ALFRED DE MUSSET
quelquefois, rarement depuis bien des années. Il parlait peu, il n'écoutait pas toujours. On s'en apercevait à son regard, et il savait gré à ceux qui s'en apercevaient sans en faire la remarque. Il avait le tact d'un homme élevé pour la bonne compagnie et par la^ bonne compagnie.
Personne ne tenait mieux sa place dans un salon, quand il le voulait; il fuyait le monde et détestait la gêne. Il était paiVenu ainsi à se. faire oublier des sots et des curieux, qu'il ne pouvait souffrir, ils le croyaient presque mort et ils exerçaient ailleurs- leur industiie de propos et de méchancetés.
Alfred de Musset, sans avoir une beauté précisément réelle, était fort agréal)le : sa tournure distinguée, son visage expressif, ses cheveux blonds, bouclés en auréole, lui créaient une spécialilé juvénile, qu'il a conservée au-delà du temps ordinaire. Il était fort élégant autrefois, c'était une de ses prétentions et il en avait si peu ! On lui faisait la réputation d'un fat, il n'était qu'enfant et naïf. Les coquettes l'attiraient, comme la flamme attire le' papillon. Il se croyait plus fort qu'elles et il se laissait prendre à des semblants, qu'il affectait de mépriser. Il a dû être bien aimé de quelques femmes qii'il n'aimait pas, auxquelles il, ne se
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révélait que par ses livres; prenant à tâdie de détruire l'impression qu'elles en avaient reçue et de leur en donner une toute con' traire.
Il a aderé, prétend-on ^ la plus admirable iacarnation du génie d^s la femme, et cet amour a fait toute sa destinée, à lui qui ne voulait pas être romsuiesque, La vérité de cette histoire n'est pas connue, il se refusait à en parler. Ce que je puis affirmer seulement, c'est que, dans ses confidences, lorsqu'on le poussait en ses der» nîers retranchements, il rejetait les torts prétendus de cette belle idole ; il ne prononçait son nom qu'avec admiration et respect. La blessure saignait toujours, il se plaisait à l'entretenir ; il regardait couler ce sang presque avec bonheur, et ne permettait pas qu'une main amie essayât de la fermer; à peine admettait-il une allusioi) à ces temps ^ités de sa première jeunesse (1).
11 avait le cœur plein de bonté, plein de tendresse qu'il ne dépensait pas, parce qu'il se proclamait sceptique, ainsi que je l'ai dit. H aimait
(1) Depuis que ce portrait a paru, bfendes confidences ont été faites au public ; l'auteur croit devoir n'y rien changer néanmoins, par respect pour les souvenirs.
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sa inâPMW frère, sa famille, il aimait ses amis, en doutant d'eux, ou plutôt en voulant douter, afin do s'épargner une déception. Après lâ rèvmè^ 3%i penchant favori était la conversati^^n en petit^comité, en tête à tète, s'il le pou- VAit# Il se mettait en des divagations infinies sur des chajâtres qu'il soutenait, et n'accordait pas qâ*on leicontrariât, lorsque ses principes tournaient au mUanthropîitne, Quand il avait jeté son :
— Je ne crois à rien ici-bas !
Il ne fallait pas lui répondre :
— Vous croyez à tout. Votre tète et votre cœur: sont un foyer d'illusions et de chimères, vqys le savez bien, et vous le niea parce que IfBUS avez peur,
lise serait sauvé pour ne pas vous entendre, il avait trop de' sa propre conviction, sans y joindre la vôIre.
Il se promenait seul, il cherchait les Uqux publics, afin d'y être plus isolé. Qui de nous ne l'a VUi -pendant nombre d'années, à tous les bals de l'Opéra, errant dans les corridors, ou assis à Pécart aans un coin du foyer. A peine s'il répOQiffidt aux amis qui l'abordaient; il quêtait une «llienture qui pût le distraire, qui £ût houvelle, e>ciui Jui présentât autre chose que la routine de
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la vie et des amours Battus par tout le inèiKje. Il en ébauchait dix par nuit: elles commençaient à peine et il les rompait brusquement, pgur s'en retourner à ses rêves pailletés, èi, ses espérances iiifmies. Cette âme altérée ne pouvait étanchér sa soif qu'à de nobles sources, et il les repoussait dans la crainte d'un enivrement dont il connaissait les dangers. Il avait plusieurs types en ses songes éveillés. La grande dame, haut placée, entourée des parfums dUine renommée sans tache, dont la conquête eût été une gloire. Cellelà il n'osait pas y penserj il eût fallu donner tout son être à un pareil sentiment, et il en réservait la meilleure partie au passé ; ou bien une iMUerine gaie, insouciante, gracieuse, que Je cœw ne gênait pas, et qui ne pouvsuit gêner le sien. Il riait avec elle, il l' écoutait chanter, il la suivait du regard par la chambre, lorsqu'elle courait follement ou qu'elle essayait un "pas nouveau, il croyait s'amuser de ses joies, il la trouvait belle, il admirait cette beauté, amoureux avant tout de la forme. Tout à coup son rire se glaçait, il se souvenait, malgré les sé4jictions qui l'entouraient, il comparait, il devenait triste, jetait le masque et montrait le visage; le décou-^ ragement reprenait sa proie.
Il n'oubliait pas et il voulait oublier. Il essij^â