ! je mourrai de douceur si vous ne modérez ma joie. » Mais euK disaient cela après avoir bu de l'eau du désert et mangé des racines; il est vrai que c'était aussi* apràs' avoir priét — Nourritupe' céleste et abondante qui donne à tout une exquise saveur! — Comme cet ordre de pensées etce genrede viecaknentet réparent l!âme! Que le silence de ces bois dépouiHéa, mais tranquille» sous le seleî) d'automne, est pénétrant et instructif! Que de tableaux attachants , fertiles pour Tâme en sainte espéranee^ et en confiance infinie' aux bonté» de Dieu I

Les jours les* phis riants de la belle saison, toi^ splendides qu'ils sont de fleurs ou de fruits, n'ont pas ce charme des jours de labeur protégés par des temp^cléments et fkvorablest Le travail de l'homme, s' unissant aux soins de la Ptim-* dence, a quelque chose de^ sain t^ d^ttendrissant, qui nesafK rait se rendre.

Dans les beaux jows,- tout est bien^ mais^w ooWie souvent comment cela est venu; le mot de' nature semble exprimer tout; mais, aux jours mêlés de Tautomne, on voit aveo reconnaissance et un intérêt qui améliore* le ooeur^ ce qv^il en coûte à l'homme pour rendre la terre riante* el fécoodOi Rien n'élève et n'ennoblit' davantage: C'est^là aussi un^^union^ sainte avec Dieu.

Dieu et l'homme travaillant ensemUe^ cela^eatsubllmei — Le mal paraît endormi ou vaincu.

Ces jours sont assez rares ; ils pénètrent de leur harmonie* et de leur douceur; tous, jusqu'aux animaux, sont paisibles et soumis, et je n'entends ni imprécations ni jurements.

J'arrête souvent mon cheval au milieu des chemins ruraux que je traverse de préférence, et je demeure attendri jusqu'au

M^ 60TTIlfC€BR« 41^

fond du corar dis tableaux qui s'offrent à mai : Voici les charrues activiez qui p«aaoBt> sous les ponmiers jaunis; le sac de bon grain est debout au milieu du champ, que parcourt en ton» sens^la faensof tratnéevpap de bons jeun»» et vieux cbeivaitx, qu*oa awis d-atteler enKible, image de la vigoeor et dm rexpévienoe unieab: La teroetdestiaée . à la^se^ menée a un aspeet d'ordre qai«st. une véritable beauté»

DeBuain, ces-blés^serontiiaitSjv/MM»» /at7«>comineon dit. Le. laboureur prendra- quelque -ropoihr Ju8q«i»«là, il ne se doa^ nera point de trôre : ce se»froenfpa4ioa et Tentpeftiea de toa^'ves momemls.

Peu de jours sont passés, et déjk< oea blés;,- cdoima les ga^ zone d'un parc anglais,' s'éleBdeat aii.loin aveodea nuanœs et des ombres variées jusqu'aux, borda dea chemins et le loag des haies>dea^0raiesi ILy en >a<dea^ plaints inknenseaqui sont la part des riobea^eCtde petits •oma^qui seul le trésor dupauTve, et qu'il entowrefet veilla avec un soki {^in d'affée^ tion. Tout auprès on senti le parfiiAkidea pooimes qu'on récolte dans les eiiok>sy et qui tombeat* sur l'herbe vettet^ encore, parmi les large» femllesraèdiesnqui s'échappent dea arbres secoués, comme -daa^pluiesid'ork.

0 Semences du Seigneur, levezet mârisaezl et^* quand vos grains recueillis seront devenus le pain des familles, ce pain que noas antrea, insensé» des villes, mangeoaa avec tant d'indifférence et d'oubli y le pauwra^ toujours chrétien^ lui, n^ntamera pas sa nourrâture uaique, la vie de ses enCants, sans faire, avec la pointe de son couteau, cette croix dont il salue le jour et la nuit, et tous les actes de «,on existence laborieuse; il remerciera Dieu du bienftdt accordé à ses peines ; il hii demandera de bénir encore les travaux auxquels il s'apprête, et pour lesquels; ili se lorliôe.

Aliments de l'homme, voua êtes d'abord la parure et la beauté de sa demeure!

Vous renfermez de grands mystères! Ils devraient souvent y songer, ceux qui vivent dans la fange des villes, dans leur corrup*,ion, dans leurs révoHeB •: à voir ce qu'il fout d'ordre,.

de résignation, de peines, pour féconder la terre et faire vivre ceux qui l'habitent, ils deviendraient plus calmes peutêtre, et meilleurs.

C'est avec ces pensées que j'arrive jusque dans ma retraite, et qu'environné des livres saints dont je me suis £ait comme une barrière je m'écrie : < Jours de bénédiction, beau temps, air doux et pur qu'on n'espérait plus ; herbe verte et si belle sous ces rayons qui ne la brûlent plus et qu'elle reçoit avec amour; solitude, silence, éloignement du bruit et des passions des hommes; délices de l'homme contemplatif et apaisé ; qu'ai-je fait pour vous goûter avec cette plénitude et ces transports ?... »

Et je suis tenté de tomber à genoux à toutes les places; et mon cœur n'est qu'une prière continuelle. Un chant de reconnaissance arrive de mon cœur à mes lèvres. C'est comme une tendresse infinie qui m'inonde de je ne sais quels sentiments pleins d'émotion qui se forment de tout ce qu'il y a de beau, de bon, de noble dans la créature déchue, mais pardonnée; exilée du ciel, mais remise dans la voie qui le fait retrouver. Je ne sais rendre ce que j'éprouve que par ce cri sublime de saint François de Sales :

a Mon cœur, mon cœur I Dieu est ici I II »

Arthur, qui n'est pas un ouvrage composé, ni qui sente le taîent de profession , Arthur, qui n'est guère peut-être qu'une suite de débris, de soupirs, de souvenirs et d'espérances, naais où le souffle est le même d'un bout à l'autre, et où l'esprit, vrai parfum, unit tout, sera, nous le croyons, une lecture propice et saine, et reposante , à bien des âmes fatiguées, à bien des palais échauffés, un correctif, au moins d'un moment, à tant de talents plus brillants que sincères, à tant d'enthousiasmes dont la flamme est moins au cœur qu'au front; Arthur, si l'amitié et tropée confor-

mité intime ne nous abusent , Arthur vivra et conservera le nom de son auteur, qui n*a plus à se repentir littérairement de ses écarts, de sa venue hâtive, de ses plaisirs distrayants et de ses faiblesses paresseuses, puisque, de tant d'imperfections éparses, il lui a été donné un jour (6 nature douée avec grâce I) d'assembler un volume délicieux, que d'autres, plus studieux, plus forts, n'auraient jamais écrit.

15 décembre 1836.

— Ulric Guttinguer est mort à Paris le 21 septembre 1866. Il avait plus de quatre-vingts ans. Ses dernières années se sont passées dans les mêmes sentiments , dans les mêmes regrets et les mêmes fluctuations morales qu*il avait éprouvés de tout temps : seulement les craintes et les regrets, ou même les remords chrétiens surnageaient de plus en plus, n avait précédemment, et pendant la direction de M. de Lourdoueix , collaboré à la Gazette de France. U ne pouvait s*cmpêcher presque chaque fois, dans ses articles trèspeu critiques, de revenir à la poésie et aux souvenirs émus de ses jeunes années, aux principaux noms romantiques qui lui étaient restés chers : mon nom, à moi-même, y trouvait souvent son compte, et son amitié pour moi, à travers Péloignement et l'absence , n'a jamais varié. Sa plume eut le tort cependant de trop s'acharner, pour les critiquer, aux derniers écrits de Victor Hugo, ce qui ressemblait trop de sa part à une méconnaissance de leur ancienne liaison si familière et tout agréable. 11 m'a légué en mourant un dernier cahier pour en faire l'usage que je jugerais à propos. Il y épanchait en paroles brisées et sans suite ses tristesses, ses défaillances, ses mélanges perpétuels et ses amalgames de religion, d'amour et de poésie, ses citations et réminiscences de Hugo, de De Vigny et d'autres encore : la femme, la Dalila y reparaissait jusqu'à la fin. En un mot l'aimable, le faible, le volage, le tendre Ulric vieilli, Arthur octogénaire, est mort ce qu'il avait toujours été.

P. S. Je me reproche pourtant de n'avoir pas tout indiqué ni tout dit. Le côté le plus curieux et le plus original d'Ulric Guttinn. 24

429 PORTRAITS CONTEHPORAINS.

guer, si l'en ctieasak un peu à. f«nd, serait aAsurénaent sa rdatÎMi avec Alfred da Bfusset. Elle n'eo était pas restée lon^mps au ton du début, quand Alfred de Musset lui parlait comme un jouvenceau à un Byron : Ulric, nul oHl des mers, etc. Les choses se passèreat bientôt avec phn de laissct aller. UlriCy tant laible et fragilequ'il était, se prenait aiflément à avertir et, qui plus est, à prôchec dans leurs fougueux entraînements ses jeunes amis, Musset et son inséparable Alfred Tattet; il leur parlait en censeur onctueux et indulgent, mais sans se garder aanec du ton éâTot, et comme quelqu'un qui sort de s'entretenir avec les Pèret du Désert : on peut juger des hauts cris et des rires qu'il provoquait à de certaines heures. J*ai sous les yeux une querelle en vers engagée à Buiy (près Montmorency), maison de campagne de Tattet, entre Ulric et les deux Alfred. Cela pourrait s'appeler Un après-déjeuner d'août 4858, dans la forêt de Montmorency. Ce n'est pas seulement Alfred de Musset qui se mêle de répondre; Alfred Tattet, que je ne savais pas si poète, est censé lui-même riposter par les rimes les plus satiriques, les plus irrévérentes. Elles rappellent assez bien celles qui devaient s'échanger à toutes les époques dans les folles parties de jeunesse, du temps de Théophile comme du temps de Bussy, dans les après-midi sous la tonnelle, à la butte Saint- Roch, entre Chaulieu, La Fare et le chevalier de Bouillon. C'est de la poésie en manches de cJiemise, Oh ! qu'il devrait donc bien y avoir, à chaque biographie de poète, un petit chapitre secret et réservé, à l'usage des seuls bons esprits capables de porter la vérité, toute la vérité, sans la prendre de travers ni en abuser! Du temps d'Horace on eût osé écrire ce chapitre; oa n'ose plus maintenant.

Page 1