EN LITTÉRATURE
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Et comme notre poil, blanchissent nos désirs. BIathdrin Régnier.
II y a des temps décisifs dans la vie des individus, où leur constitution physique ou morale subit de graves changements et se fonde comme derechef, où l'on refait bail, pour ainsi dire, sur un certain pied et à de certaines conditions avec ses idées, avec ses moyens; il y a, enfin, des années critiques, climatériques, comme disaient les anciens médecins, palingènèsiqueSf comme disent de modernes philosophes. Gela semble aussi se reproduire assez fidèlement dans la vie d*une époque. Il y a des moments où le cours général des choses amène de certains aspects naturels, et où il se
(i) Cet article, qui avait pour but de rallier à la Revue des Detu^ Mondes un groupe d'écrivains et de critiques, présente sur la plupart des personnages littéraires une suite d'aperçus qui tiennent au courant et qui sont comme des appoints aux précédents po^ traits.
dispose de certains retours, de certaines inclinaisons, vagues sans doute, mais que l'activité humaine bien dirigée et agissant avec quelque concert peut saisir, déterminer et achever.' Ne sommes-nous pas, sous l'aspect littéraire et moral, à l'un de ces moments dont il y aurait à tirer parti? On dirait que le tempérament littéraire de l'époque sommeille, attend, se refait sourdement, qu'il passe par l'un de ces lents efforts de recomposition intérieure dans lequel il y a lieu d'agir, et plus lieu assurément qu'à aucun des îûstants qui ont couru durant ces dix dernières années.
Il semble qu'après dix ans les dispositions littéraires se rejoignent plus qu'elles n'avaient fait dans l'intervalle, qu'elles se rapprochent du moins ; on ne revient pas au point de départ sans doute, et le cercle ne se ferme pas ; mais il y a une sorte de correspondance, comme d'un cercle à l'autre dans la spirale. On revient, après dix ans, en vue des mêmes idées, non plus pour y aborder, mais pour les juger; si on y revient ensemble, il y a de quoi se consoler peut-être. On a l'ardeur et la rapidité de moins, on a l'expérience de plus.
Le mouvement littéraire de la Restauration était au plus plein de son développement et au plus brillant de son zèle, quand il fut brisé et comme licencié par le coup d'État de Juillet, et par les journées qui s'ensuivirent. Un grand nombre des plus éminents et des plus actifs champions de cette croisade si animée passèrent immédiatement à la politique pratique, et parurent cesser d'être gens de lettres. Ceux qui n'étaient ni aussi à portée des choses ni aussi mûrs, qui n'avaient
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pas épuiaé leurs viogt-cinq ans ni leur chimère* ne s'abattirent pas M essayèrent de cootinuer. De oetlB persévéranœ scNrtit {dos d'une caovre imprévue. Il .se manifesta chez la plupart de ceux qui tinrent la campagne une seconde phase (et pas toujours progressive) de leur talent : il y eut bien des covps de vent dans les bannières. Cependant un petit nombre de nou^^aux venus prirent rang avec éclat; umIs» éepiàs dix ans, ces nouveaux venus euxHQuéines ont eu le temps d'en venir à leurs i^Ases secondes. La politique, à son tour, ayant graduellement épuisé ses ardeurs, a i«adu quelque Imsir, au moins de coup d'œîl, à ceux qui s*y étaient d'abord id>sorbés. Plu^ears môme, et des frius éminents, se remettent à écrire, avec lenteur et discrétion sans doute, mais enfin ils s'y remett^t. Ou se rencontre, on se retrouve sur un terrain un peu neutre; mais c'est quelque chose 4e se retrouver. Et oeux qui étaient encore en feu il y a dix ans, et ceux qui se sont produits et déjà fatigués depuis, et ceux qui ressaisissent aujourd'hui de bons éclairs d'une ferveur littéraire longtemps ailleurs détournée, tous ne sont pas si loin de s'entendre pour de certaines vues justes, de certains résultats de goût, de sens rassis et de tolérance. Si l'on excepte quelques illustres incurables, auxquels les années n'ont guère rien appris, la plupart, d'un c6té ou d'un autre, sont arrivés à un fonds commun ; ce que j'appelle les secondes phases du talent a tourné chez presque tous à l'expérience. Bref (puisqu'il faut articuler le mot fatal), le jeune Siècle, ou du moins ce qui se nommait le jeune Siècle encore il y a dix ans, a
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aujourd'hui, Tu» partant raiUre, quarante ans à peu près : fraad à^ dimatérique pour les tempéraments littéraires comme pour les autres. Cela rend possU)les bien des accords.
Cela les rend urgents aussi. C'est Tâge ou jamais* oa en conviendra, pour Tensenihle des générations ^fSsammec^ contemporaines qui se sont longtemps liasse intituler le jeune Siècle, de pureodre un dernier parti. La figure ^u'<en fea^a devant *ces autres généra* tiens survivantes et toujours assez peu bien disposées^ ridée générale qn'on laissera 4e soi et la considération définitive qu'on ménagera à ses vieusc jours littéraires, dépendent beaucoup de la fawjon dont on va se comporter et se poser en ces années pu tant de féconds emplois sont possibles encore. Les laissera4-on échapper et se dissiper, ce qui est en train de se faire? N'aura-t-on eu décidément que de beaux commencements, un entrain rapide et bientôt à jamais intercepté, cette verve courageuse d'esprit que donne la jeunesse ? N'aura-t-on à livrer à rceôl du jaloux avenir que des phénomènes individuels, plus eu moins brillants, mais sans force d'union, sans but, même secondaire, sans accord, même spécieux et décent? Ne serat^on e^ masse, et à le prendre au mieux, qu'une belle déroute, un saya)e qui pevi de talents enfin? Ou bien, mériterar^t-on de compter parmi les âèdes qui ont eu quelque coamstance, qui ne se sont pas hâtés euxmêmes de se dissoudre, qui ont lutté avec honneur sur les pentes dernières de la littérature, de la langue et du goût? Aura-t-on à présenter, sous les phénomènes
exœntriques éclatants qui illustrent et compromettent aussi une époque, et dans Tentre-deux de ces hasards de génie aussi souvent insensés que glorieux, un fonds plus sage, un corps de réserve et d'élite encore, rebelle à entamer, sensé, judicieux, un, mesurant applaudissement ou sentence sur ce qui joue et brille ou s'égare devant lui? La question est posée; chacun peut la retourner à son gré, en étendre ou en resserrer les termes. Le moment me semble extrêmement favorable pour la laisser envisager dans toute sa clarté : si bien qu'il dépend peut-être de dix ou douze hommes dont les noms se pourraient dire, et qui au talent qu'ils ont joindraient un peu du zèle qu'ils ont eu, de la résoudre favorablement aujourd'hui.
Nous qui avons prêché autrefois plus d'une croisade, et pas toujours des plus orthodoxes assurément, qui avons poussé, je le crains, à de trop vives aventures, au rapt d'Hélène et à l'imprudent assaut, nous venons donc (dût-on nous accuser de prêcher à tout propos et un peu par manie), nous venons conseiller comme urgent , opportun et pas trop difficile , cet acte de seconde union, cette espèce de mariage de raison, pour tout dire, entre les talents mûris. Chacun aurait ses réserves pour de certains apanages propres et auxquels on tient chèrement tout bas; mais on entrerait en communauté et en concert sur bien des points de critique positive et de travaux qui s'appuieraient.
Cet accord s'essaye et subsiste plus ou moins déjà; c'est la pensée et le vœu de cette Revue même, et c'esl parce que la chose est en train de se faire qu'elle
devient possible, et qu'il y a lieu d'insister, d'achever et de s'exhorter. — Un coup d'oeil sur l'ensemble de la littérature et sur les phases de ses principaux personnages depuis dix ans éclairera encore mieux notre idée et la modération de notre désir.
M. de Chateaubriand, qu'il faut toujours nommer d'abord (ah Jove principium), non-seulement comme le premier en date et en rang, mais aussi comme le plus durable, comme l'aïeul debout qui a vu naître, passer et choir bien des fils et petits-fils devant lui; M. de Chateaubriand, après s'être dégagé avec honneur de la politique et s'être voué uniquement à sa grande composition finale, aux vastes bas-reliefs de son monument, a eu cela de remarquable et de progressif de s'établir dans une existence plus calme, plus sereine et véritablement bienséante à tant de gloire. Son rare bon sens, qui, dans ses éloquents écrits, se revêt si souvent et s'arme ou se voile d'éblouissants éclairs, n'a jamais paru plus élevé, plus net, mieux discernant, aux yeux de tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Si une conciliation entre toutes les parties généreuses et saines peut sembler possible au sein de la littérature moderne, c'est surtout en contemplant celle qui s'est faite avec les années dans ce haut esprit de plus en plus étendu, attentif et accueillant.
Les organes les plus en vue, les chefs de file tout à fait considérables du mouvement historique, philosophique et littéraire, aux dernières années de la Restauration, MM. Guizot, Cousin et Villemain, ont dû cesser un peu brusquement cette activité de rôle. Ils n'ont
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pourtant pas renoncé à assister aux suites, ày préttder même par leur esprit; ils ont donné de )eur présence constante des témoignages trop rares sans doute pour ceux qui les admirent et auraient voulu les suivre encore, mais des témoignages suffisants pour maintenir leur influence supérieure et leur nom. M Guizot a donné Washington, M. Cousin AbéUird, et M. Villemain deux volumes d*une littérature exquise et consommée. De leur côté, enfin, il y a plutôt quelque chose qui favorise et rien qui gêne ; ils ont gardé chacun leur rang, et la place est laissée à d'autres qui tous ne sont pas venus.
C'est ce qu'on peut dire aussi de plusieurs éminents historiens ou philosophes, M. Augustin Thienry, M. Thiers, M. Jwiffroy. La fatigue d'une organisation délicate chez l'un, le torrent des affaires chez l'autre, et pour le premier des infirmités, hélas I qui n'ont pas du moins entamé Tardeur, ont paru ralentir les productions ; mais rien n'est tari, mais la ligne n'est pas brisée, mais les suites se retrouvent encore. M. Thiers a repris la plume : ne va-t-il pas la quitter de nouveau (1) ? M. Thierry ne Ta jamais laisséeoisive à la main fidèle (2) qui retrace sa pensée. Il doit nous en donner sous peu de jours des preuves rassurantes. Là d<mc encore il y a lieu de s'appuyer à des frontières cocmiies et d'espérer même des alliés dans les maîtres.
L'imprévu, l'extraordinaire, depuis dix ans, a surgi à
(i) Il était à la reille de rentrer aa ministère.
(2) M"»* Augustin Thiecry, qui servait de secrétaire à son mafi
d*autres endroits et a jailli par d'autres noms. C'est à M. de La Mennais, à M. de Lamartine, à ces talents tout ouverts, Tun si impétueux et l'autre si fécond, qu'il faut demander surtout cette surprise de déploiement et cet éclat d'aventure. Ils ont, en un sens, passé toutes les espérances et aussi laissé derrière eux toutes les craintes ; tous les basards d'idées déchaînées dans les hautes régions ont soufOé en eux à pleines voiles, et les ont fait vibrer sur toutes les cordes selon leur mode particulier de véhémence ou d'harmonie. Certes, s'il ne s'agit que d'apprécier les ressources et la portée du génie individuel, l'étendue de ressort qu'on lui pouvait supposer, !les applications plus ou moins larges qui s'en pouvaient faire, nous dirons que M. de La Mennaia dans son ordre, et M. de Lamartine dans le sien, ont témoigné une flexibilité, une vigueur ou une grâce, une amplitude en divers sens, que leurs premières iBuvres ne démontraient pas. Joce^^n d'une part, de l'autre les Paroles (Fim Croyant et les Affaires de Rome, sont, à ne voir que l'écrivain même, d'admirables et riches preuves de puissance et de fertilité. Mais, contradiction singulière, et qui est un des caractères de ce temps ! avec plus de produit dans le talent et avec un dégagement à tout prii^, le résultat de l'œuvre a été moins beau que d'abord x la loi de l'ensemble, l'unité, a été violée; le fonds entier s'est vu com{>romi6. Il y a eu étonnement, bouleversement en définitive et ravage dans les impressions résultantes. Ces grands temples n'ont pu être utiles .qu'en tant qu'ils ont quelque peu effrayé et ont fait rentrer en soi par leur excès. On y
chercherait eu vain à quoi se rallier directement, mais flsont prêté beaucoup à qui sait considérer et s'instruire. Si la noble, accueillante et expansive nature de M. de Lamartine, et qui semblait tellement faite pour être de celles qui concilient, a manqué jusqu'ici à ce rôle par une trop grande facilité d'ouverture et d'abandon, une autre nature bien haute de talent s'y est refusée par une roideur singulière que rien n'a fléchie. En ces dix ans qui s'achèvent, M. Hugo a donné à la fois les plus belles marques de son génie lyrique dans les Feuilles d^Aurtomne, et de son talent de prosateur dans sdi Notre-Dame de Paris; Marion Delorme aussi (une œuvre dramatique véritable) n'a paru à la scène que depuis 1830. Mais on est tenté d'oublier ces portions magnifiques quand on songe à tant d'autres récidives simplement opiniâtres, à cette absence totale de modification et de nuance dans des théories individuelles que l'épreuve publique a déjà coup sur coup jugées, à ce refus d'admettre, non point en les louant au besoin (ce qui est trop facile), mais en daignant les connaître et en y prenant un intérêt sérieux, les travaux qui s'accomplissent, les idées qui s'élaborent, les jugements qui se rassoient, et auxquels un art qui s'humanise devrait se proportionner. On peut dire que le genre de déviation propre à M. Hugo depuis dix ans, c'est sa persistance. Est-il disposé à le sentir aujourd'hui? Ces sortes de natures si entières se corrigent-elles jamais, et ne mettent-elles pas leur point d'honneur à être ou à paraître jusqu'au bout invincibles? Quoi qu'il en soit, ce n'est pas la faute de cette Revue en particulier, si M. Hugo est resté isolé
d'elle, et si cet isolement s'est traduit bientôt en lignes si tranchées et a entraîné des conséquences sévères. Mais la première condition de toute communauté littéraire, c'est l'égalité morale, toute part faîte à la supériorité des talents. Dans ce mouvement de retour, dans cette combinaison modérée que nous invoquons, M. Hugo, jusqu'à présent inaccessible, demeure naturellement en dehors; il reste un des grands exemples ïu'on admire en partie, qui éclairent par réflexion, à listance, et qui hâtent la maturité de ceux qui en sont capables.
Ceux-ci, par bonheur, sont assez nombreux; ils subissent humblement la loi intime de changement : qu'ils y joignent le travail, l'effort régulier, et cela pourra s'appeler progrès. Mais avant de compter avec eux» avant d'essayer de leur persuader ce que nous concevrions de leur concours, il est bon de voir ce qui ne saurait s'en séparer, ce qui s'est produit de tout à fait nouveau en littérature depuis Juillet 1830, et de postérieur aux talents éclos déjà sous la Restauration.
Il s'en est produit très-peu de nouveaux et d'entièrement nets au soleil : dans l'ordre de l'imagination» M. de Balzac, George Sand; dans Tordre politique, M. de Tocqueville. En fait de grosse idée, il y a eu le Saint-Simonisme, et ce genre de doctrines plus ou moins avoisinantes, desquelles est sortie Y Encyclopédie de MM. Leroux etReynaud. On aurait à citer encore quelques noms de poètes, de romanciers, de critiques ; mais ce serait entrer dans le détail, et un coup d'œil d'ensemble (ce qui est singulier à dire) ne fournit guère rien
que cela. Je ne parle toujours que de ce qui n'était pas déjà en train de luire sous la Restauration.
M. de Balzac est né depuis, en effet, malgré les cinxjuante romans qu'il avait publiés d'abord; nous voudrions ne pas ajouter qu'il a déjà eu le temps de mourir, malgré les Clouante autres qu'il s'apprête à publier encore. Il a tout l'air d'être occupé à finir comme il a commencé, par cent volumes que personne ne lira. On n'aura va de sa renommée que son milieu, comme le dos de certains gros poissons en mer. Il a eu pourtant son éclair bien flatteur, bien chatoyant, son moment de
Subdola quum ridet placidi pellacia ponti.
Ce moment-là ae pouvait venir qu'entre deux vagues, dans un intervalle de mélange et de confusion. II a saisi à nu la société dans un quart d'heure de déshabillé galant et de surprise; les ttoubles de la rue avaient fait entr'ouvrir l'alcôvei, il s'y est glissé; mais si de pareils hasards «ont précieux^ il ne faut pas en abuser, on le sent, ni les prolonger outre mesure, sous peine de faire céder le charme au dégoût. Or, depuis ce temps-là, cette malheureuse alcôve est restée entr' ouverte, que dis-je? ouverte à deux battants; on y entre, on en sort, on y décrit tout; ce n'est plus le poète dérobant les fins mystères, c'est Je docteur indiscret des secrètes maladies. — A défaut de M. de Balzac, qui ne semble pas en mesure de modifier la verve croissante de ses entraineixjants, et en se garant surtout du ruisseau impur
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des imitateurs, c'est à tels ou tels de ses disciples rivaux et de ses héritiers vraimeM distingués qu'on voudrait demander parfois l'œuvre agréable dans laquelle le choix de l'expression, le soin du détail, quelque art littéraire enfin, se joindraient à toutes les veines délicates qu'ils ont (1).
La plus manifeste, la plus originale et la plus glorieuse apparition individuelle qui se soit dessinée depuis dix ans, est assurément George Sand, et tout ce qui se rattache à ce nom. Ici l'on n^a qu'à se féliciter. Avec bon nombre de ces qualités qui peuvent à bon droit sembler souveraines, il ne s'est rien rencontré (exception bien rare!) d'exclusif contre ce qui entoure, rien de littérairement chatouilleux sur soi-même ni sur les autres; mais, au contraire, une sorte d'insouciance généreuse et de courage d'esprit qui ne demande qu'à toujours aller. Des phases nombreuses se sont déjà succédé ou plutôt croisées dans ce talent d'écrivain de plus en plus élargi. Aux purs chefs-d'œuvre du roman, aux* quels, lorsqu'on y réussit à ce point, nul genre (il est bon de le maintenir) ne saurait être dit supérieur, il s'est mêlé des essais plus ambitieux dans des sphères moins définies, de ces recherches qu'une pensée ardente et immortelle n'a pas le droit non plus ni le pouvoir de s'interdire. Qu'il aille donc ce talent à Ja plume si sûre, qu'il épuise çà et là ses fougues d'essor, mais que surtout il revienne encore souvent au naturel et charmant récit. Dans ces hautes influences philosophiques qu'il ne
. (1) Le nom de Charles de Bernard se sous-entendait natureUement ici : talent charmant et déjà mûr, trop vite enlevé!
se refuse pas, il est, par rapport à tous, une simple précaution à garder : c'est de songer parfois à ceux qui sondent à d'autres points la sphère infinie, ou qui même, lassés, ne la sondent plus, et de se rappeler aussi que Tactuel espoir, l'impétueux désir des fortes âmes n'est pas le but trouvé.
Si quelque regret tempère la satisfaction et le respect qu'inspirent les doctes et courageux travaux de l'école encyclopédique de MM. Leroux et Reynaud, c'est à cause dé l'aspect parfois exclusif et répulsif que se donne dans l'expression une doctrine si vaste, si patiente au fond, si faite en définitive pour comprendre et tolérer. Qu'elle consente à se relâcher un peu de l'absolu de la forme et de la rigueur affirmative, à s'interdire envers les adversaires une chaleur de réfutation trop facile, et qui déplace toujours les questions; qu'elle permette autour d'elle à bien des faits de détail de courir plus librement sous le contrôle naturel d'un empirisme éclairé, et elle aura permis qu'on s'appuie souvent avec avantage sur elle sans s'y ranger nécessairement; elle aura fourni un contingent utile à une œuvre pratique d'intelligence et d'indépendance qu'elle est digne d'apprécier; car chez elle aussi, si je ne me trompe, et derrière ces grands développements de croyances, la maturité personnelle et l'expérience secrète sont dès longtemps venues (1).
Un des plus clairs résultats des doctrines vagues qui se rattachent au mot de Saint-Simonisme a été négatif,
(1) CeU éloge s'adressait surtout dans notre pensée à M. Reynaud.
comme cela arrive souvent : elles ont eu pour effet de neutraliser, de couper chez beaucoup de jeunes esprits la fièvre flagrante du libéralisme, et de les placer dans une habitude plus calme, plus pacifique, plus ouverte aux idées et aux combinaisons véritablement sociales. Si le sentiment moral s'est parfois trouvé affaibli sous le coup de cette transformation profonde, c'est là un mal à combattre, à réparer; mais il y a eu, à d'autres égards, de l'avantage : il s'est répandu dans toute l'atmosphère des esprits un certain mélange dont Tintellîgence et la tolérance ont profité. Il s'agirait d'y rendre aujourd'hui, sous l'empire d'un sentiment moral tout pratique, le mouvement, le concert et l'action.
Une quantité de talents déjà nés sous la Restauration, mais qui ont développé depuis lors des secondes phases complètes, semblent merveilleusement s'y prêter pour le fond; il leur manque seulement que l'impulsion leur en vienne de quelque part; ils sont exactement disponibles : quel souffle donc les pourrait remuer et, sî peu que ce fût, rassembler?
Qui n'a vu dans une de ces soirées encombrées, dans un de ces raouts où se figure si bien notre époque, tous les talents, tous les noms divers dont une littérature de loin s'honore, et qui, si on les lorgne de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, ont l'air d'être groupés, grâce à la distance, et qui ne le sont pas? qui ne les a vus se presser, se heurter, se croiser? On se rencontre, on se salue de Tœil ou du geste, ou mieux on se serre la main, et Ton passe, et tout est dit. La vie d'une littérature est-elle là?
4ai PORTRAITS COVTSMPORAIRS.
Un flf0ipt6me pooitant se proDonœ, et il appartient À cfaacon de raîder. Nul groupe sans doute n'existe, nulle école imposante, nul centre doctrinal, comme on dit, et à quelques égards je ne m'en plains pas : variété et liberté, c'est quelque chose. Hais, ainsi que je l'ai posé en commentant, dq>uis trois ou quatre années, 1^ choses politiques s'étant graduellement apaisées ou baissées en ce qu'elles avaient d'habituellement imminent et absorbant, cm a le loisir, on se regarde; rien ne s'est recomposé littérairement et avec le ieu des premières oeuvres; du moins les individus se retrouvent, ^'essayent; il y a une sorte de retour des uns à leurs anciens travaux, il y a persistance et perfectionnement chez d'autres, un peu de désabusementchez tous, mais en somme une disposition assez favorable et qui s'intéresse avec assez de sincérité. Le ralentissement de oeux-ci, l'échouement de ceux-là, la difficulté des vents pour les heureux même, les ont à peu près tous jetés ^n vue des mêmes rivages : ce n'est plus certes le navire Ârgo qui peut voguer d'une proue magique à la conquête de la toison d'or; mais de toutes ces nefs restantes, de tous ces dâ)ris d'e^ranœs littéraires et de naufirages, n'y aurait-il donc pas à refaire encore une noble escadre, un grand radeau?
La critique surtout (hélas 1 c'est le radeau après le navire), la critique, par ^uration graduelle et contradiction commune des erreurs, tend à se reformer et à fournir un lieu naturel de rendez-vous. La critique est la seconde face et le second temps nécessaire de la plupart des esprits. Dans la jeunesse, elle se recèle sous
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l'art, sous la poésie ; ou, si elle veut aller seule, la poésie^ l'exaltation s'y oiéle trop souvent et la trouble. Ce n'est que lorsque la poésie s'est un peu dissipée et éclaircie^ que le second plan se démasque véritablement, H que la critique se glisse, s'infiltre de toutes parts et sous toutes les formes dans le talent. £Ue se borne à le tremper quelquefois; plus souvent elle le transforme et le fait autre. N'en médisons pas trop, môme quand elle brise l'art : on peut dire de ce dernier, même lorsqu'il est brisé en critique, que les morceaux en sont bons. Fonteoelle nous est un grand exemple : il n'avait été qu'un bel esprk contestable en poésie, un fade novateur évincé; il devint, sous sa seconde forme, le plus consommé 4es critiques et nn patriarche de son siècle. 11 y a ainsi, au fond de la plupart des talents, un pis aller honorable, s'ils savent n'en pas faire fi et comprendre que c'est un progrès* Il faut tôt ou tard, bon gré, mal gré, y consentir : la critique hérite finalement en nous de nos autres qualités plus superbes ou plus naïves, de nos erreurs, de nos succès caressés, de nos échecs mieux compris. Tout y pousse et contribue à la hâter de nos jours. L'instituer largement et avec ensemble en littérature, l'appuyer à des exemples historiques positifs qui la fassent vivre et la fertilisent, la mêler, sans dogmatisme, à une morale saine, immédiate, décente, ce serait, dans ce débordement trop général d'impureté et d'improbité, rendre un service public et, j'ose dire, social.
Je croirais presque qu'il en est ici de la littérature comme de la politique. Si j'avais l'honneur d'être con-
servateur à quelque degré et de tenir à la société par quelque coin essentiel (et qui donc n'y tient pas un peu en avançant?), je penserais que c'est le moment ou jamais, pour tous les hommes qui ont cette conservation à cœur et qui ne sont pas disposés à se confier immédiatement aux ressources de l'inconnu, — que c'est le moment pour eux de s'unir, de comprendre que la chose publique s'en va dans un morcellement misérable d'intrigues, dans une diminution sans terme de tous les pouvoirs et de toutes les fonctions. Il me semblerait, en leur place, que la distance de quelques points de départ divers devrait s'évanouir et se confondre dans un but désormais commun de recomposition et de salut. Parmi les écoles conservatrices et non pourtant ennemies du progrès, celle qui a le plus de confiance en elle-même (1), et qui n'est pas encore guérie de croire à Tefficacité absolue de certaines formes et de certaines distinctions plus théoriques que vraies, a dû, ce me semble, se guérir au moins de tout dédain envers ceux qui n'ont à apporter au concours des choses publiques qu'un empirisme équitable, modéré, et qui a sa philosophie aussi dans l'histoire. Et qui donc, dans de certains rangs où l'expérience a soufflé, en pourrait être aux exclusions et aux dédains aujourd'hui? Il les faut laisser à l'orgueil des générations survenantes, qui ont encore à parcourir en leur propre nom tout le cercle des erreurs. Voilà ce que je me hasarderais à penser de la politique de conservation, en idée du salut du
(1) L*école doctrinaire, ou ce que, par habitude, on continuait d'appeler ainsi.
pays, si toutefois je m'étais accoutumé d'assez longue main à concevoir le salut et l'honneur du pays sous ces sortes d'aspects.
Eh bieni cette tolérance, cette union conservatrice, cette ligue de bon vouloir et de bon sens, si regrettable et si loin de nous en politique, il est plus facile de provisoirement l'établir en littérature; et si les symptômes ne nous trompent, et pour peu que quelque activité y aide, on serait à même, à l'heure qu'il est, de l'accomplir. Il ne faut qu'un léger effort et comme un clin d'oeil de correspondance pour cela. Le départ du mauvais s'est fait de lui-môme : les excès se sont tirés sur chaque ligne et jusqu'à leurs dernières et révoltantes conséquences : l'industrialisme, la cupidité, l'orgueil, ont atteint d'extravagantes limites qui font un camp à part et bien large à tous les esprits modérés, revenus des aventures, amis des justes et bienfaisantes lumières. On est plus qu'un groupe, on est près de devenir une cité par le fait même de ces débordements et brigandages qui ont rendu le reste du pays littéraire inhabitable, qui ont refoulé et rapproché les honnêtes esprits.
Une critique nouvelle, et sans prétention de l'être» faisant digue au mal, refaisant appui aux monuments, peut naître de là; elle est toute née par la force des choses; elle existe déjà de formation naturelle plutôt que de propos délibéré; c^est la meilleure : on en voit déjà les caractères.
l'en signale seulement l'esprit général et la tendance; je ne m'aviserai pas d'en allei préciser d'avance les
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points, d^en droBer les fomrales et le programme. Le premi^ caractère de eecte critigoe serait précisémeiu d'être revenue des programmes. Ce n'est que dans une collaboratmi on peu étroite et oontimie qn*m beao jonr ce pr ogramme, s'il prenait mvie de le déduire, se pourrait à toute force préciser : et qn'auraît-il besoâ de se tant préciser jamais, puœqu'fl se pratiquefait avant toot et qu'il vivrait?
Décidément, la Ifttératore qui a sdvi rosrdmde choees du 8 aoM (1) ne parait pas, non plus que la pc^itiqM» devoir se marquer par quelque gnmdes û^nences centrales, ^orfeues; qui dominent le reele, et «otoor desquelles tout se subordonne avec plie eu motos dTInepmonie en monument. H est des noms éclatants qni fent pointe à part et qui sTédtmppeût le plus qu'ils pemsnt hors de Tofirite; mais 3s n'tetralBent et ne rangenl rien autour d'eui. STl est vrai que les refe ^en vont, il ne t'est pas moins que le règ^e des demi-dieux littéraires, du meifls peur le quart dTheive, est passé. (^ reste-^41 dencf une moItipHcifé de cfeieft de partisy mais surtout des indiens notables, distfa^oés, des talents réels et variés, qui, à divers titres, peuvent se croire ^ux. Qu'Os s&ivenft chacun leur ligifê ponr les ceuvres inéividueHes, et consentent à coexister dans cfe certains rappetts de CMnmunauté et et omfins dans les jugements; qu^on {Nratique ainsi la vrate égatité eC indépemtonce, l'estime mutaeMe du fend avec tes réserves permises : voilà des mœurs Sttéraires de jo^
(1) CTcnst^àKUre de r»lRMi«Miimt de la mouatcUft dt IiiOBU
DIX ANS APRÈS EN LITTÉKAtORE. 491
et Sàiûe démodratie, ee semble, et qui aetaieoi d'M^ otite exempte à offrir mn jeunes hommes simen«ita« lesquels ne troutent rien où se rattarcher, que raosbhion illimhée égare ou déprave, dont qurf^^p^es-uns^ tombent dU second jour aax vices HtlAraires, tes pltn bas de tous, et dont on vûft quekpies autres phrs généreux rôder dans la société comme de jeunes Skambres, des Sicsrmbres plmne en maîn et sans emploi.
Les génératiOBs pfenœnt, h mesure qu'eltes avancent, des tèmtes pka uniformes, de certaines couches générales de lumière qui les difféMideot en masse dTavec œHes qtd sui'ient, et en fyàt ressesuftitor daivan- ^tge entre en les iwfividQS. CTest là we fodication extérieure, et cmnme un avertissement de sf unir e(teotivement att dedans. I6 ne ottindtai pas éTéHairelr ma^ pensée avec trois noms : vers iSi*, M. de Ctamé âttit au CorrespandcM, Jounnd cathoHqae, M. Sàint-Manc Girardm aux Défts^, M. de Rémusai a» QM9. Des diflirences trancbées s^'sraâent les peinte cla (Kpart, les^ (nîgines de eis esprits dhâtguAs^ fUtt É^srait pu écrire indflCftremmeiit Ik oà écrivait l'^tMre; il y avvtft barrière. Dix ans se sont écoulés, ec ces mêmes esprilsdéveloppés, rapprochés, peuvent, quand <m tes lit, 'sembter unis en mie terge nuance commune, qui ne laisse guère subsister d*e8sentielleme8t différent que ce qui tient au 'Ment propre, à la manière, à la 'finesse.
Dans Fart, c'est moins apparent, c^est pontant A peu ainsi. ÏM tèSeMB qui en sent à lelirs secondes phases, et qui tes ont eues meilleures que teé premiëré^,.
4K POETRAITS C01fTEMP0aAIH&
je troufent rapprochés par une œrtaine harmonie plus proportHMiiiée des oeuvres. En sanme, chacun, jor ce forain common qoe nous tâchons bien plutôt 4*indiqiier et de fixer qoe de définir, y gagnerait préosémoit de ne pas n^ger, de reconnaître an contraire éL de suivre les parties de son emploi les moins contestables et les mieux agréées* Qu'Alfred de Musset laisse courir ces charmantes comédies qui ont déridé jBême les classiques sévères, que Quinet écrive sur .Strauss avec une imagination tempérée par les faits, août le mcmde applaudit.
Mais une grande part du présent xpçd (pourquoi ne pas le déclarer?) s'adresse eno»^ plus particulièremeat dans notre pensée à ces anciens amis qui, longtemps groupés au Globe, ne se sont plus retrouvés •depuis en littâature, ou ne s'y sont rencontrés qu'on peu au hasard et pour se montrer la brèche déserte, pour regretter les lacunes des abs^its. Ils sont là tous «ncore, pourtant, debout, dans la maturité vigoureuse ^ l'écrit. Qu'attendent-ils? la politique, dont c'est plus que jamais le cas de déplorer les soubresauts déconcertants et les perpétuelles coupures, ne les absorbe pas tellement aujourd'hui, qu'il n'y ait de leur part tiea des idées qui se perdent en chemin vers les nôtres. Pourquoi ne pas les rejoindre? Que M. Dubois, qui fut l'éloquent journaliste par excellence, ressaisisse donc encore, comme par secousses, sa vive plume acérée; qu'au sortir de ces contentions dont la vivacité surpasse trop le résultat, M. Duvergier de Haoranne, si net et si fin en littérature, nous parle, comme autrefois,
de l'Irlande; que M. Vitet nous parle encore des beauxarts avec cet enthousiasme que son érudition nourrit et justifie. Mêlés aux nouveaux, ils rejoindraient et exciteraient ceux d'autrefois qui n'ont pas quitté. Un retour, ne fût-il qu'assez rare de la part d'un chacun, s'il est réel et suivi, peut suffire à renouer le lien et à maintenir les lignes.
Sans doute il y aura des différences, des dissidences qui subsisteront ; mais, en avançant, et par un triste bienfait des années, tant de portions âpres sont dé* pouillées déjà : ne serait-il pas temps de se rabattre vers les vues semblables, d'insister sur les endroits de la trame qui se fortifient en se croisant? C'est par là surtout qu'on peut valoir encore. Des séries de travaux littéraires sur des sujets positifs, ces travaux animés d'un reflet d'expérience morale, et plus ou moins attristés de regrets chez les uns ou colorés d'espérances chez les autres, offriraient, rouvriraient à tous un champ sûr, agréable, fructueux.
Des existences ainsi ne se dissiperont pas, d'autres se régleront; de nobles esprits retrouveront de ces emplois dont l'effet durable, après des années, se revoit aux moments de réflexion avec le plaisir du sage. Tout serait gagné s'il venait à y renaître un certain souffle de désintéressement qui ne se peut espérer que dans les travaux en commun. Et certes, un sentiment moral et patriotique, ami des lettres, ami du pays qui a été si offensé dans cette chère portion de lui-même, est bien fait aussi pour devenir une inspiration à l'égal de quelque conviction plus jeune et plus absolue. Est-ce n. 28
404 POBTRAITS COT^TEMPORAINS.
donc se montrer naïf que de s'y adî'esser tout haut ef
d'y croire?'
Le fait est que (fest Fheure pcruries générations qui ont commencé à briller on qui' ëtadedt déjà en pleine fleur il y a dix ans, de se bien pénétrer, comme en un rappel solennel, qu'il y a à s'entendre, à se resserrer une dernière fois, à se remettre en marche, sinon par quelque coup de collier trop vaillant, du moins' avec quelque haruroniè, et, avant de se trouver hois de cause, ï fournir quelque étape encore dans ces champs d'études qui' ont tdujotms eu jusqu'ici gtoiire et dtnp* ceurs.
PENSÉES ÎTT FRA-GMENTS <*'.
Chaque publication de ees Toktmes de crHiqae est une manière poar moi de liquider, en quelque sorte, le passé, de mettre ordre à mes affaires littéraires. Je sauye ce que Je puis du bagage avarié : je voudrais que ce que f en rejette pérH tout à fait et ne laissât pas trace. Par mtdfaeur 11 n'en est point absolument ainsi ; ce qu'on recueille dans de gros volumes n'est pas sauvé par là même, et ce qui reste dans des feuilles éparses n'est pas tellement perdu que cela ne pèse encore après vous pour surcharger au besoin votre démarche littéraire et, plus tard, TOtre mémoire (si mémoire il y a), de mille réminiscences traînantes et confuses. Ces volumes de Critiqués et Portraits renferment du moins tout oe que j'Ai fourni d'un peu complet dans ma collaboration à hi Revfte de Paris d'abord, et ensuite à la Revtàe des ï>eux Udondes, ma patrie depuis déjà longtemps. Précédemment, bien jeune, et sous inspiration première et les conseils de M. Dubois, un de mes maîtres, j'avais écrit au Globe, dès la fondation, en 1824; l'émancipation est venue par degrés. J'ai tiré de cette collaboration ce qui s'en pouvsdt extraire et reproduire (2). Après le Globe saint<-dmonien, que je n'avais pourtant pas tout aussitôt déserté, je suis entré au National par suite d'obligeantes ouvertures de Carrel. J'y ai donné d'assez rares articles littéraires, dont quelques-uns se trouvent recueillis dans les précédents volumes; quelques autres que je pour-
(1) Je reproduis ici ces anciens extraits qui avaient trouvé place dans 'édition de mes Critiques et Portraits, en 5 vol. iD-8*, ainsi que l'avertissement ,qui leB accompagnait A la $p du U^op» Y.
(2) Je me propose pourtant, si je vis, de donner dans un volume à part la suite -de mes articles au Globe; on me dit que ce -ne serait pas sans intérêt, et je me suis laissé persuader.
rais regretter sont empreints d'une personnalité assez yire pour que je les y laisse. Un des inconvénients de ces collaborations dans des feuilles d'opinions tranchées et de parti est d'assujettir insensiblement la pensée à one manière de roir qui s'impose même en littérature et qui exclut l'entière impartialité. Un inconYénient matériel, mais qui a des désagréments littéraires, ^jt que, dans ces publications hâtives, qu'on ne dirige pas, votre pensée arrive souvent au public tout altérée et méconnaissable par des fautes. Ceux qui ont le sentiment de l'exactitude littéraire sont très-sensibles à ces taches déshonorantes, dont le gros des lecteurs ne "se doute même pas; ceux qu'on a surtout accusés d'incorrection, de barbarie, et qui ne sont coupables que de chercher des raffinements de pureté et des rajeunissements d'élégance, ont presque droit de s'en alarmer. Telle phrase absurde, dont on n'est pas responsable, peut demeurer seule contre vous un jour, comme échantillon de vos folles tentatives. A mon premier article du National sur Boerne, s'il m'en souvient), on me fit dire que l* Angleterre et V Amérique étaient des reliques, de saintes reliques de liberté : j'avais écrit des contrées, — H convient donc de ne répondre littérairement que de ce qu'on a admis, et, sans avoir à désavouer le reste, de le rejeter au fond. En un mot, quand on a souci de l'avenir, quand, sans avoir la vanité de croire à rien de glorieux, on se sent du moins le désir permis d'être en un rang quelconque un témoin honorable de son temps, on a toutes les précautions à prendre : on ne saurait trop faire navire et clore les flancs, pour traverser, sans sombrer, les détroits funestes. J'y tâche de plus en plus. J'ai réuni, dans les pages qui suivent, quelques fragments de jugements et quelques pensées qui pourront servir à édaircir, à modifier d'autres points de vue antérieurs.
SDR ANDRÉ CHÉNIER.
André Ghénier, publié en 1819 par les soins de M. de LatGuche, a exercé, sur la littérature et la poésie du xix« siècle, une influence qu'il n'aurait jamais eue sur celle de la fin du xvra®, lors même qu'il eût été
connu à cette dernière époque. S'il avait survécu à la Terreur, c'était bien différent : il est à croire que le côté politique, qui fait la moindre portion et comme un accident de son œuvre actuelle, se fût de beaucoup accru et développé; que nous aurions eu de lui plus d'ïambes et de nobles invectives, des hymnes guerrières et tyrtéennes, quelque grande et romaine poésie du Consulat. Hoche, Marceau, Desaix, eussent été magnifiquement pleures dans de martiales élégies. La Gironde, déjà bien immortelle, eût été idéalisée comme dans un groupe du plus pur marbre antique. M"* Roland et sa robe de fête de l'échafaud eussent été chantées, comme Charlotte Corday avait pu l'être. Nous aurions eu aussi une Promenade à Saint-Cloud par le frère de Marie- Joseph, car André eût été le partisan, ce me semble, de l'ordre sans l'usurpation, de la gloire sans la tyrannie, des lauriers soumis aux lois. Mais quand même, chez lui, les idées d'ordre eussent pris davantage le dessus, ses opinions philosophiques, et un peu païennes en religion, se fussent mal prêtées, j'imagine, au Concordat, au rétablissement du culte. En un mot, si André Chénier eût vécu, je me figure qu'il aurait pu être le grand poète régnant depuis 95 jusqu'en 1803; réaliser admirablement ce que son frère, et Le Brun, et David dans son genre, tentèrent avec des natures d'artiste moins complètes et avec une sorte de sécheresse et de roideur; exprimer poétiquement, et sous des formes vives de beauté, ce sentiment républicain à la fois antique et jeune, qui respire dans quelques écrits de M'"^ de Staël à cette époque, et surtout dans sa
DigilJzed by VjVjOQlC
Littérature considérée par rapport à la Sociélé. Âadré Ghénier, vivant, eût été le grand poète français, immédiatement antérieur à M. de Chateaubriand, lequel date du Christianisme renaissant, du culte restauré, et d*un ordre de sentiments spirituaUstes que le génie d'André n'eût sans doute pas accueillis. Ils eussent eu de commun pourtant, et d' étroitement rapproché, Fadoration du beau antique et quelque chaste draperie des muses de Sophocle et d'Homère. Mais la destinée d'André Chénier fut autre,; la hache intercepta cette seconde moitié de sa yie^ Ce qu'il avait écrit dajos la prenûère et au sein d'une retraite d'étude et d'intimité ne parut que trente ans plus tard, et il sa trouva, p«r son influence au milieu de la Restauration, contemporain de Lamartine, de Victor Hugo, de Bérai^er. Grâce à cet anachronisme qui eût glacé tant d'autres, les Poésies d'André Chénier, nées comme à part de leur siècle, ne pouvaient tomber plus à propos, et elles se Srent bien vite des admirateurs d'élite qui les poussèrent au premier rang dans l'estime.
Les plus grandes places de poètes sont dues, à coup sûr, à ceux qui ont mis de puissantes {picultés d'imagination, de sensibilité et d'intelligence, au service des intérêts et des sentiments d'un ^rmà nomhre de leurs concitoyens et de leurs CQOte^iporwïS,; qui les oat soutenus, animés, récréés, eanoblis ; qui les ont aillés à pleurer, à espérer, à croira, soit dws un ordre purement héroïque et humain, soît p^r rapport aux choses immortelles. Les plus apparant3 à bon droit et les plus vénérés dans le groupe des poètes ont rempli par leurs
chaats quelque fouctiw religieuse ou sociale ; ils oût été, ou la voix éloquente et palpitaate du présent, ou l'écho lamentable d'un passé détruit, ou Tardante trompette des espérances et des menaces de l'avenir. Mais à côté, en dehors de ces grands rôles, il y en a d'autres qu'il ne faut pas cessw de revendiquer et de maintenir, parce qu'ils sont modestes, qu'ils sont vrais, qu'ils réfléchissent des nuapces précieuses dont les antres ne tiennent pas compte,, et parce qu'ils expriment, avec plus de distinction et de curiosité attejative, des sentiments et des déUcate3ses, pourtant éternelles, de l'âme humaine civilisée. Après Dante, Pétrarque a son triomphe : Vauvenargues existe à côté de Voltaire. U est toutefois, dans la vie des nations, des moments d'jardeur et d'orage où l'pn ne conçoit ^uère ces rôle» h part; la masse alors absorbe toutes les nuances; le foyer commun appelle à lui toutes les étincelles ; la mêlée convoque tous les poètes. André Ghénier, comme nous l'avons dijt^ s'il eût survécu à la Terreur, serait devenu un chantre des émotions publiguesi, et ses idylles à la Théocrite, ses élégies éperdument amoureuses, ses Camille et ses Lycoris se fussent voilées ; les soupers de Barras eussent guéri cette muse des molles orgies d'autrefois. Toute sa poésie depuis 89 jusqu'en 9i, depuis son Jeu de Paume jusqu'aux vers inachevés du dernier ïambe, autorise cette conjec^ ture. Mais, dans les premières années du règne de Louis XVI, à l'aurore des améliorations Jentes tentées par Mîjeskherbes et Turgot, le jeune ami des Trudaine avait conçu un rôle littéraire plus calme, plus recueilli,
plus d'accord avec un loisir d'ailleurs assez voluptueux, une régénération de la poésie énervée du xvin« siècle par l'étude approfondie de l'antique, un embellissement ferme et gracieux de la langue, et une peinture naïve des passions et des faiblesses du cœur dans des cadres nouveaux. Son époque était déjà, comme la nôtre, une époque de diffusion et d'universalité. La poésie, en se faisant simple auxiliaire à la suite des idées philosophiques, avait perdu ses qualités éminentes les plus énergiques et les plus châtiées; Voltaire, son dernier représentant illustre, avait été son plus grand corrupteur. L'entreprise de Chénier fut une œuvre d'étude et de long silence, pleine de secrets labeurs au sein d'une vie de plaisirs, et animée d'un profond amour de cette France, qu'il voulait doter de palmes plus rares. Or, un tel rôle était beau dans des circonstances encore paisibles et au milieu de cette espérance unanime de progrès ; c'était, avec plus de candeur d'âme et avec plus d'efforts aussi et d'artifice de talent, quelque chose du rôle d'Horace introduisant dans la langue latine le génie lyrique de la Grèce et enrichissant le Capitole.
Lorsque les Poésies d'André Chénier parurent, sous la Restauration, les circonstances étaient fort différentes de celles au milieu desquelles il avait écrit, mais elles n'en étaient que plus propices au succès du poète. La Restauration fut une halte, entrecoupée sans doute de tiraillements et quelquefois de convulsions, mais enfin une halte où il ne se fit pas d'ébranlement général, en avant ni en arrière, durant quinze années. Littérairement, et après le bouillonnement écumeux de sa pre-
mière moitié, la Restauration peut être comparée à une espèce de lac artificiel, qui cessa du moment où les écluses s'ouvrirent, mais qui se prêta assez longtemps aux illusions et aux jeux de l'art, de la philosophie, de la poésie ; on y voguait à la rame, Tété ; on y patinait agréablement l'hiver. Au milieu de l'espèce de lac, il y avait un grand courant, un Rhône qui trawrsait, qui ébranlait la masse et qui finit par la précipiter; sur ce courant du milieu, s'agitaient des orateurs, des guerriers, la jeunesse à la nage, le peuple, un poète libéral, un seul vrai, Béranger avec sa lyre! Hors de là, vers les rives, aux endroits plus calmes et sur une surface assez immobile ou animée de contre-courants peu rapides, il y avait des raisonneurs qui expliquaient aux autres le spectacle, et pourquoi cela était ainsi de toute nécessité, et pourquoi cela devait être toujours ; il y avait, rangés derrière deux ou trois grands noms, sur les traces de Lamartine, harmonieusement ravi en ses tendresses sublimes, sur les pas de Victor Hugo, de plus en plus occupé à ses chauds horizons, et à portée de voix de quelques autres, il y avait des peintres de vieilles ruines, qui étudiaient les débris gothiques le long des bords, des psychologues qui se miraient au sein des eaux, des nacelles de rêveurs dont le front regardait perpétuellement le ciel, des essais de colonie littéraire et d'abri poétique autour d'agréables îles et dans les Délos nées d'hier. C'est de ce côté que le volume d'André, à peine publié, échoua, et qu'il fut recueilli avec bonheur, avec une admiration vraiment filiale. L'influence d'André Chénier fut grande et, selon moi,
5^ P0BTRAJT3 C0M']^Elll^OiUIJ9S.
presque toujours heureuse. .Elle fut nulle mv U* i^ Lamartine, cbantretoiU d'abord de siensihilUéet d'&me, qui méconnut longtemps le naturel d'André sous la science des formes, mais qui lui rend justice aujourd'hui, de même qu'il apprécie la tournure exquise de Pétrarque, après Tavoir, dans le pcinoipe, peu goûté. Cette influence n'atteignit pas non plus iBéranger, dont les moules merveilleux étaient déjà fondus ettes refrains de toutes parts voltigeants; mai$, s'il ne profita pas des perfectionnements de l'artiste, nul mieux que lui n'était fait pour entencb'e ce mélange d'étude et de passion, d'élaboration ingénieuse et d'enthousiasme (1). Sur M. Victor Hugo^ l'action du novateur exhumé dut être très-réelle, quoique indirecte et difficile à saisir, comme il convient à .tout, grand écrivain qui passe à son creuseit ce iqu'il emprunte. M* de Vigny avait dans le talent des sympathies étroites ^vec André Cbénier, que son Stella nftus a reiproduit si poétiquement. J'omets quelques autres qui, venus plus tard, se ressentirent naturelle»jnenjt davantage de l'apparition d'Andié. On voit (jue l'influence posthume du poète eut lieu sur los artl3t@s plutôt que sur le .piublic. Je comparerais volontiers cette influence et cette renommée à celle de M. Ingres, quelque chose d'isolé, dejsincère, die pénétrant à la longue, de chaste en beauté, d'un peu froid par rai)port au
(!) La vérité eat que névapger, nonnseulemesi n*a ]«miMs coûté André Chéaier« mais a^est obstiné jusqu'à la An à croire qa» c'était en grande partie une invention de Latouche. Lamartine aussi n*est guère revenu, à Tégard d'André, sur ses préventions prosièffes.
PÊlî^ÉÉS ET FRAGMENTS. 90t
temps présent, maris; M foml, etnpreint de qualité^ impérissables.
André Chénier, diisoDB-nons, aiida beafttcdup à l*école de Tart s^ous la Restauration; Aujourd'hui cette école est dissoute; on se montre, on s'est montré môme au* tornade nous (1) bien sévère pour elle, par des raisons judicieuses qu'il serait possible, je crois, d'atténuer plutôt que de détruire. Elle a eu ses excès, ses prétentions exclusives, son ivresse de demi-victoire; mais il y aurait à prendre garde aussi de lui imputer ce qui n'est pas d'elle, et de lui demander compte de cette dissolution littéraire du moment, qu'elle n'a ni préparée ni voulue, et contre Taquelle pYotesteraient au besoin les tendances dédaigneuses et rei^ctives qu'on lui a tant reprochées* La causé de cette dissolution passagère est plus géhérdé etl^nt U rëtatde Ik société elle-même, après une grande secousse politique mal dirigée. Les noblësf et Vigoureux talëm^rfen^uvettwt; les œuvres nombreuses, que ïeurvirHë jeuiresse promet à Tavenir, se remettront en harmonie aviectiiie époque dont le sens plbs diffus et' plus: immense est auisd plus glorieux à comprendre. De nouveaux t^lëntâr viendront et s'annoncent déjà, qui sët préoccupent grandement des destinées humaines, et er tourmentent éloquemraent le mystère. Et puis, comme l'art a mille faces possibles, et qu'aucune n'est à suppriiûer quand elle
(f) VoirrarticIèr£i^e#liliirrdé iC Gâtret, sfti iVMtoM»/ du 2 Jàit<i^ vier 1634a (Je HOC le troofe^ p» racurtlU dana Jm' OEMwm pêli* tiqms 0e littérairei d'Armand Garrel, dont tous les soins des éditeurs ne sont parrenns qv^k faire un recueil ennuyeux.)
correspond à la nature^ il y aura toujours lieu à des talents et à des œuvres qui exprimeront des sentiments plus isolés, plus à part des questions flagrantes, et s'inquiéteront, en les exprimant, de la beauté calme et juste, de la perfection de la pensée et de l'excellence étudiée du langage : ce seront ceux de la même famille qu'André.