AU LENDEMAIN DU SAINT-SIMONISME
Un des traits les plus caractéristiques de l'état spdal en France, depuis la chute de la Restauration, c'est assurément la quantité de systèmes généraux et de plans de réforme universelle qui apparaissent de toutes parts et qui promettent chacun leur remède aux souffrances évidentes de l'humanité. Il semble que la chute définitive de l'ancien édifice, qu'on s'obstinait à restaurer, ait, à l'instant, mis à nu les fondements encore mal dessinés de la société future que les novateurs construisaient dans l'ombre» Pris ainsi au dépourvu par l'événement, les novateurs se sont crus obligés de finir en toute hâte ce qu'ils avaient jusque-là essayé avec plus de lenteur; et sur quelques fondements réels, sur quelques faits ingénieusement observés, ils ont vite échafaudé leur monde; ils ont bâti en un clin d'œil temple, atelier, cité de l'avenir. Si l'humanité n'a pas encore fait choix d*un abri, ce n'est certes pas faute d'être convoquée chaque matin en quelque nouvelle en-
ceinte. Mais, toute souffrante qu'elle est incontesta*blement, tout exposée qu'on la voit aux fléaux de la nature et à i'mcurie de ses guides, cette pauvre humanité ne paraît pas empressée de courir à l'un plutôt qu'à l'autre de ces paradis terrestres qu'on lui propose. Elle attend; elle se sent mal, et accepterait avec reconnaissance tout soulagement positif qu'on lui voudrait apporter; mais, pour la convaincre, il ne faut pas trop lui promettre; elle n'en est plus aux illusions de l'enfance; et, sans prendre la peine d'examiner longuement, il lui suffit d'opposer aux magnifiques avances de ses bienfaiteurs cette réponse de simple bon sens, que qui prouve trop ne prouve rien.
DE LA LITTÉRATURE DE CE TEMPS-GI, A PROPOS DO (( NÉPENTHÈS » DE M. LOÈVE-VEllf ARS (1833).
Je ne sais quel effet la littérature de ce temps-ci fera dans l'avenir à ceux qui la regarderont à distance respectueuse; il est à croire que, moyennant les inclinaisons de la perspective, et un peu de bonne volonté et d'illusion chez les spectateurs, tout cela prendra une tournure, une configuration générale et appréciable, une sorte de simplicité. La ville où l'on séjourne a beau être embrouillée, inégale, tortueuse, sans ordre et sans plan, pleine de carrefours, de tréteaux de charlatans, de passades et de ruelles, de monuments inachevés dont le n. 29
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pierres encombrent les places, d'arcs de trioQiphe sans cbars ni statues de vainqueurs, de clochers et de coupoles sans croix : quand le soleil est couché, quand, du haut des collines prochaines, le voyageur qui n'est pas entré dans cette ville, et qui n'y a pas vécu, l'aperçoit à Thorizon dessinant sa silhouette d^à sombre sur le ciel encore rougi du couchant, il la voit toute différente; il y distingue des étages naturels, des accidents dominants, des masses imposantes et combinées ; les édifices* que la distance et l'obscurité achèvent et idéalisent à ses yem, lui apparaissent selon de$ hauteurs bien diverses. Ce voyageur qui passe, et qui n'a pas le temps de s'approcher ni d'entrer, a-t-il donc tout à fait tort dans l'idée qu'il emporte de cette ville? Est-ce pure rêverie de sa part? Non, à coup sûr; mais il n'a pas entièrement raison toutefois ; il l'a vue de trop loin, de même que ceux qui y vivent et meurent sans en sortir la veieftt de irop prh». C'est m peu là Phisteipe de notre Kttératafe et 4e l'^effet qu^elte nous produit, à nous citadins et casaniers, et de l'effet, certainement différent, bien qu'impossible à détermina, qu'elle produira sur nos neveux, voyageurs hâtés qui retourneront un moment vers nous leurs regards du haut de leurs col- Unes. Quoi qu'il advienne de ce jugement vénérable et suprême, pour ce que nous savons et voyons directement nous avons bien le droit de dire que le caractère de notre littérature actuelle est avant tout la diversité, la contradiction, le pour et le contre coexistants, accouplés, mélangés, l'anarchie la plus inorganique, chaque œuvre démentant celle du voisin, un choc, un
|>^NSl;SS ET FMA^M^NT^* m
coaflit, et| cewnaie c'est le mot, m êàckis immense. Précisément h cause 4e cela, dès qu'on veut assigner un caractère un peu précis à la littérature de ce temps, elle est telle qu'^ Tmst^i^t même il devient possible d'alléguer 4es exem^es fr^{){)ants du contraire. Dites que notre )îttérati^*e est mxs cbaix, d^rdonpée, i^ pure, ideiae de scai^dale^ d'opium et d'açlnUÀres : et l'on va Yoi^ citer des œuvras pures, voilée, idéales ipto0 livec sypibQle et ^uiutesseuce^ 4^^ amours a4o- Fal)leine«t çbré$|epn^, 4es poètes qui ont Taccent et le ù<Mi 4es vierges, Dites que cette littérature est igAor^ç^ sans critique, se jetant h, Tétourdie à travers tpu^, pleine 4e iQéprises» d& quiproquos et de bévues que {»ir^Ane ne relève, ne prenant les çboses et les bkomiws «rsives du passé que dans un caprice du moraeiirt; *'«» faisant une ^Uinteaanoe, mi tr^it 4e coutei^*^ uû s^let de charmante et folle fantaisie; et quand il a'^t d^*éite ^udite, Tétant d'uœ érudition d'hier, tout^ 4a parade, ^ufflée et flatueuse : et voilà qu'on peut vous nommer, même dans les jeunes, des esprits patients, analytiques, circonspects, en quête de l'antique et lointaine érudition, de oelle à laquelle on n'arrive qu'^ travers les langues, les années et les préparations silencieuses d'un régime de Port-Royal, Dites que nôtre littérature s'est gâté le style, qu'elle s'est changée d'abstractioas genevoises et doctrinaires, de méta<phores allemandes, de phraséologie drolatique ou i la Ronsard ^ et quaiUre ou cinq noms qu'à l'instant tout le OQtonde trouvera vms rappelleroat les écrivains les plus viâii les iplos «^^s et 4^;agés, ^ aient jamais
dévidé une phrase française. Dites que Tart de nos joui*s est sans but« sans foi en lui-même, sans suite et sans longue haleine en ses entreprises : et Ton vous objectera, parmi nos poètes, le plus célèbre et le plus opiniâtre exemple, toute une vie donnée à la restauration de Tart. Dites encore avec M. Loève-Veimars, en sa spirituelle préface : a La littérature actuelle est toute « d'improvisation ; c'est là son caractère, et il est bon a d'avoir un caractère, quel qu'il soit. Je crois pouvoir a affirmer que tout écrivain qui a ce qu'on appelle du « succès, c'est-à-dire qui réunit des lecteurs autour de « son œuvre; que tout homme qui est assez heureux, a assez malheureux veux-je dire, pour être en butte à n l'admiration, aux éloges, à la haine et aux critiques, « n'a pas un moment laissé reposer sa plume sur ses « compositions... Dans mon enfance on m'a montré, <c comme un glorieux témoignage du génie de Bernar « din de Saint-Pierre, la première page de Paul et Ftr- (( ginie, écrite quatorze fois de sa main. Janin envoyait « à l'imprimerie, sans les relire, les pages de la Confes- « sion et de Bamave, à mesure qu'il les laissait tomber « de sa plume. » Eh bien I dites que c'est là le trait distinctif de la littérature de ce temps, et plus d'un écrivain qu'on lit non sans plaisir et qui vous paraît facile vous avouera, s'il l'ose, qu'il corrige, qu'il rature et qu'il recopie beaucoup. Charles Nodier, que certes on ne récusera pas comme l'un des types les plus actuels et les plus contemporains, assure qu'il a besoin de remettre au net même de simples articles de journal. En on mot, à chaque fait un peu général que vous cuer-
chez à établir touchant cette pauvre littérature. Yen* ception se lève aussitôt et le ruine; quelque caractère particulier et déterminé que vous tâchiez d'indiquer, il se trouve toujours à côté autre chose d'assez imposant et d'aussi légitime que le reste, qui vous répond : « Non, la littérature de notre temps n'est pas cela. » C'est toute la définition que j'en veux donner aujourd'hui.