scène, un pillage de tombeaux, c'était plein d'horreui- et d'énergie
Plus tard pendant son séjour à Fontainebleau il commença aussi un roman.
— Jusqu'ici, disait-il, on n'a parlé au peuple que de ses droits, il est temps de lui parler de ses devoirs ; il a des devoirs comme les rois.
Il trouva sans doute la tâche trop difficile, car il y renonça, et le roman s'en alla aussi au feu.
Une plus grande perte encore, ce fut sa biographie des . Contemporains, il l'abandonna après quelques portraits.
— 11 y en a, parmi eux, tant que j'aime et que je n'approuve pas ! Je serais forcé d'en convenir, et cela me ferait trop de chagrins. Brûlons !
Et les Contemporains brûlèrent comme le reste.
Il se donna tout entier à ses chansons, et l'on sait ce qu'il en fit, il les travaillait beaucoup, en se promenant dans les bois, s'il était à la campagne, ou sur le boulevard, aux Champs- Elysées, s'il était à Paris. Les premières parurent dans les almanachs des muses et des grâces de ce temps, où tout était mythologique. Un de ses tics en songeant ainsi était de rouler sa canne dans le sable ou sur le gazon. La cohue de Paris l'empêchait d'entendre ses pensées,
i^ p. D% BÉRANGER
aussi le quitta-t-il plusieurs foiSi au temps de ses grands travaux. Il alla à Fontainebleau, je Tai dit; ensuite à la Grenadière^ près de Tours, cetlc petite maison, illustrée par le séjour de ce "grand poète, et par une des plus ravissantes nouvelles de Balzac. Il revint dans la grande ville, dont, malgré tout, il ne pouvait se passer, I^ mouvement de l'intelligence n'est que Ih,*
On a beaucoup admiré, avec raison, ses chansons politiques ; elles sont pour la généralité son plus beau titre àla gloire. On est injuste, à mon avis, pour les autres, il a des choses de cœur et de poésie adorableSi de ces choses que tout le monde a senties et qui vous font venir les larmes aux* yeux. Il a des expressions, des tours merveilleux, des mots qu'on ne peut oublier. Quant à moi, je le déclare, il est certains couplets de Béranger que je préfère à ses odes patriotiques, parce que lui seul pouvait les faire comme il les a faites. Ce sentiment, cette naïveté, cette mélancolie, cette tendresse, personne ne les eût trouvés, personne ne les eût exprimés ainsi. Ce sont des poèmes tout entiers, la Cinquantaine^ la délicieuse romance adressée à Judith :
« Vous vieillirez oh I ma belle maltresse »
— et tant d'autres. Il faudrait les citer toutes,
Les impiétés qu'on lui 4 reprochées n'é-
p. DE BÉRANGER iO
taient qu'à la surface, il était très-croyant et 11 Ta prouvé. Il y avait dans son fait un peu d'esprit de contradiction et de fronde, il n'en fut peut-être jamais convenu, mais cela est. Parmi ses chansons, il en est une qui ne sera jamais imprimée ; elle n'est connue que de bien peu de personnes vivantes, on ne la trouve dans aucune édition de ses œuvres, même celles qu'en ne vendait pas tout haut.
Revenons à cette belle jeunesse, où il composait des idylles. Ses amis d'alors étaient M. Lebrun, l'auteur de Marie Stuart, Picard, depuis référendaire à la chambre des Comptes ; Queues^ court, fils d'un notaire de Péronne, et son ca* marade d'enfance, il a fait des chansons pour lui ; "Wilhem, mort depuis, avec qui son amitié fut très -orageuse ; Amauld, Davilliers, Désaugiers. Plus tard. Manuel, son frère, que l'on appelait Tiii^ M. Fortoul, M. Villemain, M. Mignet et M. Thiers, à qui il a ouvert la carrière et qui s'en sont souvenus jusqu'à la fm^ M. Rigaud, son caissier officieux, gardant l'argent du poète et refusant de lui en donner, lorsqu'il trouvait qu'il en dépensait trop. Il mettait un frein à ses libéralités et pensait pour lui à l'avenir.
Quenescourt envoyait du liqge, toujours le
20 P. DE BÉRAKGER
bienvenu; car Béranger ne songeait pas aux nécssités de la vie. Cet ami fut parmi les plus chers, il allait le voir à Péronne; une fois il resta quatre jours en route, s' arrêtant par les chemins au bord des ruisseaux, à faire des chansons et a regarder les papillons voler. Il avait en cela beaucoup des allures de Isiafontaine, auquel il ressemblait sur plus d'un point. Tous les deux étaient le bonhomme et tous les deux avaient use finesse exquise. Bien plus tard encore, Béranger se lia avec Chateaubriand, avec M. de Lamartine, celui-ci était alors royaliste constitutionnel après avoir été royaliste absolu. Comme il émettait un jour une idée très-avancée devant le chansonnier, celui-ci s'en étonna et en fit l'observation.
— Vous n'êtes pas au bout, répondit l'amant d'Elvire, j'irai plus loin que vous peut-être.
Il l'a prouvé.
Certes Béranger n'eut pas résisté au courage de Madame la duchesse d'Orléans, lui qui s'attendrissait si vivement sur les infortunes de Marie- Antoinette et de Madame, la Dauphine.
— Ce sont les deux femmes les plus malheureuses qu'il y ait eu sur la terre, répétait-il.
Il ne souffrait pas qu'on les attaquât devant
p. DE BÉRÀNGfiR 21
lui, il trouvait que c'était une lâcheté» et son cœur en était incapable.
Parmi ses amis, il en est un qui commença pour ainsi dire sa vie à ses côtés, et dont la main lui a fermé les yeux. C'est Benjamin Antier. Us s'aimaient comme deux frères, ils n'avaient pas une pensée qui ne fut commune. Benjamin Antier est un poète, un chansonnier aussi ; il n'a de rival que celui qui lui fut sicher; s'il consent enfin à prendre le public pour juge, on en sera convaincu. Us sont de la même école, bien que leurs talents ne se ressemblent pas plus que leurs caractères. M. Antier est un des hommes les plus spirituels de ce temps, on l'aime lorsqu'on l'écoute, tout est sympathique chez lui ; quand on le connaît, on l'aime bien plus encore.
Ilaconservélafraîcheur,lajeimesse,lagaieté d'une imagination de vingt ^ns. Bon, généreux, bienveillant, si la physionomie de son nez exprime un peu de malice, elle est tempérée parla grâce de son sourire. Son titre d'ami de Béranger lui a créé des amis de reflet, qui sont bien vite devenus les siens. Lui et sa jeune et charmante femme, type delà piété et de la vertu, ont soigné assidûment les derniers moments du poète, ils ont reçu son dernier soupir, entendu et recueilli ses dernières paroles. Leur maison
t2 p. DE DÉRANGEA
est pkiM de son souvenir, on le retrouye sous toutes les formes, ils sont bien clignes d'un tel héritage, nul mieux qu'eux ne pouvait le recueillir.
Bérangerfut un ami plein de dévouement et de délicatesse/ Une des personnes que j'ai nommées^ emportée par l'ardeur de son âge, avait une dette non soldée, et sa bourse était plate. Le premier s'en alla trouver Béranger, ' qui n'était guère plus riche pourtant, et lui conta ses doléances. Celui-K^i se chargea de le faire payer, et pour que la chose devint plus facile, il promit d'obtenir tant par mois du débiteur oublieux. La promesse fut fidèlement tenue. Lorsque la somme fut acquittée, le créancier ravi voulut lui même remettre au débiteur la quittance, que celui-ci refusa d'accepter, en assurant qu'il devait toujours. La pieuse fraude se découvrit aussi. L'obligé courut à son ami, qui ne se laissa pas remercier et répondit sim-^ * plement s
«— Puisque tu ne le pouvais pas I
Chaque nuit, après de longues caravanes, ils s'en allaient souper chez Judith, qui demeurait alors dans un petit appartement trèssimple et très-exigu. Elle ne s'amusait pas à les attendre, elle mettait le couvei;t, au coin de son feu ; une languei un saucissout un morceau
p. DE fiÉflANGfiR i^
de pâté OU dé fromage faisidem l69 frais du repas. Souvent elle ne se réveillait point, alors ils parlaient bas et ne faisaient aucun bruit* Avant de s'en aller, Béranger déposait sa canne à la tête du lit, elle y restait jusqu'au lende* main, c'était sa carte de visite.
U était toujours le plus raisonnable et en même temps le plus fou de la bande. Sans aucuns besoins, aucunes fantaisies, il se regardait comme très-riche, lorsqu'il avait quinze francs dans sa poche pour donner à dîner à un camarade. Sa gaieté inépuisable, expansive, faisait de lui un convive précieux.
Lorsqu'il était en prison, on lui envoyait des cadeaux de tous les coins de la France ; il faisait avec les autres détenus politiques, des festins de Sardànapale. Un jour madame Devienne, la parfaite soubrette de la Comédie-Française, devenue madame Giraudeau, lui avait offert du vin de Bourgogne excellent, c'était celui qu'il préférait. On y fit fête et le repas se prolongeant, les geôliers vinrent pour séparer les prisonniers qui se trouvaient si bien ensemble. On les pria, on les choya, on les fît boire malgré eux et on les grisa si bien qu'ils s'en furent rouler sur l'escalier, et s'y endormirent. Le lendemain de bonne heure, le directeur eu faisant sa
24 r. DE Bt^^BANORB
rondCt beurta un corps éteudu sur une marcbe, puis un autre, ils étaient tous semés sur les degrés. La prison resta ouverte, et les prisonniers libres toute la nuit, il n'en résulta rien heureusement
Grande colère du fonctionnaire, grande humiliation des coupables, grands regrets des joyeux convives. Béranger s'c^rit en holocauste et obtint leur grâce, ils ne furent pas chassés.
Lorsqu'il quitta Sainte-Pélagie, Béranger y laissa plus de deux cents bouteilles de vins.
Les poètes sont prophètes souvent, celui-ci Ta été beaucoup. En 181 A, il se trouvait chez Régnauld de Saint-Jean-d'Angely, au moment de la débâcle, plusieurs fonctionnaires y étaient avec lui ; il passa la nuit à faire la chanson de Roger-Bontemps et la chanta au déjeuner, on applaudit fort à ce couplet :
« Vous, pauvres pleins d'envie, « Vous dont l'éclair dévie, « Après un cours heureux, « Vous, qui perdrez peut-être, « Des emplois éclatants, « Et gai l prenez pour maître, « Le gros Roger-Bontempsb
Quelques semaines après presque tous ces gens-là furent destitués.
p. DE BÉRàNGER 25
Ce ne fîit .pas la seule circonstance ; on en pourrait citer bien d'autres, si elles n'excédaient pas les bornes de cette étude.
Béranger n'avait aucune vanité, il regardait toutes choses de très-haut et se moquait surtout des compliments qu'on lui prodiguait ; on ne lui faisait pas sa cour en le louant trop. Bien qu'il fut très-indulgent, il était un peu caustique, son sourire cachait une ironie qu'il était facile de surprendre pour le peu qu'on le connut. Son caractère était d'une égalité parfaite, son commerce agréable, excepté pour ceux qui ne lui plaisaient pas, il avait une façon rude de les accueillir qui devait les éloigner sans retour. Inpénétrable et assez rude même , sur les sujets qu'il ne voulait pas traiter, personne ne savait mieux que lui éloigner poliment les ennuyeux, ceci tenait à son extrême finesse. Je crois qu'on n'a jamais su positivement la vraie pensée de ce grand cœur.
Si on lui demandait un service, il exigeait d'abord une entière franchise, il aimait les confidences, il voulait savoir et connaître parfaitement la position.
Fort discret, il n'éparpillait pas un secret, ce que les amis les plus sûrs font souvent ;
26 f, DE Bl^.RAMG&lf;
ils ne penflent pas qu'on en ramasse les morceaux»
Il parlait peu, à moins qu'on ne le lançât sur une piste ou qu'il trouvât des interlocuteurs dignes de lui. Il riait aux larmes des drôleries, et comprenait vite les plaisanteries sérieuses.
Béranger était très-connaisseur en peinture, il chérissait tous les arts, excepté la musique, pour laquelle il était assez froid. Sa voix était fausse comme une serinette cassée, il ne s'en souciait guère et répétait autrefois ses refrains avec un aplomb magnifique.
Il n'allait plus au spectacle depuis quarante ans. Il fit une fois exception à ses habitudes, lors du mariage de mademoiselle Lafitte avec le prince de la Moskowa, et conduisit plusieurs fois la jeune fille au Gymnase, afin de faciliter les entrevues. Il se donna bien de la peine pour conclure cet hymenée et il a souvent juré qu'il ne recommencerait plus.
Béranger était mieux dans sa vieillesse qu'à vingt ans, sa tête avait pris du caractère et perdu de sa vulgarité. Un soir au parterre de la Comédie-Française, étant encore inconnu, il s'opposa aune cabale, par des raisons péremptoires. Un de ses adversaires s'écria :
— On dirait que vous êtes Socrate ?
p. DE BÉRANGER 27
— Est-ce parce que je suis aussi laid que luit répondit-il.
Son jugement était droit sur toutes les ma* tiëreSv il ne se passionnait point. Quelques heures de réflexion lui montraient les situa* tiens sous leur véritable jour« Il comprenait et expliquait tout, et expliquait bien des énigmes en examinant les hoiopes et en les appréciant à leur valeur.
Il est inutile de parler de sa bonté, de sa bienfaisance, elles sont aussi connues que son nom. On citerait des traits qui rempliraient un livre. Les dernières lignes qu'il a écrites ou dictées, sont une lettre adressée à la comtesse Waleska, pour recommander un de ses amis, M. de Valois. Il pria M. Antier de faire cette lettre, il n'en avait plus la forcée, mais il la signa.
La \/ie de Béranger était très-régulière; il se levait de bonne heure, prenait une tasse de café et recevait ensuite dans sa chambre tous ceux qui se présentaient, jusqu'au vrai déjeuner qu'il faisait avec mademoiselle Judith , entourée habituellement de quelques admirateurs du grand homme. A midi ou une heure, il sortait seul à pied, il marchait beaucoup; dans ses courses, il travaillait ou pensait énormément.
28 P DE BÉUANGER
n faisait très-peu de visites. II aimait les ani« maux, surtout une certaine chatte qui le suivait partout, à la campagne, et avec laquelle il s'en allait voir pousser les roses, c'était son expression, il rentrait pour dîner, il avait presque tour jours quelqu'un, il recevait avec plaisir, on en abusait. On veillait assez tard. Il l)uvait peu, mais il mangeait beaucoi^ et était heureux de faire manger les autres; Bes diners étaient fort copieux.
Sa simplicité s'étendait sur tout, sa chambre était une cellule, à peine meublée. Jusqu'à trente-cinq ans, il habita deux petites pièces sans feu, au premier étage. Son lit se composait, etcelajusqu'à sa fin, de deux galettes, couvertes de serge, il ne se servait pas d'oreillers.
Il s'habillait au Temple, son seul luxe était une propreté extrême et recherchée. Il se mettait fréquemment de l'eau sur la tête. Lorsqu'il était malade, il fallait le laver sans cesse; deux heures avant sa mort, madame Antier dut lui faire les ongles.
— Tel était cet homme dont on a tant parlé, dont la mémoire vivra si longtemps, non seulement parce qu'il fut un grand et intelligent poête^ mais encore parce qu'il fut un homme de bien.
M. THIBIIS
Si j'avais été appelé à tracer ce portrait il y a quinze ans, j'aurais soulevé autour de moi mille tempêtes : les jappements des petits journaux, le concert malveillant des grandes feuilles n'eussent pas laissé à mon jugement toute la liberté, toute la latitude nécessaire, je n'aurais pu écouter ma pensée au milieu de ces bourdonnements perpétuels ; les clameurs incessantes ont cela de funeste, qu'elles égarent l'opinion et la dominent, et que malgré soi on est influencé par elles. Le bruit empêche tout au moins de chercher la lumière, on a la paresse de le faire cesser, on préfère le laisser éteindre. C'est ainsi que les erreurs s'introduisent dans les meilleurs esprits et qu'elles se propagent.
Les événements ont marché, le repos est venu. Ceux qui dirigeaient le monde sont rentrés dans Ift retraite, mm nop pas dans Voubll, Nouspou"*
vons voir de près ces demi -dieux que nous n'éî ons appelés à contempler que de loin ; le prestige est tombé, ils sont à notre niveau. On ne les flatte plus maintenant, on les juge.
Parmi les figures du dernier règne, M. Thiers occupe une place éminente. On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur soa compte, et Ton n'a pas souvent été vrai dans les appréciations qu'on a faites. La passion a presque toujours présidé à ces biographies , la vengeance ou Tenthousiasme tenaient la plume ; les uns niaient l'évidence, les autres adoptaient des chimères, tous se sont attachés à peindre le ministre, l'écrivain ; l'homme est resté dans l'ombre, il ne pouvait que gagner à en sortir.
Cette figure, cette petite taille sont connues de tous, les portraits et les caricatures, les caricatures surtout ne lui ont pas manqué.
Au premier abord on est frappé par ce regard pétillant, ce plissement significatif de la paupière; ce teint pâle et mat qui rend plus brillant encore le noir ardent de la prunelle , on devine une intelligence hors ligne ; un second examen donne à ces traits irréguliers, à cette bouche moqueuse un grand charme de bonté; une excessive bienveillance rayonne sur cette physionomie ; les bonnes femmes diraient que
Mi TIIIERS SI
M. Thiers a le cœur sur le visage ; son front, parfaitement modelé, explique ce qu'il y a de complet dans son talent : les facultés de la comparaison y sont jointes aui facultés de la mé« moire, c'est-à-dire les facultés qui produisent . aux facultés qui reçoivent. Autant le corps est petit et mièvre, autant le cerveau est développé : toute la vitalité de l'individu est là.
Lorsque M. Thiers est arrivé à gouverner la France, les circonstances l'ont servi, c'est incontestable ; il a mis tant d'adresse à les diriger ensuite, qu'il est presque parvenu à les dominer! Son ambition est immense ; elle apu l'égarer quelquefois, parce qu'elle est surtout fougueuse et envahissante. Son imagination l'a conduit en dehors du possible; il a des illusions jusque dans la sécheresse des matières gouvernementales. Il tient un peu trop à. ses opinions, non par vanité peut-être, mais parce qu'il croit les avoir assez mûries pour qu'elles soient les meilleures. Cette tendance entêtée lui a été funeste et Ta été au pays. Ce n'est pas un homme, des anciennes traditions, ce n'est pas absolument un révolutionnaire, ce n'est pas un bourgeois, c'est un artiste, c'est un amoureux du progrès, à condition qu'il deviendra entre ses mains un instrument dQ réussite et qu'il servira ses vues.
32 M. THirns
Elles ne sont point personnelles toutefois ; il y a de la noblesse dans son désir de régner : il veut le pouvoir plus pour la gloire qu'il lui donnera que pour le profit qu'il lui rapporte. Il songe davantage à l'avenir, à la postérité qu'au présent. Il laisse bourdonner les frelons autour de lui et poursuit sa route, sans s'inquiéter de leurs piqûres ; il ne prend pas même la peine de les écraser, tant il les croit impuissants. Cependant il a de la mémoire, sa plume a aidé à la chute d'une monarchie ; il sait quel instrument est une plume, il sait quel poison elle peut distiller, et sans le craindre, il le ménage.
Doué tout à la fois d'une grande finesse et d'une franchise relative qui se servent mutuellement, il tire admirablement parti de l'une et de Vautre. Il n'a pas appris la diplomatie, et il en connaît les ficelles comme s'il les eût inventées. Il excelle dans l'art de deviner les gens, et ne laisse pas paraître à cet égard tout ce qu'il découvre. S'il est maladroit dans ses combinaisons, c'est lorsque l'imagination l'emporte, lorsqu'il s'abandonue à son mirage. Il en a trop pour un homme d'État; la science de Machiavel lui semble positive et a glacée ce tempérament méridional. La présence d'esprit l'abandonne ra--
rementi dans le danger surtout; le succès lui
Al. TU1F.KS 33
ôte de ses avantages, il l'enivre. D ose tout quand il réussit, il calcule moins- le triomphe que la défaite.
Un des côtés saillants de cette intelligence est sa facilité d'assimilation. S'agit-il d'une étude nouvelle sur les arts, la mécanique, l'histoire naturelle, sur une chose quelconque, tout à fait en dehors de ses habitudes, il cherchera, il trouvera un homme spécial, il en causera avec lui, il en tirera la quintessence, et le sujet élaboré dans son creuset en sortira pur, brillant, lim* pide ; ce qui ne sert à rien est rejeté, ce qui s'effaçait est remis en lumière. C'est ainsi qu'il est devenu universel, c'est ainsi qu'il s'est fait le plus éminent causeur de notre époque, et qu'il traite avec la même habileté, avec la même éloquence des matières opposées et multiples.
Les luttes parlementaires sont loin de nous déjà...; la génération qui s'élève ne les a pas connues. Le souvenir de cette éloquence est resté vivant, et l'on en parle comme d'une actualité. Lorsque Thiers, ministre ou député, montait à la tribune, le silence se faisait, on sa« vait d'avance que la question marcherait vivement : elle serait embrouillée ou résolue, suivant qu'il avait besoin de la. résoudre ou de
36 M. TUIERS
Vembrouiller. H avait des arguments irrésistibles; au moment où il les produisait, ils devaient souvent tomber devant la réflexion, j'en conviens ; il les entourait d'un tel prestige, le feu d'artifice de ses pensées, de sa parole , de ses gestes, éblouissait si parfaitement, qu'on n'avait pas le temps de répondre : on était saisi.
S'il subissait une réplique, il la provoquait exprès, il l'avait prévue, à moins qu'il ne fût emporté par la vivacité de ses impressions. Sa vive nature se laissait prendre à la fougue d'une improvisation, alors il prêtait le flanc à ses adversaires, la discussion s'animaitde plus en plus, il ne reculait jamais, et s'il était vaincu, il ne succombait pas.
Son talent comme historien sera son titre le plus durable à l'admiration. Il se transforme lorsqu'il tient cette plume sage et brillante en même temps. On le croirait aussi calme, aussi paisible qu'un bénédictin au fond de son cloître. Je ne prétends pas dire qu'il soit impartial; il a joué un rôle trop actif dans les conséquences de la révolution pour juger l'histoire de ce siècle comme la postérité la jugera.. Mais il n'y a p'^int chez lui de parti pris, il ne songe point à déguiser ce qu'il croit la vérité au profit de la
M. THIKRS S5
cause qu'il défend. Son style est admirable, il est imagé, sa plume est un pinceau ; il semble avoir vu ce qu'il raconte et il le fait voir aux autres. On devrait toujours écrire l'histoire ainsi.
Sa vie est habilement ordonnée.
II se lève à cinq heures du matin, l'hiver et l'été, il travaille jusqu'à midi, et cela tous les jours, à moins d'un empêchement invincible. Il aime le travail comme on aime un plaisir favori, il est heureux au milieu de ses livres, il repose son esprit en l'occupant.
Il reçoit ensuite des visites intimes ou des gens d'affaires, c'est le moment de lui parler, non pas longuement peut-être, mais fructueusement. Il déjeûne de fort peu de chose, il est généralement sobre. Sa santé est excellente, il ne la soigne que par une existence parfaitement réglée et un régime qui n'a rîen de particulier. ,
M. Thiers se promène de deux heures et demie à six heures. On peut le rencontrer un peu partout dans l'après-midi. Il flâne quelquefois sur les boulevards, il va voiries nouveautés curieuses, les tableaux, les expositions, ou bien il retourne à ce qu'il connaît déjà pour y chercher un souvenir, une anecdote.
C'est pendant ces instants de repos qu'il fait ses visites ; chaque année quelque belle dame a le privilège de le recevoir assidûment dans son salon vers quatre heures. Il la choisit ordinaire* ment parmi les plus haut placées, les plus estimées, parmi celles qui donnent moins de prise à la médisance ou à la calomnie, car cette fréquentation quotidienne ne doit révéler au monde qu'une sympathie d'esprit assez changeante, f en conviens.
Il est avec les femmes en général d'une galanterie du meilleur goût ; il sait leur parler ^ ce qui n'est pas si facile qu'on le croit, même avec beaucoup d'habitude. Il les aime, ainsi que tous les hommes bien organisés. S'il le leur dit d'une façon plus intime, s'il a eu des romans dans son passé, ceci ne nous regarde point, et il s'est toujours arrangé pour que personne n'eût le droit d'y regarder plus que nous.
Sa femme a un grand empire sur lui ; la grâce de l'une et la bonté excessive de l'autre rendent cet intérieur d'un calme parfait : c'est la première condition du bonheur, et les autres n'y manquent point.
A six heures, M. Thiers rentre chez lui, il s'enveloppe dans un manteau, se met au coin du
feu et s'endort jusqu'à sept heures et demie. Son valet de chambre arrive, il fait sa toilette et va dans le salon, où presque toujours l'attendeni quelques convives amis. La causerie du diner est vive et animée. M. Thîers écoute souvent, recueille les nouvelles, résume celles qu'il a apprises dans la journée, et rien n'est perdu pour ce collectionneur de faits.
Sa maison est ouverte tous les soirs. Il s'endort parfois en sortant de table : aussi n'arrivet-on que vers dix heures. C'est alors qu'il faut le voir, qu'il faut l'entendre, maniant la parole avec un charme d'intonations, avec un entraînement que son goût exquis domine néanmoins.
Cette voix un peu écorchée, cet accent du Midi, ont des modulations musicales que l'on ne s'explique pas et qui leur viennent de la pensée dont elles sont l'expression. Sérieux ou léger, il captive ceux qui l'entendent 5 s'il raconte, même la chose la plus simple, il la colore de façon à la rendre intéressante comme un drame.
Il est artiste avant tout, même avant d'être
ambitieux; cela est si vrai, que la nostalgie des
grandeurs n'a jamais pu l'atteindre. Il n'a pas
un moment d'ennui ; il se console de n'être plus
premier ministre en étant lui-même ; il jouit de
sa propre v%leur, sans vanité et sans fausse
38 M. 7HIERS.
honte ; il est impossible d'avoir plus de simplicité et plus de bonhomie» tout en s'appréciant néanmoins.
Les salons de M. Thiers doivent surtout leur luxe aux objets d'art inestimables qu'il y a réunis. On y voit très-peu de dorures, les meubles sont élégants sans être somptueux ; tout s'harmonise parfaitement. Amateur du beau et amateur éclairé, il a rencontré des merveilles, en gravures d'abord, dont il est très-friand, puis en curiosités, en chinoiseries. 11 en fait grand cas et s'y connaît bien.
Son cabinet de travail est une vraie galeriemusée, erjcombrée de vases, de bronzes, de potiches, de magots. Il a les ouvrages à la mode, il les lit et les juge ; il a tout ce qui tient à l'étude des arts, son occupation privilégiée ; des copies des grands maîtres, des tableaux originaux, il s'entoure enfin de ce qui peut éclairer ses recherches assidues, sur l'histoire et sur les traditions. En entrant chez lui, on devinerait les tendances de son esprit, même en ne le connaissant pas.
Si sa fortune était ce qu'elle fut jadis, nul mieux que lui maintenant ne saurait encourager les artistes, taire fleurir les lettres et donner à ce temps-ci une impulsion intelligente. 11 a
peut-être beaucoup gagné dans la retraite et la réflexion. Certaines natures se forment en mûrissant, de même que quelques autres s'amoindrissent par Texpérience. M. Thiers n'est pas de ceux-là.
lY
«• MBVBRBBB».
Ce grand maestro a plus de soixante ans ! En vingt huit années il a produit quatre ouvrages :
Robert le Diable^
Les Huguenote^
Le Prophète^
L Étoile du Nord.
Plus le camp de Siltsie, joué à Berlin, et dont il a tiré beaucoup de morceaux pour son dernier opéra-comique, Y Etoile du Nord^ comme chacun sait.
Ce que Meyerbeer aime le plus au monde cependant, c'est sa gloire; elle est son unique pensée, le seul but de sa vie. Il mourrait de chagrin le jour où l'Europe ne s'occuperait plus de lui. Il remplit le monde de ses succès très-mérités, il se fait un bruit incessant autour de ses œuvres et de sa personne. Ses séïdes savent prendre tous les tons pour le chanter, sa famille même et ses affections jouent un rôle dans cette
Â2 G. MEYEUBEËR
réclame perpétuelle de tous les journaux du globe.
Sa femme ou sa mère sont malade, vite les chœurs embouchent la trompette et nous apprennent que l'illustre auteur* des Huguenots quitte Paris pour courir à Berlin.
La santé du célèbre compositeur de Bobert le Diable le force à se rendre aux eaux de Spa, reprend un solo de petite flûte deux mois après.
Les eaux de Spa n'ayant pas réussi au grand maître à qui nous devons la partition du Pro~ phète^ il essaie de Kissinger ou d' Ems Wiesbaden. Il sera à Paris pour mettre en scène cette Africaine si impatiemment attendue depuis dix ans, répond un violon amoroso.
Les amis de cet homme de génie sont ainsi sans cesse occupés, sans sa participation probablement, à enregistrer ses faits et gestes, en Allemagne, en France, en Italie, voire même en Amérique. Quant à l'Angleterre, il est personnellement en coquetterie réglée avec elle depuis quinze ans. Meyerbeer n'a cependant pas besoin de ces petits moyens, son nom vient à toutes les lèvres, je dirais presque à tous les cœurs. N'a-t-il pas fait ce sublime duo de Valentine et de Raoul, que les amoureux voudraient entendre chanter sans cesse et qui est certaine-
G. MËYEUBfiER M
ment le dernier mot de la passion? Et Robert tout entier I et le reste ! Peut-on être oublié lorsqu'on a produit tant de chefs-d'œuvre?
Sa manière de travailler ressemble à celle d'un habile mathématicien; il calcule tout, raisonne tout d'une façon presque algébrique sur " le grand jeu d'échecs de son piano à qiieue. Ce n'est pas que l'inspiration lui manque, au contraire, mais il s'en défie comme d'cin piège, et craint tellement la vulgarité, qu'il met ses idées à la torture, jusqu'à ce qu'elles conviennent de n'appartenir qu'à lui. De là vient cette musique si belle et parfois inquiète, tourmentée; il n'accepte pas la muse telle qu'elle se présente, il lui jette sur les épaules^ un manteau de pourpre très lourd à porter quelquefois, alors qu'elle ne voudrait qu'un vêtement diaphane ; il la pare malgré elle, et son humeur en souffre ;les Muses sont despotes et tyranniques, même avec leurs amants les plus favorisés.
Meyerbeer a un genre de composition qu'on pourrait appeler humanitaire^ c'est-à-dire qu'il a toujours un but et ne s'en écarte point. Il prend dans chaque œuvre un type, une pmsée, et la suit : dans Robert^ c'est Bertram, c'est le mauvais principe; dans les Huguenots^ c'est l'amour. On pourrait ainsi analyser toutes ses œu-
U G. MEYBRBEBR
vres eten comprendre la haute portée ; c'est une des singularités decegrand génie, qu'il doit surtout à ce courant poétique et réfléchi de l' Allemagne : elle pose son cachet sur tous ses enfants.
• Quand, après un long intervalle, le maestro se
décide à livrer sa partition, sa vie ne lui ap[)artient plus, elle appartient tout entière à son œuvre. Le musicien devient un habile homme d'affaires, personne ne s'entend mieux que lui à rédiger un traité, non pas pour en tirer plus de bénéfices ou d'avantages, cela lui importe peu, ce n'est pas une question d'intérêt, mais pour rester entièrement maître de la situation. L'avoué le plus retors ne prévoit pas les cas impossibles que pressent le maestro. Le directeur qui traite avec lui est lié, garotté, enchaîné, au point que sa volonté, ses artistes, son théâtre, son passé, son présent, son avenir deviennent aléatoirement la propriété du compositeur, il ne peut respirer qu'avec sa permission ; malheur à lui s'il essaye de sortir de son carcere duro^ le grand homme tiecit une phrase de Damoclès suspendue sur sa tète et cette phrase est :
— Je retire mon opéra!
On obéit alors : une pareille menace est le plus terrible des épouvantails.
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On ne se figurera jamais les soins méticuleux dont Meyerbeer entoure ses productions anciennes et nouvelles, les nouvelles surtout, rien ne lui échappe, il y pense le jour, il y rêve la nuit, non-seulement à la musique, mais au poème, aux chanteurs, à la mise en scène, aux accessoires les plus vulgaires.
Ilcomprend, avant la représentation, les longueurs qu'il ne veut pas couper, il devine les effets douteux, il cherche et il trouve le moyen détourner, de captiver l'attention pendant cinq actes, sans laisser le temps au spectateur de les compter. Il a pour cela des ressources étrangères à l'art, souvent ingénieuses et toujours hardies.
Il fera chanter un ophicléide.
Il fera soutenir un andante de ténor par un accompagnement de timbales.
Il a inventé les tuyaux de poêle dans lesquels on souffle l'admirable chœur des démons de lio" bert le Diable.
Il a inventé le soleil du Prophète et les patineurs du même opéra.
Il a inventé encore les chèvres et l'inondation du Pardon de Ploermel. Il inventera plus, n'en doutez pas, la première fois.
Quant au choix des artistes, c' est bien une
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autre combinaison. Il ferait chercber un soprano en Chine ou au Pérou, il prendrait un baryton dans Saturne, il essayerait et rejetterait dixbasses ; quant aux ténors, il voudrait bien pouvoir on inventer comme des chèvres, malheureusement cela ne se trouve pas sur le pavé de Paris; il se réserve même le droit de choisir les doubles, les triples de ses sujets. Lorsqu'il propose, ou plutôt lorsqu'il accorde une partition à un théâtre, il faut qu'il entende tous les chanteurs, non-seulement dans leurs rôles habituels, mais surtout dans sa propre musique ; il veut savoir au juste ce qu'ils peuvent faire et ce que Ton doit exiger d'eux ; ensuite il les [lossède parfaitement et les conduit selon leurs moyens.
La presse est son hydre, sa tête de Méduse.
Ce grand génie tremble devant un rédacteur du journal le plus Infime, tirant ii vingi-cinq exemplaires ; il a peur même des critiques sans conséquence, lui qui doit être au-dessus de ces mirmidons, et qui les renverserait d'un souffle. Le jour de la première représentation de son œuvre, il est malade, il doute du succès, lui ! C'est par trop de modestie ; n'a-t-il pas la certitude de ses anciens triomphes, et ne sait^il pas bien ce qu'il a fait? Il se promène toute la soirée bien loin du théâtre, il a des émissaires qui
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viennent lui donner des nouvelles, il éprouve toutes les tortures, toutes les crsdntes d'un dé» butant qui attendrait la réussite pour manger un morceau de pain«
Et cependant, Meyerbeer a trois cent mille livres de rentes I
Il y a en lui une double nature, celle de rbomme et celle de l'artiste. Le génie est Tbôte de l'homme et le transforme lorsqu'il s'en em« pare. Dans l'habitude de tous les jours, Meyerbeer est simple, il est plus que simple mème^ pour un millionnaire sextuple ! Depuis tant d'années qu'il vit à Paris pendant six mois d'hiver au moins, il reste en hôtel garni, il n'a point de train de maison , ne reçoit pas, ne donne ni f ë* tes ni dîners, à moins que ce ne soit à des amis très-intimes, et toujours à table d'hôte; il prend des fiacres à gros numéros, il n'a de luxe dans aucun genre. Un de ses collaborateurs ayant besoin de lui parler, et fort pressé de se rendre à une répétition, fut forcé de l'attendre au moins dix minutes sous la porte cachère de l'hôtel de Paris, parce que le grand homme attendait luimême le cocher du sapin qu'il quittait et qui lui apportait la monnaie de quarante sous. Je ne blâme point cette économie.
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a — Voilà comment on fait les bonnes maisons 1 » dit Perrin Dandin ; je veux seulement bien établir la différence des deux natures dont^ j'ai parlé, et combien le génie a la voix forte, combien il domine en cette organisation. Lorsqu'il commande, Meyerbeer devient splendide, magnifique, prodigue à l'excès.
L'or coule de ses mains comme l'eau dans un fleuve; il traite les musiciens de son orchestre, il traite les chanteurs, il envoie de superbes présents à ses chanteuses, il offre des dîners aux journalistes, aux critiques ; il traiterait le public à trois services, s'il l'osait, car le grand diplomate n'ignore pas la réaction de l'estomac sur r intelligence. Il achète tout ce qui manque à la mise en scène ou ce qui peut lui donner plus d'éclat. Ce n'est plus un particulier, c'est un grand seigneur recevant à sa table, ouvrant son palais aux divinités du Parnasse. Il se transforme< il rayonne ; le génie lui sort par tous les pores; il étincelle dans ses yeux, dans son sourire, semblable à la Pythie antique, il est possédé.
Meyerbeer a de l'esprit, il a de la finesse, il cause bien, il voit surtout très-juste. 11 a du cœur et il l'a prouvé. Il a été le plus tendre fils,
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le meilleur frère, il est excellent père et bon ami. Ses habitudes sont régulières. Il a le matin quelques solliciteurs de pièces ou de rôles, quelques gens d'intelligence et de goût fiers de sa bien-* veillance et de son intimité. S'il a une pièce en répétition, il s'en occupe uniquement, et, ainsi que vous venez de le lire, tout est bouleversé dans sa manière d'être. Autrement, il sort, il se promène, il fait peu de visites. 11 revient dîner à table d'hôte ; les dîners en ville le fatiguent, il ne les accepte qu'à son corps défendant. Le soir, il va rarement au théâtre, il se promène encore, il mange des caramels au chocolat, tout en rêvant, tout eu marchant à la suite d'une mélodie. Il a dans la tète cinq ou six situations dramatiques qu'il ne réalisera jamais; elles sont impossibles à faire accepter par leur hardiesse, il les sent jusqu'à la pointe de ses cheveux, il en a lui-même la chair de poule, jugez s'il la donnerait aux autres, et de quels chefsd'œuvre nous nous enrichirions, — si les poètes voulaient le comprendre 1
n a perdu son bras droit , non pas dans la composition de ses œuvres , mais dans leur exploitation. Ce bras droit s'appelait M. Gouin.
— C'est cet homme ignoré qui a fait Robert