‹ Portraits contemporainsChapitre 27 sur 28 · A PROPOS DE CASANOVA DE SEINGALT · texte numérisé non relu

A PROPOS DE CASANOVA DE SEINGALT

11 ne faut pas avoir beauc^tup vécu et observé, pour savoir que, s'il est de nobles êtres en qui le sentiment moral domine aisément et règle la conduite, il y a une classe assez noipbreuse d'individus qui en sont presque entièrement dénués et chez qui cette absence à peu près complète permet à toutes les facultés brillantes, rapides, entreprenantes, de se développer sans mesure et sans scrupule. Nous ne voulons pas dire que cette dernière classe soit nécessairement vouée au vice, à l'intrigue, à la licence des aventures. Sauf un petit nombre d'exceptions mystérieuses et de véritables monstruosités morales, l'homme est libre, bien que plus ou moins enclin ici ou là; il peut lutter, bien qu'il lutte trop peu; il peut (1) s'appuyer sur certains prin-

(1) Je ne réponds pas de la rigoureuse exactitude philosophique de cette manière de voir et de dire; je ne parlais là qu*en littérateur et diaprés Topinion spécieuse généralement reçue.

«10 POAtllÂHS ëOflTEMl^OKAlNS.

'tSpes t}ti*3 Sait boas el tiffles, mmer alKattce atec s^ fecultés lottftbles contre ses pencbairt^ pfits éangereiix, bièfi fne d^ordmàire ce soft pmt cett^<;i qtill se èèélare. Mais en fait, tTaprès la loi ée rihfititiité et de fa lâcheté humaine, dans H mwttqeie a*éiw^tiott forte et de croyance régnante, dô soiàt tes îftstttcts haturels qui lèéddent en dernier ressort et ^oî font lIiomBié. Ceux donc qui ont reçu en naissant la fermeté, la vénération, l'estime d'eux-mêmes, ces nobles et gouvernantes facultés, que la nature, à ce que pensent les phrénologistes, aurait placées au sommet du front comme un diadème moral , ceux-là agissent avec suite, se maintiennent purs dans les vissicitudes, et opposent aux déchaînements les plus contraires ûfte auguste t)ertnaeence. Un certain toortibfe, qttî hé possèdent ces haottés facultés qu^iûégalemeht ou selon tine ttiestrtre assez moyenne, sont favorisés dans leur honorable ténacité, par le peu de tentation ^né leur donnent à droite on à gauche les faculté mobiles et divertfesantés, presque ftttUes che^ eux. Qtlanl aux pètwônages spirîttieîs, aventureux, pleins dé ressources et de souplesse, que ces derniers penchants tout extêHétifs enàportent sans tôontre-poîds à travers la vie, Heii n'est plus rare que de les voir unir la inoralîté et la véracité rigoureuse à nttè curiosité si courante fet si dissipée. Même quand fls né deviennent ni des fripons, tiî des escrocs avilis, ni des hâbleurs impudente, quand quelque éhose de rhonnête homme leur reste, et qu'on peut leur donner la main , il ne faut pas s'attendre à beaucoup de scrupules de leuî- part; îe\îr «etts moral , chatouiîîeux peut-

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être et intact sur un ou deux points, vous paraîtra fort aboli et coulani pour tout h re^. La venu ta ce bas mondô^ à cause du reboora trop bediîltiel, ooiuiste presque entièrement à s'abstemf^ à sacrifier; à assister, sans y participer, aux choses, et à leur dire non en face bien souvent. Les anciens Perses dans leur mythologie appellent l*Esprît dû mal Celui qui diï toujours non; eh bienl dans là réalité pratique de la vie, ce rôle est en grande partie dévoltl li l*hômlne de bieA. Or, lliomme habile, à eipédîeûts, lé génie à métamorphoses, le Mercure politique, financier où galant, raVenturier eh un ïttot, tie dit jamais non aux choses; îl s'y accommode, il leâ prend de biais, il à Taîr parfois de les dominer, et elles le portent parce qu'il s*y livre Bt qu'il les suit; elles le mènent où elles peuvent; pourvu qu'il s'en tiré et qu'il en tire parti, que lui importe le but? on Blas et Figaro sont les admirables types dé ce personnage qui vit d'action plutôt que de conviction. Dans la réalité, Grammont, Law, Marsîgli, fiellisle, Bonneval , fieaumarchais lui-même, Dumouriez, etc., s*en rapprochent plus ou moins par quelques traits. Uh sentiment d'honneur, et môme une sorte de tendresse d'àme, sont compatibles, il faut le dire, avec cette facilité bizarre, comme cela se voit chez l'abbé Prévost dans sa jeunesse, chefc l'abbé de Choîsy, chez Cil Blas. Casanova de Seingàlt rentre tout à fait dans cette famille; c'en est Un deis fils les plus prodigues et nés le plus complètement coiffés...

QUELQUE TBIfPS APfikS AVOIR PARLÉ DE CASANOVA, ET EN ABORDANT LE LIVRE DES « PELERINS POLO- NAIS » DE IfIGKIEWIGZ.

La condition de la critique, en ce qu'elle a de journalier, de toujours mobile et nouveau, la fait ressembler un peu, je réprouve parfois, à un homme qui voyagerait sans cesse à travers des pays, villes et bourgades où il ne ferait que passer à la hâte, sans jamais se poser; à une sorte de Bohémien vagabond et presque de Juif errant, en proie à des diversités de spectacles et à des contrastes continuels. Aujourd'hui, c'est un coin politique et historique; demain, une poésie ou une rêverie mélancolique; après-demain, quelque roman sanguinaire ou licencieux, puis tout d'un coup une chaste et grave et religieuse production ; il faut que la pauvre critique aille toujours à travers cela, il faut qu'elle s'en tire, qu'elle s'en teigne tour à tour, qu'elle voie assez de chaque objet pour en jaser pertinemment et d'un ton approprié. L'acteur qui change chaque soir de costume, de visage et de rôle, doit éprouver quelque chose de semblable. Et qu'on ne dise pas que, si la critique avait un point de vue central , si elle jugeait en vertu d'un principe et d'une vérité absolus, elle s'épargnerait en grande partie la fatigue de ce mouvement, de ce déplacement forcé, et que, du haut de la colline où elle serait assise, pareille à un roi d'épopée ou au juge Minos, elle dénombrerait à l'aise

et prononcerait avec une véritable unité ses oracles. Il n'est à ma connaissance, par ce temps-ci, aucun point de vue assez central pour qu'on puisse embrasser, en s'y posant, Tinfinie variété qui se déroule dans la plaine. D'estimables journaux et recueils , qui , comme le Semeur ou \^ Revue européenne, échappent, autant qu'ils le peuvent, à l'empirisme de la critique, n'y parviennent qu'en restreignant souvent par là même, beaucoup plus qu'il ne faudrait, le champ pratique de leur observation. En ce qui concerne la littérature de ce temps, est-ce donc un si grand mal, dira-t-on, que de s'arranger d'avance pour en négliger et en ignorer une bonne partie? Je n'oserais afiSrmer le contraire, et pourtant , du moment qu'on en veut juger en toute connaissance de cause, comme c'est la prétention de la critique, voilà l'interminable voyage qui r^ommence. J'ai lu quelque part une belle comparaison à ce sujet , qui a de plus le mérite d'une extrême justesse. L'art qui médite, qui édifie, qui vit en lui-même et dans son œuvre, l'art peut se représenter aux yeux par quelque château antique et vénérable que baigne un fleuve, par un monastère sur la rive, par un rocher immobile et majestueux; mais, de chacir de ces rochers ou de ces châteaux, la vue, bien qu'immense, ne va pas à tous les autres points, et beaucoup de ces nobles monuments, de ces merveilleux paysages, soignèrent en quelque sorte les uns les autres; or la critique, dont la loi est la mobilité et la succession , circule comme le fleuve à leur base, les entoure, les baigne, les réfléchit dans ses eaux, et transporte avec facilité,

614 PORtRAltB Ct)fl*Ellf*t>RAïhS.

de l'un à r«utre, le vô^dgeur ^ui \^ veut edtifiàîtFi». La comparaison jusqu'ici est fort betie^ isoftis elle ti*est juste encore que si Ton i^ppose k ôritfque, dans tonte sa profondeur et «a continuité^ s^appliquani aux grands monuments des âges anciens. De plus^ en poursuirant l'image, en supposant le fleuve détourné^ brisée fatigué à ti^vers l^s canaux, les usines, saigné à droite et à gauche^ comme le Rhin dans les sables et la vase hollandaise, on retrouve la critique t^le exactement que la font les besoins de chaque jour, dans sa marche sans cesse coupée et reprise. Tout cela est bien long pour dire qu'ayant parlé Tautre fois de quelque ouvrage assez peu grave nous avons à donner aujourd'hui un mot sur noe ceuvre de patriotisme et de piété, et pour demander pardon d'être la même plume qui passe d'un Casanova au livre dès Pèlerins poUmais,..

« Moi , disait Diderot, mon métier est celui de cri- «tique, métier cotame celui d'homme d'affaires, « d'avoué, d'avocat consultatol et plaidant, de médea cin. J'ai des clients dont je suis les affaires, les ta- « bleaux, les livres : il me vient plus d'affaires que je n n'en puis plaider. Je fais mon métier avec conscienoe, t( avec goût môtaè; mais il y a des moments où les « tracas de cette boutique me font regretter, comme « le barreau à Gicéron, les champs, le loisir des Muses « et les entrétiems d'amis à Tusculum. Sedaine me a disait hier : « Oui , mais, votre métier, vous le faites

« avec sensibilité, vous y ttiêlét VDtre àtoe. ii -«- le ne « nie pas que le métier ne gàgûe à cela, tnaîs moi j'y (( perds. Vous «titres poëlei;, veua en^oyei ¥Otre sen- « sibilité à faire ^ameu^, à cféer des êtres* Mol, ori- (( tique, qui la foiitrfe datts mes jugGrtneïits et sentences, (( je fais comme un pauvre chirurgien qui soigne ses (( malades, panse, saigne et tranche avec une sensibi- (( lité qui s'y dépeose douloureusement et stérileti nàent. le soigne les enfmts ^des iratres^ et je fi'œ a f^is pas, »

SOHIïBT e'HAZLITT(l),

Oh! ne me blâiâez pas de ms otilf^ue eetivel Tout lendettiaiB d'article emp<M*(é vsilkiBmeRt A pour moi -son réveil matinal et charmant, Tant la pensée afflue et tant Timage arrive!

An clairon de k veiHe, è oe fnressant fiH vwa. Maint beau rêve lointain, et sans cela dormant, S'arme, accourt, mais trop tard, et voit Fendroit fumant, Et se met avec l'aube à chanter sur la rive.

Après les lents ^its, apràs les langs eoœbats,

(1) Je crois bien que ce sonnet attribné à HazUtt, comme ]e proposprécédent à Diderot, n'a été pour moi qu'une manière indfrécte d'exprimer, Éotis le ootfveit d'uti tiom aattirtoé, nés propras sentiufitito de eritique. J'ai voulu surtout, dans le sonnet dit d*Hazlitt, rendre l'espèce d'entrain que accompagne et suit ces fréquents articles improvisés de Verve et lancés à toute vapeur. On s'y met tottt entier; ou s'en exagère la vi^nr dans le moment môme, on en mesure l'importance av l>r^it, ef §i cela mène é mieup^ faire, il n'y a pas grand mal après tout.

A-t-OD si fol essor, si joyeuses recnies, Tant d'oiseaux babillards panachés en soldats?

— Le steam-boat a passé : les vagues accouraes. Se dressant comme au bruit de flottes apparues, S'ébattent à grand'aise et rêvent d'Armadas.

Ayant à Juger, non sans quelque délicatesse particulière de situation, un confrère et successeur en poésie, M. Théophile Gautier, qui occupe aujourd'hui (1839) un des premiers rangs dans l'école des images et de Vart pour Vart, dans l'école prolongée et renouvelée de H. Hugo, je disais, après quelques mots sur sa Comédie d« la Mort (15 septembre 1838) :

... Voilà pour Téloge; mais, à peine sorti de cette pièce, et en continuant la lecture du volume à travers les autres pièces de tous les tons qui le composent, on ne tarde pas à s'apercevoir que le procédé de l'auteur ne se conforme pas toujours au sujet, n'est pas, tant s'en faut, proportionné à Fidée ou au sentiment, qu'il y a parti pris dans le mode d'expression exclusivement tourné à la couleur et à Timage. CTest bien autre chose si de ses vers on passe à sa prose, à ses romans; la forme y va encore plus indépendante du fond, encore plus exorbitante par rapport au sentiment; et il résulte de cette lecture prolongée que Yaffectè de l'ensemble reflète sur le sinchre même et en compromet Teffet.

L'ensemble ! l'effet de l'ensemble! voilà ce à quoi ne pensent pas assez nos poètes, et c'est là précisément la grande infériorité des œuvres d'aujourd^hui, même les plus brillantes, en regard des chefs-d'œuvre du

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passé. On a le -talent, Texécution, une riche palette aux couleurs incomparables, un orchestre aux cent bouches sonores; mais, au lieu de soumettre tous ces moyens et, si j*ose dire, tout ce merveilleux attirail à une pensée, à un sentiment sacré, harmonieux, et qui tienne l'archet d*or, on détrône Tesprit souverain, et c'est l'attirail qui mène.

Quand je dis que M. Théophile Gautier adopte un procédé exclusif d'expression et qu'il s'y laisse conduire, je ne prétends pas qu'au sein de ce procédé même il n'ait aucune variété; s'il est sinistre et horriblement funèbre dans la Comédie de la Mort, il fait preuve de grâce dans maint sonnet et mainte villor nelle. Mais, dans sa grâce comme dans son horreur, le procédé est un : c'est de n'exprimer la pensée que moyennant image.

Que le style poétique soit naturellement fertile en images, qu'il les permette nombreuses et les exige souvent, ce n'est pas ce qui fait doute; mais la question ne se pose pas dans ces termes avec M. Théophile Gautier : en prose comme en vers, est-ce l'image qui est de droit commun? est-ce l'image qui fait loi? Voilà la question qui ressort d'une lecture prolongée de ses vers et de sa prose.

Du moment que l'esprit, le talent, se tournent vers ce système de tout dire en image et de tout peindre en couleurs, ils peuvent aller très-loin et faire de vrais tours de force ; mais le vrai centre est déplacé. Le procédé propre à l'art du style est d'emprunter à tous les arts, soit pour les couleurs, soit pour la forme, soit

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pour les sons, maïs sans se borner i aucun ûé ces moyens, et surtout en les dominant et les dirigeant tous par la pehsée et le sentiment, dont Texpression îa plus vive est souvent immédiate et sans image. Je ne parle pas, bien entendu, des vers de Voltaire; maïs, dans sa prose, combien de ces mots sans image apparente, et qui sont la pensée même en son plus vtaî mouvement ! Et chez La Fontaine, quels vers à tout moment délicieiix et d'une image insensible! on y puise à même de l'âme, pour ainsi dire, comme en une eau courante. Ici, chez M. <jâutier, Teâu ne court que sous une surface glacée et miroitante au soreil; il a trop oublié que lui-môtne, quelque part, a dît heûï-eth sèment :

Que votre poésie, aux vers calmes et frais,

Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive

Où vont boire les cerfs dans Tombre des forêts.

Entre Vous et le sentiment, au lieu du libre coure s'interpose cette glace (d'images) ininterrompue et peinte en mille tons, de smalt, Souttemer, que saîs-je encore? diaprée, striée, moirée, nacrée en mille façons : c'est quelquefois un beau cristal ; s'il n'y avait qu'une ou deux places bien prises, ce pourrait paraître un diamant; mais, à la longue, cela fkit trop Teffet d*ûne verroterie.

Dans une petite pièce, intitulée rHippopoîàme, lé poëte nous retrace le terrible habitant des marais défiant paisiblement, grâce à sa cuirasse épaisse, les boas, les tigres, et les balles des ïndous; il ajoute:

PEK6ËES ET FRA^ÎMeNTik W

le 9tth comme rhippO{»otame^ De ma conviction coureri, Forte armure que rien n'entame, Je vais sans peur dans le désert.

Mais oetie tnmvictioa ri eiilière rend te style trq) conforme à elle-même. Le style dans ce procédé constant, 5i par bofihenr on n^y dériggeait pas quelqa^is, n'aurait plus rien de la souplesse naturelle Bt du libre mou» vemiKît de 1* vJô^ il ne serait pltts qu^iin v^ins, qu'uh émail, qu'une écaille universelle.

Il nous est arrivé à nous-^iiéme (je n'ai garde de l'oublier), en parlant de cei'taine beanté, d'oser dire qu'eHc avait Vèpav^ nacr^ Hélas! cette épaule liaorfe a bien gagné depuis; la voilà qui a envahi tout le oonfi. Quand le cœur bat désormais, c'est grand hasard, à travers cette roideur brillante de l'envelop^ continue, qu'cm le voie tout nitureilement palpiter.

Je m'arrête à précise!^ le procédé, parce que là se rencontrent, sur une limite indécise, à la fois l'originalité louable et l'excès inadmissible du talent de M. Théophile Gautier. Certes, s'il n'avait fait que traduire en vers, comme il y a si bien réussi en général, le beau tableau du Triomphe de Pétrarque de M» Louis ôoulangei*, ou l'étrange et admirable MeUmcMia d'Albert Durer ; s'il n'avait pas commis tout à l'enteur trop d*^ normités pittoresques (coitraie sa BéUaiUe d^ Thermodon) , il aurait pu ajouter quelque chose pmv sa part à la faculté d'expression de notre langue poétique ; il aurait pu arriver, à force de discrétion dam l'audace, à reculer d'une ligne on de deux la bordure de ee grand

cadre presque inflexible. Mais le ménagement a manqué; l'innovation, par moments, est allée jusqu'à la gageure; il semble quelepoëte se soit amusé à outrer les coups. On n'est pas gagné à sa forme; on ne sait plus s*il y a lieu le moins du monde d'être touché du fond.

Je ne suis pas devenu, grâce à Dieu, de ceux qui disent qu'une barrière dorénavant ferme l'arène et qu'il faut s'arrêter. S'il y a une loi générale selon laquelle les littératures et les poésies, arrivées à un certain point de perfection et de maturité, dépérissent en se rafi&nant, il y a toujours moyen, pour les individus d'élite, de faire exception, et c'est surtout l'exception qui compte dans les arts. Depuis quelque temps, on établit en poésie un grand chemin à pente inévitable de Virgile à Lucain et de Lucain à Claudien. C'est là, j'ose le dire, un pont aux ânes un peu trop commun et trop simple; je demande la permission de n'y point passer. Les poètes savent les sentiers par instinct; ils en découvrent sans cesse d'inconnus dans leurs courses buissonnières: per avia solus. Le critique qui, pour les attendre à son aise, s'assoit sur quelque pierre milliaire de la voie romaine, pourra bien attendre longtemps. En raisonnant ainsi, ou oublie même ce qui s'est passé chez les Latins. Pour trois ou quatre poètes qui nous sont restés d'eux, combien d'autres n'a-t-on pas perdus, et gui n'étaient pas inférieurs en renommée! On nous parle toujours de Lucain, de Stace; mais Properce n'est-il pas un peu dur, un peu érudit, un peu obscur? et pourtant il passe pour être du boû Siècle, et il en est; il

PENSÉES ET FRAGIHENTS. 521

imite Gallimaque, Philétas, et cela nous reporte aux Alexandrins. Si nous savions tous ces Alexandrins, nous aurions bien des exemples de la manière ingénieuse d'échapper à cette décadence inévitable dont on exagère la loi. Une décadence dont s'accommodaient Virgile et les meilleurs des Latins pour en faire leur profit me conviendrait assez, faute de mieux, et nos critiques soi-disant classiques, s'ils y réfléchissaient, se verraient forcés de modifier, dans leur plan de campagne, la ligne droite et courte qui est leur fort. Pour revenir à M. Théophile Gautier, ce n'est donc ni la légitimité ni la possibilité de l'innovation que je lui conteste; j'aperçois même, dans la voie particulière où il s'est jeté, un sentier étroit qu*il aurait pu tenir, qu'il a tenu par endroits, mais qu'il a comme détruit à plaisir aussitôt en l'outre-passant. Je conçois un talent de peintre passé à la poésie, et s'en repentant, et par moments regrettant son premier art à la vue de l'inexprimable beauté :

Artistes souverains, en copistes fidèles Vous avez reproduit vos superbes modèles I Pourquoi, découragé par vos divins tableaux, Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, Doux fantômes bercés dans les bras du désir. Formes que la parole en vain cherche à saisir! Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute, Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route? Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté? Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, Et répithète creuse, et la rime incolore?

5M PORTRAITS COtltEiiPOltAIllS.

Àh! combien je regrette et comme je dépiotiô De ne pfns être peintrd^ en te voy«mt èttm A ÊÊesé, dans la loge^ 6 Mia Oriail

Voilà le sentiment parfaitement rendu par M. Gautier lui-même; mais, pour y rester fidèle jusqu'au bout et le remplir, pour se faire, à titre de peintre dépaysé, un coin de poésie à soi, pour le marquer d'une heureuse et singulière culture et Tenrichir de fruits à bon droit plus colorés qu'ailleurs, pour y réaliser, comme An^ dromaque exilée en Épire, le petit Xanthe et le Simoîs de réclatante patrie» combien il eût fallu d'efforts religieux et pura, de mesure scrupuleuse, de tact moral sous-entendu et, je le dis au sens antique, de chasteté) M^ Théophile Gautier en manque trop souvent dans sa poésie et surtout dans ses romans. En indiquant Fortunio qui vient de paraître, je ne prétends certes pas en donner Tanalyse ni en parler longuement. L'esprit y abonde; mais qu'en dire de plus? Si l'auteur a voulu faire la critique des oi^es du jour et montrer l'esclave ivre au jeune Lacédémonien^ il a trop bien réusa :

Pour vos pHïti boudoirs il faut des priapést.

S'il a voulu railler te jargtm pittoresque à la mode et pousser à bout ce travers littéraire d'aujourd'hui qui paraîtra bientôt aussi inconcevable que le bel esprit de Mercutio, ou celui des Préciet^sts, ou celui encore de Crébillon fils^ son pastiche a de quoi faire illusion, et il épuise le genre. Quelle que soit l'abondance de saillies de l'écrivain humouriste, son ironie prolongée,

pëSbèès Et t'bÀôteteNts. m

dans Fàbseûce de toute passiôù, ne sautïiit défrayer lin volume et n'y sauve pas îâfrôîdôtlï*, e^ tnèrae temp que l'excessif ragoût du style engendre vite îe idégioût. C^est bîén eh lisant ce vôlunie qu^oû Sent i ûû Hntonvénîeht d*uii système dâhs, lequel le bût et te senttment sont si dispropôftiohnés à l'expression, d^un art exagéré cbe^ qui là forme sûrmoùfé, écrase si él^attgeinent le fond, et qui, en. ses Jours de débauôhe, édifierait volontiers uiié église de Brou comme èatafôlqûe âù 'moînéaû làécîf de Lesbîe.

J'aime infiniment mieux M. Gamîeir dans ses vers. Là du moins la forme est plus à sa place, et puis le sentiment n'en est jamais absent comme en prose. Je n'ai pas dit de ses Poésies t^ttt ce qu'elleg soggéreraient dans les détails; il y en a de charmants, ou qui le seraient si quelque trait à côté n'y faisait tache^ ou s'ils n'étaient en général compromis et comme enveloppés par le reflet, une fois reconnu, de l'ensemble.

On a tant renchéri de nos jours sur les couleurs; on a, ce semble, ouWîé tout à fait fes oéeutti. Il y a tel défaut de goût, tel point de sentiment gâté, qùî comme Hne petite odeur pernicieuse gagne l'œuvre entière^ et en corrompt tout te plaisir.

... On aurait à louer chez M. Gautier quelques heureuses innovations métriques, par exemple Timportatîoh de la tefi^rtma, de ce fhythme de la Divifte Comé^ die qui n'avait pas reparu dans notre poésie depuis te Tsi^ siècle, et qui a droit d'y figurer par son carac^ tère gravement approprié, surtout quand il s'agit de sujets toscans. — Tout à côté, on peut admirer à la

loupe une fine miniature chinoise sur porcelaine de Japon. L'auteur est maître en ces jeux de forme et de contraste. .

Et toutefois, de même qu'après la lecture de quelque poème humanitaire un peu vague, je me hâterai de reprendre Pétrarque, c'est-à-dire la goutte de cristal et la perle de l'art, qu'il me soit permis, après ces poésies à mille facettes et comme taillées dans le corail, de m'en revenir, tout altéré, au bon La Fontaine, à cette source naïve et courante qui s'oublie parfois, mais qui ne s'incruste jamais (1).

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