ALFRED DE MUSSET
de tous les moyens ; il contraigmt son talent au travail ; il rechercha les distractions qu'il avait repoussées; les succès de ses pièces au théâtre le mirent dans une société qui lui plut. Il eut quelques lueurs de tranquillité parmi de charmants esprits, leur frottement ranima les étincellesobscurciesdesongénie,jusqu'àce qu'il sefatigua de nouveau. Il luifallut autre chose : comme les Musulmans et les Chinois, il sépara de son corps, dont il étaitlas, cette âme aux inspirations insatiables, que rien ne pouvait satisfaire, au milieu de la prose qui nous étouffe. Il se procura des extases, il s' envola loin de cette terre que ses larmes avaient arrosée, il tâcha de ne plus souffrir des mêmes maux et s'en créa d'autres qui nous l'ont enlevé. Hélas! il ne tenait plus à vivre, il brisait un à un les fils de sa pensée, il suivait les progrès ^de ce détachement universel où il devait nécessairement arriver, et lorsqu'il s'en est allé, lorsqu'il î^vait embrassé d'un regard ce qu'il laissait derrière lui, il ne regrettait plus rien peut-^tre.
II n'avait point les préjugés de caste, tout en sachant ce que valait sa noblesse, une des plus anciennes de France. La devise de ses armes est : La bonne aventure; et cela en paémoire d'Henri lV,'qui fit pour une dame de Musset, ha-
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bitant le château de la Bonne-Aveoture, sitoé prèsde Vendda|e« la fuaeuse chanaon, La bonne aveniure^ 6 gué l La famille de Musset date de très-loin ; mais elle tirera certainement son illustration la plus grande du ddiicieux poète qu'elle nous a donné. Il ne lui manqua rien de ce qui fait * les hommes remarquable^, rien de ce qui les fait chérir* Il n'était point de ce monde et n'y devait pas rester longtemps.
Dieu marque de son sceau les privilégiés de son amour, il nous les prête, mai$ il leur laisse, au fond du cœur, un dégoût profond de ce qui les émtoure, une aspiration incessante Vers lui et vers ces sphères éthérées où ils étendent leur^ ailes.
Les poètes sont les flrvoris du Seigneur, il les éprou¥é parce qu'il let aime; la source de leur douleur est en eux-mém^, elle ne peut se tarir, car cette source ôst auàsi ceBe de leur génie. L'art est un bourreau, il vit de larmes, sans en être rassasié jamais.
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Noua avons quelques portes en France, je ne d^ pas que nous en ayons beaucoup, malgré les prétentiws qui courent, dans la littérature* Parmi ces poètes, il en est peu qui le soient ailleurs que dans leurs vers, ils savent ordinairement très-bien' les choses de ce monde, leurs rêves les emportent plus de ce côté que vers les régions éthéréesr L'homme dont nous allons parIe^n'est pas ainsi, il forme une exception à ce qui BOUS entoure, et par cela même, il devient une étude curieuse ; les personnalités sont rares en ce temps-ci.
Ceux qui rencontreraient Jules Lacroix dans la rue, sans le connaître, ne se douteraient pas qu'ils coudoient l'auteur de Louis XI et de Kaléria\ ceux qui sauraient son nom, au contraire, pourraient s'amuser à le suivre et trouver dans cette promenade un intérêt réel. Sa grande taille, sa barbe blonde, sa vue basse, son cha-
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peau à larges bords attirent immédiatement F attention ; il ressemble au premier coup d'œil à un bourgeois, à un rentier qui flâne le nez au vent, cherchant à passer sa journée n'importe comment, pourvu qu'il lapasse. Mais en l'examinant déplus près, en faisant avec lui le tour des quais, par exemple, on changera d'opinion bien vite.
Ob le verra s'arrêter à chaque vitrine de libraire, à chaque étalage de bouquiniste, on le verra toucher d'une main tremblante d'émotiqp quelque petit volume poudreux et écorné. Sa physionomie qui, au repos, exprime la quiétude parfaite, prendra une animation sîngu-lière, son regard brillera à travers ses lunettes, vous assisterez à une transformation. C'est que Jules Lacroix est aussi bibliophile que son frère; il l'est même plus passionnément, parce que chez lui les impressions sont plus vives. Il aime les livres, non pas en amatâur, mais en ami.
Dans cette nature pleine de tendresse, les sensations deviennent des sentiments. Il vit par son cœur et son cœur déverse sur tout. Je ne pourrai que difficilement vous faire comprendre jusqu'à quel point cette organisation est particulière.
Sa timidité est excessive. Lorsqu'on n'est pas dans son intimité et qu'on cause avec lui sur
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des sujets indifférents, on croiraityolontierç qu'il n'a pas .d'esprit, il parle peu et difficilement, il semble étranger à la conversation ; on jurerait *qu'îl nerécoute pas et souvent l'on ne se tromperait guère. Il ne vit pas de la vie de toutle monde, iUgnore ce que tout le monde sait, et il sait ait contraire ce que bien peu savent comme lui.
. Dès sa première jeunesse, au collège, où il était fort mauvais élève, il faisait des Vers, il faisait même des tragédies; il en présenta une à l'Odéon, à peine avait-il seiae ans. Cette pièce, quel'inexr périence de l'âge et de la scène ne permit pas de représenter, est cependant remplie devers remarquables. Après le lycée, il entra dans la maison- du Roi, et le bureau le vit, comme Ta classe, plus occupé de poésie que de chiffres ; aussi dès qu'il atteignit ses vingt ans , il jeta son emploi aux nuages etse voua aux lettres avec foi, avec amour. Elles devinrent son culte exclusif, et jamais les Muses n'eurent d'adorateur plus fervent, plus convaincu. Il se retira dans une solitude complète, fuyantle monde qu'il détestait, reniant ses pompes et ses œuvres, à ce second baptême que lui donnait la science. Il n'a peutêtre jamais figuré dans un bal, assurément il n'ajamais dansé. Cependant aucun des avanta-
ges extérieurs ne lui manquait, il y eût tenu
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une place distinguée ; tout en lui appelait la sympathie. Un de ses plus illustres confrères l'avait surnommé /e/pt/er 0/y»iq9ÎM« '
Il ne songea point à tout cela et se mit à étudier avec une persévérance exclusive. Il reprit ces classiques tant dédaignés àla pension, et devint bientôt un fort helléniste, un latiniste érudit» ainsi que le prouvent les superbes traductioBS qu'il^a faites de Juv^nal,, d'Horace et de P^rse, et plus lard celle ^ Œdipe Roù de Sophocle, (pii fut tant cemarquée des vrais amateurs.
La mode était alors aux romans, son frère Paul tenait une des premièJiss places dans lalitté* rature romantique, il suivit cette voie, qui n'était pas la tienne, et il y obtint cependant plusieurs succès. PAi*mi ses romans, il en est ud, les Parasites^ qui sort de la ligne, c'est uû véritable tableau de mœurs. Dans les autr«9, il se plut à entasser ce qu'il y a d'horrible et de criminel. Lui si doux, si affectueux, si simple, il ne peignit que des payions atroces, il ne représenta que des choses repoussantes. Ce sont des cauchemars qui, laissent l'âme en* dolorie, qui détachent de la société, vicieuse et abominable.
Rien n'est plus étrange et plus inexplicable que ce contraste entre le sujet du livre et le caractère