JULES LACROIX
a autant d'esprit que de bonté et j'en reviens toujours à me dire qu'elle est la plus spirituelle des femmes, puisqu'elle en est aussi la meilleure. )i
Le poëte des Pervenches n'a pas d'ambition ; il ne changerait pas sa vie tranquille et studieuse contre une couronne. Pour lut-, la haine est une anomalie impossible, l'envie n'approche pas de son cœur. Il est excellent par nature, ainsi qu'un arbre dont les fruits sont parfaits, parce que Dieu l'a créé ainsi et sans qu'on le cultive. 11 tourne dans un cercle de goûts, d'idées et de sentiments honnêtes et nobles. «Il aspire sang cesse à perfectionner ses œuvres, dont il n'est point complètement satisfait. Celle qu'il entreprend doit dépasser la précédente et il ne s'arrêtera jamais' dans ses efforts.
11 ne vit guère dans la réalité, lés compagnons de son existence lui suffisent, il n'en cherche pas d'autres; il ne songe pas qu'ils peuvent disparaître et qu'un jour ils s'en iront où nous allons tous, mais cette idée ne lui vient point, il croit Dieu trop clément pour les lui prendre. Ou pourrait en un mot l'intituler :JL.e philosophe de l'amitié et de l'habitude.
BOGÈIIB S€miBR«
Ce pays-ci, malgré la réputation qu'on lui attribue, n'est inconstant que dans ses affections, dans ses admirations surtout. Ses goûts et ses habitudes ne varient point, on lui fera faire cent ans de suite la même chose ; il aura à jour fixe les mêmes plaisirs, qui l'ennuient, mais auxquels il ne renonce pas, parce que de toute éternité il a suivi le bœuf gras, ou regardé les masques sur le boulevard. 11 recommence le lendemain ses actions de la veille, il garde de vieilles coutumes, de vieilles idées, en dépit du progrès des lumières : ce qu'il ne supporte pas, c'est la gloire durable, c'est le succès qui ne varie point. Il se jette au-devant de tout astre qui se lève, il l'adore, il l'encense tant qu'il ne paraît qu'à l'horizon, tant qu'on ne peut être sûr de sa destinée ;. si l'astre persiste^ monter, il s'étonne : s'il monte plus haut encore, le Parisien
203 EUGËISP. SCRIBE
se lasse. Quelque éclatante que soit la lumière, il prend sod télescope du mauvais bout et y découvre des taches.
En dSpit de ces impatiencel, l'étoile brille encore; alors il s'impatiente, il a'emporte, il déclare qu'elle brille trop longtemps, qu'elle doit l'aire place aux autreS) qu'il liù faut du nouveau alvolumei d'oSseloidépl^, il de souvenirs, U est i Combien d'exemplt comptés depuis le ci #"• Mars, Nourrit,
Cette injustice m refuse aux anciennes idoles jusqu'au passé. Ils vous disent, en levant les épaules ;
— Nos pères trouvaient cela beau I • Leur regard ajoute :
— Nos pères étaient stupides. Nous , à ft bonne bearel Voili le fin du fini les vieux!
perruques I
Les insensés! s'ils vivent assez poursevoir oubliés à leur tour, ils assisteront & la réactioD immanquable qui réhabilitera ce qu'ils repoussent Le beau est toujours beau, en dépit des bouderies et des intrigues : voyez- Balzac. De son vivant, il était pour eux un bavard insi-
On ne lé ) à Aucune' génie. *
taetite Corde vibre encore k l'^roit des des illustrations là curiosité. On est avide de lus voir, de les cmuattre, ne fût-ce que pour les critiquer et pour répétei^, quaod nfittui^'en présente^
— "j'WBncontr* •••; qu'A est Aangél
Ne ^angeoDS-DOus pas aussi?
L'écrivain dont nous allons iiQgs occuper estBe ceux qui tiennent une époque attachée & leur renonmâe. Il a r^aé sur toutes les scènes, il régnait toujours si Ig public n'était pas iu' satiable de ce qu'il ignore, et incapable dô^er longtemps la même gloire.
n a commencé par des succès et continué, pendant trente ans des triomphes non interrommis. Bien qu'on en dise, il est artiste : c'est un iffistè ordonné peut-être, un artiste qui sait dominer sa fougue et la diriger, un artiste doublé d'une enfance passée dans une maison cornmerciale et qui n'a pu oublier son origine. Donnez-lui pour père un grand seigneur ou un bohème, et vous ne retrouverez plus ces dispositions raisonnables auxquels N. Scribe doit sa fortune et son bien-être, et qui ont servi de
20A EUGÈNE SCHIBB
thème à ses envieur pour le blâmer, faute de pouvoir faire comme lui.
M. Scribe est heureusement doué par la nature : il a été créé pour faire des comédies, pour peindre des caractères et pour trouver des mots charmants, qui lui viennent sans qu'il les cherche.
Lorsqu'il travaille , *il ne possède pas son idée, il est au contraire possédé par elle. Aussitôt qu'il l'a co'hçue, elle ne le quitte "plus; il aime à en parler avec ses collaborateurs, il les éco^^e et s'assimile leurs observations avant qu'ils aient achevé de les lui transmettre. Il les change et les fait siennes. Dans un quart d'heure de conversation, il lui vient trente modifications différentes : ses paroles ressemblent à une cascade de paillettes, tant sa verve est intarissable. Lorsqu'il se trouve entravé par une situation délicate, une de ces impossibilités devant lesquelles l'imagination recule, son activité redouble ; il n'a point d'inquiétudes : au contraire ; il s'en rapporte à lui pour tourner Tobstacle, pour l'escamoter à la rigueur. 11 cherche l'effet d'abord, il songera plus tard à la vraisemblance, et il saura charpenter sa scène d'une façon spécieuse, sinon irréprochable.
Quand il a réussi, il est enchanté, c'est une dif-
EUGÈNE âCRIBS ' 205
ficulté vaincue, dont il se glorifie comme d'une conquête.
Avec lui, rien n'est perdu ; il tire un parti meryeilleux de la moindre bagatelle : les traits de caractère, les petits événements, il les enregistre tous et il» prennent leur place au moment opportun. Il collabore en causant, il écoute et il retient, les idées abondent chez lui, il lui en naîtra trente dans une heure, il transforme immédiatement celles qu'on lui apporte et on ne les reconnaît plus.
Pour lui, le travsdl est une habitude et un état Il met ^ sensibilité dans sa tête, afin de la mieux raisonner ; de là vient qu'il réussit mieux dans la comédie, dans la comédie intrigute»
fine surtout, que dans le drame. Ses larmes sont parfumées, elles sont rarement amères, il a des situations fortes, auxquelles peut-être la spontanéité^le la passion manque un peu. Il n'eût jamais fait Antony ni Marion Delorme^ il a fait Bertrand et Raton et la Camaraderie.
Il a des jongleries dans l'esprit, si je puis me sfervir de*ce terme, c'est-à-dire qu'il joue avec cet esprit comme un jongleur avec ses boules. II le jette, il le rattrapé, il le laisse tomber çt le ramène si vite qu'on ne s'aperçoit pas de la chute. lia (|uelquefois même des eiifanli liages,
ât(l EtieÂNE SCRIfiB
ainsi il a pris l'amour de Talpbabet, et a trempé le moyen de baptiser vingt-cinq de ses pièces de noms commençant par les vingt-cinq lettres, même les phis invraisemblables. On se rappelle YelWy Haydée^ ^erline^ etc.
M. Scribe a une énergie de travail fabuleuse; il faut ravoir vu pour le croire. Sa ftcilît^'est prodigieuse. Il est k Siamois de son idée, et ilq$ Tabandonne qu'après Tftvoîr pressurée ^squ'à sa dernière expression. Depuis plus de ?i])gtcinq ans, il a un certain livre caôhé dans un dé ses tiroirs ; dans ce livî-e il écrit ses plans, ceiîx qui sont complets et ceux qui ne s^ encore qu'en projet. Un încMBèrQnt pasçeraWf côté de ce livre sans lui accorder itft coup d'œil, il est plus que simple et pourtant il renferme la fortune et la renommée d'un des hommes les ptas iHust»s de ce siècle. Ces notes sont souvent illisibles , elles ressemblent plus à des hiftoglyphes qji^des souvenirs, l'auteur seul peut s'y reconnaître et nous savons comment il s'y reconnaît.
m ' Aux répétitions, il forme lui-même un vrai
spectacle. Il commande en général d'armée et manie ses acteurs comme les pièces d'un échiquier. 11 joue lui-même, afin de leur montrer ce qu'il souhaite, beaucoup d'entre eux
£UGÈI«Ë 8CRiBB 907
ont acquis lear réputation avec des effets qu'il leur a indiqués, dont ils se sont faits les inter^ prêtes.
Le mérite de M. Scribe n'est pas plus discu^ table que son succès. Dans le uombre considérable d'ouvrages qu'il a produits , on compte des petits cbefe-d-ceuvre. Les pièces en un ou deux actes données à l'ancien Gymnase de vrais bijonx de «aloj^i , elles défrayeron à perpétuité les çbâteaux et les théâtres de bonne compagnie, on n'a rien fait de plus charmant depuis lors, C'est un talent adroit, heureux, en affaires.. autant qu'en gloire, c'est le talent adhér^mt à ce siècle i doat il a les ten dances et le cachet II a plu à un parterre devenu bourgeois conune notre époque. U lui manque » prétend-on , la poudre -et l'élégance de l'ancienne couK Qu'importe? U n'a pas écrit pour les morts, il a écrit pour ceux qu'il voit et «e qu'il voit. C'est une preuve de plus de l'esprit, du savoir-faire qu'on ne peut refuser à l'auteur d'une Chaîne et du Mariage de raison. Le théâtre dirige les mœurs, dit--on : il est aussi dirigé par elles. Le public a de singulières fantaisies ; il faut lui servir ' Içs mets qu'il préfère: fussent41s moins bons queles autrcs, il les trouvera excellents du mo-
ment qu'il les a cbaisis, et ce n'est pas ici le cas. Ce qu'il adoptait, ce qu'il prônait,, est et restera comme l'expression la plus exacte de nos tendances d'esprit. La postérité confirmera ce qu'a acclamé la génération^quL s'écoule , n'en déplaise à celle qui s'élève et qui blâme ce que ses pères ont acclamé.
Le cai'actère de M. Scribe mérite l'estime
générale dont il jouit. D'uie proJ^Ué sans i;pproches, d'une droiture inattaquable, il tient à toujours rester dans son droit et à se mettre en règle avec tout le monde. Sa logique est inflexible, il raisonne comme un not£i|re; en affaires il est positif, surtout dans ce qui concerne ses travaux. Il sait ce que chaque piSfe^ lui a rapporté, sa fortune et sa maison sont administrées avec un ordre partait. Ce n'est pas qu'il soit avare : il sq^t donner et donner .à propos, mieux que qui que ce soit. Il a dans^ sa^ vie des traits de générosité et ^^e délicatesse exquise. M n'y met aucune ostentatipn, il ne s'en vante jamais, il est apitoyable et facile à attendrir, il ne peut voir une souffrance saps chercher à la soulager, non pas à tort et à tra,? vers mais judicieusem^t. 11 a rendu une foi4e de 3ervices à ses ami% pour lesquels il est très-
EUGËNK SGKIBB 209
dévoué, et même à des indifférents, à des littérateurs nécessiteux ; ils ne s'adressent pas à lui sans être secourus. On l'ignore , parce qu'il ne s'en vante pas.
Il vit dans sa famille comme un patriarche :
tout ce qui le touche par un lien quelconque est pourvu, il prévoit l'avenir et consolide le passé. . Bieu'qu'il ait une imagination étincelante, il ne comprend l'art qu'à son point de vue, son exaltation ne se porte guère que d'un seul côté : peut-être est-il trop rangé, trop habitué au bien-être pour s'identifier avec les péripéties, les emportements, les désordres qui composent la vie d'un artiste tel que Salvator Rosa, ou Benvenuto Cellîni par exemple, et pour bien apprécier leurs œuvres. Certaines existences ressemblent à de belles rivières, promenant doucement leurs eaux transparentes au milieu des prajjies semées de violettes et de marguerites, tandis que d'autres sont des torrents écumeux, s'élançant à travers les rochers, entraînant tout dans leur course et se jetant avec fracas dans l'abîme. Le torrent et la rivière ont chacun leurs beautés, mais ils ne se ressemblent pas et ne sauraient couler côte à côte.
Les circonstances ont sur lui une influence
cofistante, j'entends sur son talent bien plus que sur son caractère. Il est simple, il pacte peu et ne se met pas en relief, il faut le chercher; dans r intimité, il est très-brîllant , il est surtout d'une égalité parfaite, on le retrouve tel qu'on Ta quitté. Il n'a pas défausse nlodestie, mais il n'a pas de vanité, il parle de lui impartialement sans se faire valoir et sans se dénigrer, La preuve que M, Scribe est bon, c'est cfbi'ir ménage les autres, même ceuj^qui lui ont ïfJà du mal. 11 n'a pas de viudlcation^ ainsi qim disent les paysans ; ce mot n'est pas françai|| il devrait l'être, il est clair et énergique, 11 rend justice à ses rivaux autant qu'à ses amis. Ce titre n'est pas à ses yeux une sinécure, i* en a les délicatesses et il en remplit les obligations. Son activité d'esprit et de corps a survécu àja jeunesse, rien n'est changé dans ses habitudes à cet égard. i
M. Scribe a été strictement honorable dans ses liaisons d'amour, presque toutes ont été longues et suivies. Très-faible avec les femmes, il ne savait rien leur refuser, et se laissait non pas conduire, ni diriger, mais subjuguer par elles. Il perdait Tindépeadance de son cœur, tout en conservant celle de son intelligence, il travaillait même en s'occupant de ses maîtresses.
Un dos gmnds éloges qu'il leur accordât était celui-ci :
— Elle est cbarmskQtef on peut lui raconter ses plans.
Il n'a jamais eu de ces torts que les hommes considèrent comme des privilèges, qu'ils refusent à l'autre sexe, c'est-à-dire que s'il fut infi* dèle, il s'arrangea de façon à n^nager les sus* ceptibîlités. ,J5es affections ont survécu au t^ûbps, les soins et les égards étaient les mêmes lorsque celles qui les rec^aient n'étaient plus jaunes qAe pendant leurs belles années; cette dé^ licatesse d'attention est aussi rare que louable. Il avait la religion et ki reconnaissance des souvenirs, à côté de l'oubli ou plulôt du silence des mauvais procédés, les reproches lui semblaient inutUeô quand ils n'étaient pas nuisibles.
Depuis qu'il a épousé ufe charmante femme, il vit 4Sips son intérieur; il ne sort guère' qu'avec elle, si ce n'est pour ses affaires. 11^ une belle maison, très-élégante et très-confortable, où l'un et l'autre reçoivent avec infiniment de gfâce,^ non pas un cercle nombreux, mais leurs parents, leurs amis, les anciens et nouveaux collabora* teurs dii maître. Tout est bien entendu, ordonné et intelligent. La bibliothèque du célèbre écrivain est entourée de panneaux représentant
les différentes circoDStancesdesavie, depuis le magasin paternel, jusqu'à ce splendide hôtel, gagné par son talent. Sa terre ■ de Montalais, qu'il a vendue, était pleine de souvenirs. Chaque objet rappelait un de ses succès, il l'avait embellie et marquée à son estampille. Le château de Séricourt, qu'il possède maintenant, est plus magnifique pe]jt-ètre : pourtant, je gage qu'il regrette le premier toit qu'il ait acquis en travaillant.
Pendant plus de vingt ans, M. Scribe se levait à cinq heures du matin : en hiver, il allumait lui-même son feu, préparé la veille. 11
avait pour axiome que cette diligence double la vie. Il travaillait seul jusqu'à neuf heures; ses collaborateurs venaient ensuite et ne le quittaient qu'à onze heures ou midi. A dix heures, on lui apportait à déjeuner sur un plateau, au bout d'un quart d'heure il n'en était plus question? Son agent de change et ses geos d'affaires paraissaient ensuite : il se rasait, tout en causant avec eux, afin de ne pas perdre un instant. Quelquefois une visite plus tendre l'interroppait dans ses travaux ; il la recevait vite, car il était attendu; les' entêtées assistaient à la collaboration. A midi, il allait aux répétitions, après un quart d'heure donné à Z^érr;
EUGËHR SCRIBE 313
à quatre heures, ilreutnùt et travaîtiait de nouveau. De six à dix heures, sa vie était murée et nul n'en savût davantage.
C'est ainsi qu'il construisait pierre par pierre cet édifice de gloire et de fortune qui a fait tant d'envieux. S'il n'eût pas su conserver cette raison suprême, la première qualité de ce cerveau si parfaitement doué, il eût jeté aux vents comme tant d'autres les cendres de ses couronnes brûlées au feu des passi sipé en folies ces trésors si lab amassés. Pour se consoler des inju poursuivent, il lui suffît de regan 'lui £tJ^ se rappeler. Un tel pasi reflet lumineux jusqu'aux limites On doit^re heureux en se repo pa^jls seuvenirs; n'ouvrenl-ils pas la porte b. toutes les espérances?
E. BKIIABKT.
Parmi les portraîtsque renferme cette ^ode, il en est peu d'aussi curieux que celui dont jîus allons nous occuper. Les autres ont àiSs mSx, des émules : celui-ci est unique et ne ressenibïe àpersonrie. Toutes les spécialités doiveot tfouvep place id,j>our peu qu'elles fassent. obruit dans le monde, et M. Bénazet fa\t'4>eaucoup parler de lui. . '■^' ,
11 avait mille diilicultés à vùncre ; ht pôeilioD qu' il occupait et à laqui des souvenirs funestes de grands elTorts, pout* litéen dehors de ce&s( tes. Ce mot terrible : le ces iimorées et les inqu
circonstances l'ont servi j il en a" profité sans calcul, seulement parce qu'il les a reifcontrées : ses instincts distingués et généreux ofltfa^tle teste.
E. BElfAZET 916
Pdhâant les f remiëres années da règne de .
Louii^i'-Philippe, lors de ces terribles émeutes qui mirent plusieurs fois là monarchie de Juillet à deux doigts de sa perte, il commandait la garde nationale de Colombes et il montra un courage remarquable. Le courage est un des traits distinctifs de son caractère ; il place son nom où il désirait qu'il fût, après avoir forcé au silence les ennemis de sa famille. Il a eu des duels terribles à plusieurs reprises, dans l'un desquels il fut blessé dangereusement. Les témoins racontèrent que jamais on ne vit une bravoure plus calme, plus simple et plus réelle par conséquent. La forfanterie est le masque des poltrons.
Lés hommes véritablement et noblement courageux sont ordinairement bons : la force n*est ni querelleuse, ni méchante; elle se contente de se défendre si on l'attaque. On n'est pas courageux si l'on n'a pas de cœur. M. Bénazet ne fait pas mentir cette conséquence. Son père était surnommé Ben-Azet, en arabe le généreux : le fils mérite plus encore ce surnom. Le bien qu'il a fait est incalculable. Il est d'une générosité complète, car il est généreux par tempérament et par inclination : l'esprit et le raisonnement, l'amour-propre ne sont pour rien dans
sa libéralité ; il donnerait lors même que personne ne devrait le savoir, pour le plsAsîr de donner, par égoïsme, si je puis m'exprîmer ainsi. On raconte de lui des traits sans nombre qui le prouvent. Non-seulement les artistes trouvent chez lui un protecteur inépuisable, mais les malheureux de toute sorte sont certains d'être écoutés par lui, justement parce qu'ils sont malheureux. Si je faisais une biographie au lieu d'un portrait, je remplirais des pages entières de faits presque incroyables, tant ils sont rares dans le siècle où nous sommes. M. Bénazet a une générosité, bienveillante, mais il a encore, ce qui est plus rare que le reste, une générosité distinguée. C'est le dernier grand seigneur : il n'est ni princes, ni banquiers millionnaires qui fassent de leur fortune ce qu'il fait de la sienne : peut-être en découvrironsnous la raison tout à Y heure.
Sous sa baguette magique, cet Éden de Baden s'est transformé. Dieu avait tout fait sans doute pour ce coin de la terre ; il lui avait donné des vallées délicieuses, des rivières et des torrents limpides comme du cristal, une verdure d'émeraude, des montagnes assez élevées pour former une splendide décoration, et assez riantes pour que cette décoration ne fût pas sauvage. Il
avait semé des ruines sur les sommets des pics ; il avait donné pour voisin à ce joujou favori le Rhin et la Forêt-Noire ; tout cela existait, mais tout cela ne vivait pas, et Thabile directeur des bains a donné la vie à tout cela. Il a fait un paradis de ces lieux où l'on allait jadis rêver beaucoup et se' guérir un peu. Quelques rares étrangers y portaient leur oisiveté ennuyée ; maintenant toute r Europe y accourt. Quiconque a vu Baden-Baden il y a vingt ans ne le reconnaîtra plus. Ces merveilles sont l'ouvrage d'un seul homme pourtant.
Ce penchant à la magnificence, ces goûts splendides tiennent de la même source que sa générosité. M. Bénazet n'est pas de ce siècle. Il est dans les traditions du dix-septième et du dix-huitième ; il ne comprend ni les mesquineries, ni les existences resserrées de notre époque. C'est une âme en peine au milieu de nous ; il cherche les belles dames, les hauts seigneurs et les palais superbes; il se sent à l'étroit dans ce temps d'économie et d'égoïsme; son instinct, son cœur le poussent vers les grandes choses; il fait ce qu'il peut dans son cadre, et ce n'est pas sa faute si les limites ne sauraient l'élargir.
Il a dépensé des sommes énormes pour avoir à Baden une miniature de Versailles; il n'aime
218 B. BBNAZET
sur son théâtre que les pièces en poudre et en costume : Thabit noir lui fait mal aux yeux. Il trouve que nos mœurs, nos habitudes, nos idées ne sont pas si parfaites qu'on ne soit heureux d'y échapper quelques instants par la fiction, du moins si la réalité nous attend à la porte. Bien des gens seront de son avis.
Par suite de ces reflets d'autrefois, il a conservé le respect profond, le culte de la femme. C'est pour lui une religion chevaleresque, une. tradition précieuse ; il se croirait coupable en y manquant, et d'autant plus coupable sans doute, qu'il y voit trop manquer autour de lui.
11 a beaucoup conservé des inclinations, des tendances de l'ancien régime ; les critiques ne lui sont point épargnées à ce sujet. On veut qu'il soit coquet comme un abbé de cour, susceptible à l'endroit de son âge comme une douairière; on lui prête ce que la jeunesse appelle des affectations, et ce que nous appellerons, nous, d'excellentes manières. Les gandins et les lions édentés de ce pays-ci n'ont d'estime que pour quatre choses :
L'argent d'abord, et malheureusement bien d'autres partagent leur opinion à l'endroit de ce métal ;
Les chevaux ensuite.
Ë. BENAZEf 219
Le cigare pour quelques-uns passe avant tout :
Enfin les demoiselles.
Sortez-les de ces quatre points cardinaux, il n'y a plus rien. Us ne sauront que dire; toute conversation qui ne roule pas sur un de ces bienheureux sujets est oiseuse; toute société qui exclut un sans-gène complet est insupportable. Les arts, la littérature, ne sont bons qu'à amuser les vieillards, à auoins qu'ils ne tournent au scandale, toutefois ; alors, la jeunesse dorée les accepte et les prône, ils rentrent dans sa spécialité; quant aux sentiments, on n'y songe que pour en rire, ils sont passés de mode.
Ce n'est pas ainsi que M. Bénazet entendl'existence. Accoutumé à voir sans cesse la plus htute compagnie, il en a pris les façons. Sa mise, sans aucune recherche, est toujours parfaitement élégante et soignée. Il sait rendre à chacun ce qui lui revient. Nul ne connaît mieux que lui les mystères de l'étiquette, si chère à l'aristocratie allemande, dont il est fort estimé. S. A. R. le grand duc de Baden l'honore d'une bienveillance toute particulière, et cela se conçoit; il lui doit la prospérité toujours croissante de sa ville privilégiée,
La probité de directeur des eaux est prover-
biale, il en a donné une immense preuve à la mort de son père. Celui-ci lui laissa pour tout héritage deux millions de dettes ; il les a payées jusqu'au dernier florin et a recommencé sa fortune à nouveau, confiant dans la justice du Dieu des bonnes gens, qui est aussi celui des gens honnêtes. Ce bon Dieu l'a entendu, afin de prouver qu'en effet il était juste.
Les goûts de M. Bénazet sont très-simples ; malgré le luxe qui l'entoure, il fait des concessions à la position qu'il occupe, et sa maison est ouverte à la plus large hospitalité. Il y a chez lui, tous les jours, à Baden, des dîners de vingt couverts ; il donne des soirées, où l'on fait de la musique excellente et toujours suivie d'un bal improvisé. Il a un théâtre d'amateurs dans son orangerie : on y joue des pièces de salon. Madame Bénazet, sa seconde femme, est fort belle et charmante; elle fait admirablement les honneurs de sa maison, et elle est une des meilleures actrices de la troupe.
Sa villa est bâtie sur une hauteur, c'est uû vrai bijou, il n'en sort que pour faire des excursions à Rothenfelsy à la Favorite^ au ChâleU à la cascade de Geroldsau^ au Vieux-Château^ en nombreuse compagnie d'artistes et de gens du monde. Il arrange très-intelligemment ces par-
g. BENÀZËT 221
ties, on dîne, on chante, on danse même dans les ruines du manoir des burgraves.
M. Bénazet aime passionnément les arts, il est très- connaisseur, il le prouve, non-seulement par ses acquisitions, mais par la protection éclairée qu*il leur accorde. Chaque hiver il voyage en Italie, il en rapporte en détail un musée, dont il est très-fier ajuste titre. 11 rentre en France en avril et se rend à Baden avant le !•» mai, afin de préparer sa saison.
D'une humeur douce et égale, il a le caractère gai et l'abord très-sympathique. Cette gaieté se montre surtout dans l'intimité, car personne ne sait aussi bien à qui il s'adresse. L'habitude de voir beaucoup de monde, de vivre au milieu des hommes, de les observer, lui a donné une connaissance profonde des hommes. 11 juge vite et presque toujours sûrement, ce qui ne Fempêche pas, comme tous les grands cœurs, de mal placer ses bienfaits et de faire des ingrats.
Une des conversations qu'il préfère est celle qui roule sur l'histoire ; il se plaît à rfitoumer en arrière, à se placer quelques instants au milieu d'un cercle qui répond à ses idées. Il cause de tout et bien, car sans être un bénédictin de science, il a beaucoup d'espritr
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Malgré son adoration ponr les femmes, on ne lui a pas connu d'aventures éclatantes; il a sans doute caché ses bonheurs et ses tristesses, ou peut-être les préoccupations de ses pre mières années Tont-elles détourné de la galanterie. Je me sers de ce mot, qui n'a plus de sens maintenant, parce que je l'applique à un homme qui n'en a jamais eu ni la vanité, ni le goût, et qui semble avoir toujours préféré les joies intimes aux plaisirs éclatants.
Chose étrange et qu'on aura de la peine à croire, M. Bénazet parle très-rarement de jeu, et il ne joue jamais. Une de ses joies favorites est de rester en famille, afin de se reposer delà représentation. Alors, on joue jusqu'à minuit, ei il est un des plus zélés acteurs de cette débauche de domino, dont l'enjeu est de vingt-cinq centimes.
Par les millions qui courent et qui donnent tant d'envie à ceux qui ne les ont pas, cette vie toute spéciale m'a paru curieuse à étudier. Elle peut servir l'histoire de ce temps, où les tendances sont toutes de ce côté. Chaque enrichi a une manière différente d'user de sa fortune, et presque aucun n'a réalisé les rêves de sa médiocrité. En devenant riche, les besoins, les sentiments changent : la richesse est, plus encore
que le malheur peut-être, la pierre de touche de rame; bien peu résistent aux entraînements, aux séductions de la flatterie et de l'abondance, le cœur se rétrécit à mesure que la caisse de* vient plus large, Tégoïsme envahit peu à peu la place, il n'en reste plus pour les souvenirs et encore moins pour la pitié. On ne se rappelle pas qu'on a souflert, les tourments des autres ne trouvent guère d'écho dans une atmosphère où l'on n'entend que le son de l'or ; il n'est pas de bruit plus absorbant que celui-là.
XXUI
liB DUC DE PERSIGNY.
11 est des destinées étranges qui feraient croire à la fatalité. Certains êtres naissent dans un milieu tranquille, ils semblent appelés*, par leurs antécédents, à la vie de. tout le monde, cependant on remarque en eux des facultés inutiles, nuisibles même à leur calme avenir; ils sont trop à l'étroit dans leur cadre, ils aspirent à le quitter lorsque tout les y retient, et un jour, par un effort suprême, ils brisent leurs chaînes, ils jettent au vent les espérances qu'on nourrissait pour eux, ils se lancent dans Tinconnu et se livrent au hasard.
S'ils échouent, ils sont, aux yeux de tous, des extravagants.
S'ils réussissent, on les porte aux nues, ils ont plus que du talent, ils ont du génie ; le succès est tout puissant, et, comme la baguette des fées, ce qu'il touche il le transforme.
Ainsi, lorsque M. Fialin de Persigny naquit dans le Forez, il était destiné à suivre une carrière tracée d'avance. Ses ancêtres, bons gentilshommes, avaient porté les armes, il devait les porter comme eux. Sa famille est originaire du Dauphiné, peut-être du Piémont, où l'on signale fort anciennement des Fialini. Les annales de Grenoble parlent d'un Fialin, seigneur de Saint-Michel, en lAAO.
C'étaient des précédents semblables à ceux de mille autres, mais Dieu l'avait marqué pour une tâche plus laborieuse, il devait prendre une part active aux bouleversements de cette époque, et les dons qu'il avait reçus trouvaient alors leur application.
Depuis quinze ans, cette vie, commencée si différemment, a tout à fait changé d'aspect.
D'obscure et d'ignorée qu'elle était, elle est devenue éclatante; elle remplit le monde, car elle a une influence positive sur ce pays qui dirige l'univers. Seniinelle avancée du bien et du mal, la France conduit les siècles au but marqué par la volonté immuable de la Providence.
M. de Persigny a, comme nous tous, les défauts de ses qualités; nul n'est parfait ici-bas, et nos imperfections ont leurs raisons d'être, elles concourent à l'harmonie de ce grand tout.
dont nous sommes les faibles parties. Nos fautes même amènent des événements, ces événements en produisent d'autres, nécessaires à l'accomplissement des décrets éternels.
On obtient tout de M. de Persigny en s'adressant à son cœur ; il est essentiellement bon, il ne sait pas voir souffrir, et l'on a peine à comprendre comment un homme de cette trempe peut être aussi impressionnable, aussi accessible aux sentiments tendres, à la pitié.
Sa bonté n'a pas d'ostentation, il fait le bien pour le bien, pour se satisfaire lui-même, et il lui déplaît d'en entendre parler ensuite, cela blesse la susceptibilité de son organisation ; non pas qu'il craigne la reconnaissance, mais il y croit peu, ainsi que les gens qui ont beaucoup vécu.
Il aime sa famille, ses enfants, son bonheur est en eux ; tous ses actes, dans les affaires privées, n'ont qu'eux pour mobile. Il les quitte le moins possible, et, au milieu des graves intérêts qui l'occupent, son délassement favori est de les voir, de suivre le développement de leur intelligence et de leur caractère. Il souhaiterait vivre entre eux et quelques amis ; l'intimité est son rêve, la représentation lui est odieuse, et ce n'est pas pour lui la moindre charge de sa position officielle.
228 m DUC DE PERSIGNY
M. de Persigny est facile à vivre, il est bienveillant et d'un abord agréable. 11 n'a pas la vanité d'un nouvel arrivé, il est, au contraire, modeste et ne tient nullement aux honneurs rendus à la position qu'il occupe. Jamais il ne poite ses décorations , il lui est pénible qu'on le reconnaisse et qu'on le nomme dans les endroits où il va incognito ; il déteste de fixer l'attention.
11 a été souvent question de ses emportements ; les anecdotes, à ce sujet, ne manquent pas dans le public, qui ne fait point la part d'une maladie d'estomac très-violente, dont les accès rapprochés influent sur son humeur. Les jours où il ne souffre pas, sa nature prend le dessus, et tout devient facile autour de lui ; hi, au contraire, la douleur l'étreint et le domine, il n'est plus maître de ses impressions et le reflet de ses tortares se répand tur ce qui l'approche. *■ •
C'est l'effet inévitable de ces sortes d'affections
De là vient qu'il est joumalim' dans ses rappoiis. Quelques-uns se plaignent de lui, qui, dans une autre circonstance, auraient probablement beaucoup à s'en louer. Il est chevaleresque, il défend volontiers les causes oppri-
mées ; il suffit qu'on soit malheureux pour avoir des droits à sa protection.
Un autre trait saillant de son caractère est une distraction étrange. Son imagination l'emporte parfois si loin de ce qu'il fait, qu'on a peine à l'y rappeler.
Sans être un travailleur, il aime à s'occuper. 11 fait lui-même ses circulaires et ses discours. Lorsqu'il était ministre, il ne s'arrêtait ^as aux détails secondaires. Son système consiste à rendre chacun responsable de son œuvre. 11 veut que le travail soit distribué par hiérarchie, et que l'ensemble et la surveillance appartiennent au chef seul : on lui préparait les pfojets venus de lui, d'après les ordres qu'il avait donnés, et il les approuvait ou les rejetait, suivant que la matière était traitée.
Il s'attache surtout aux grandes affaires ; elles s'emparent de lui, elles l'exaltent, elles le possèdent jusqu'à ce que la solution en soit obtenue. Il sait approfondir une question et la rendre limpide ; il a des intuitions politiques d'une rapidité et d'une sûreté merveilleuses. Bien qu'il n'ait pas dirigé ses études de ce côté, dans sa jeunesse, il s'est promptement mis au fait de cette science difficile, et cela plutôt par instinct que par suite de connaissances acquises.
11 sent et il devine; aussi, se trooipe-t-il quelquefois. Les circonstances l'ont grandi, et il s'est trouvé tout à coup à la hauteur des plus grandes positions ; il est monté au premier rang sans avoir pris d'autres degrés que les dangers qu'il a courus, les difficultés qu'il a vaincues. Son guide le plus ordinaire est un dévouement absolu, non-seulement à la cause d€ l'Empire, mais à la personne de l'Empereur.
C'est chez lui une religion, un fanatisme. Il sa* crifierait à son triomphe ce qu'il a de plus cher. Pour cette cause, rien ne lui parait impossible; il bouleverserait le ciel et la terre ; il arriverait ou il succomberait sous les obstacles ; c'est une de ces abnégations que la foi seule inspire, et il a la foi.
Rien de plus, vif que sa décision ; il saisit d'un coup d'œil le fort et le faible des choses. 11 écoute bien, et chaque mot porte ; les objections se présentent toutes prêtes à son esprit, il les exprime; si on les lève, il accepte; si elles ne lui paraissent pas suffisamment écartées, il refuse. Dans les propositions les plus graves, vingt-quatre heures lui suffisent. Je Tai dit, il est l'homme des résolutions ; il croit à l'infaillibilité des surprises ; dans un pays tel que celuici, c*est peut-être ce quiréussit le mieux en effet.
Après avoir quitté le service militaire, où il aurait pourtant avancé, il entra dans la rédac-tion de quelques journaux, il fit des articles, des correspondances, des brochures ; il apporta partout les mêmes dispositions. Son style est concis, clair, un peu cassant, comme celui de tous les gens convaincus et décidés.
11 aime de préférence les études abstraites : le blason, les étymologies, Farchéologie, les recherches historiques, il a fait une généalogie des comtes du Forez^ son pays, qui prouve une vraie science des dates et des origines.
Son ouvrage capital est un mémoire adressé à r Institut sur Y Utilité des pyramides d Egypte. Il y a émis, pour la première fois, une idée qui, depuis, a fait des partisans parmi ceux qui élaborent ces sujets spéciaux. Selon lui, les Pharaons n'ont élevé ces monuments gigantesques ni à la mémoire de leur règne, ni à la gloire de leurs exploits; ils n'ont pas songé davantage à se créer des tombeaux immortels.
Plus sages et plus prévoyants, ils auraient posé ces masses de pierres comme un rempart pour défendre la vallée du Nil contre les sables du désert.
Les vents arrêtés, divisés par elles, refoulent en arrière le nuage meurtrier. C'est une expli-
cation au moios plausible de cette énigme tant de fois séculaire et dont le mot est enseveli sous la poussière de cinquante générations.
M. de Persigny est un penseur ; il parle peu, à moins que la conversation ne s'engage sur une question qui l'intéresse ou qui lui plaît. Alors il s'anime et il devient brillant. Il n'a pas l'esprit des mots, l'esprit qui saisit, qui éblouit, qui entratne ; il est plutôt réservé, sérieux.
Ses manières sont celles d'un homme de bonne compagnie ; il a été fort bien élevé ; cependant il n'est pas ce que nos grand'mères appelaient un homme de cour, type perdu, du reste, et qui ne se retrouvera point, nos mœurs nous en éloignent trop. La cour n'a plus ses formalités et ses étiquettes^ elle n'a plus ses exigence?, et les façons de l'ancien régime sont oubliées avec les traditions du passé.
La sobriété est imposée au comte par sa santé et par ses goûts : il mange fort peu et boit encore moins ; la table est donc pour lui plutôt une fatigue qu'un plaisir, il la subit dans les occasions solennelles, il se soumet à la représentation chez lui et chez les autres; mais il s'y soumet seulement, et il serait heureux de s'y soustraire.
Il ne se plaît que dans son intérieur, il est
même casanier; ni la promenade, ni les distractions ne le séduisent : la caoapagne et la solitude ont pour lui beaucoup de charmes. Une de ses joies est de s'occuper de son habitation, de l'embellir, de l'améfiorer pour ses enfants. Il rêve sousles ombrages de son parc, il s'y repose des agitations qui le dévorent à Paris, il fait trêve à ces préoccupations incessantes, dont l'âme est obsédée lorsque tant d'intérêts divers pèsent sur elle.
M. dePersignyse couche assez tard. Habituellement, il a, le soir, quelques amis pour causer et fumer ; c'est le bon moment de sa journée, il se délasse en liberté, il laisse aller ses paroles sans crainte qu'elles soient commentées, interprétées par la malveillance, ou dénaturées par la calomnie. Il se trouve lui-même alors ; il se dépouille de ses grandeurs dont il est si peu infatué, et qui le gêneraient si elles ne se rattachaient pas à la consolidation du gouvernement qu'il regarde comme le seul port de salut pour sa patrie.
Ses maisons sont charmantes, d'une élégance distinguée ; il tient au confort plutôt qu'au luxe que sa position le force à déployer. Il a du goût et saisit vite ce qui est bien. Il aime les arts et les protège, il voit très-volontiers les artistes et
2d& LE DUC DE PEBSIGMY
les écrivains» Sous son ministère, il leur fit une large part.
Ce n'est pourtant ni un collectionneur, ni un bibliophile.
A-t-il le temps, d'ailleurs? le temps qui nous dévore tous, à l'époque où nous sommes, « le temps, cette étoffe dont la vie est faite ^ » à dit un philosophe.
Et l'homme politique si occupé, dont les moments sont si précieux, en a peu à semer sur sa route.
Il en perd néanmoins beaucoup, chaque matin, à sa toilette, non pas à sa parure, remarquez-le bien. Il a les habitudes anglaises d'une propreté méticuleuse. Il a pris beaucoup, du reste, à l'Angleterre, où il était adoré pendant son ambassade. Son nom est un talisman dans la haute fashion. Ce qu'il recommande est sûr de réussir, et son souvenir est resté dans toutes les mémoires.
Le service, les arrangements d'intérieur, chez lui, se font à l'anglaise; on ne peut s'em* pêcher d'en reconnaître la supériorité sur les nôtres. Nous devons aller prendre des leçons chez nos voisins, nous qui leur en donnions jadis; c'est que nous n'avons plus de grands seigneurs et qu'ils en ont toujours.
M. de Persigny est galant, mais timide. C'est un reste de son ancienne éducation ; il sacrifie au passé sur ces deux points. Il ne sait pas traiter les femmes comme le font les hommes du jour, et leur demander en commandant, sans s'inquiéter de leur réponse. Il les aime sans que ce penchant ait une grande influence sur ses actions; elles ne sont pour lui qu'une occupation secondaire ; aucune ne le détournera de sa route. Il ne se laissera ni dominer, ni conduire, il n'est plus à l'âge des sentiments exclusifs, et il n'a pas celui des entraînements désordonnés, dont les tendances de son esprit le garantiraient suffisamment d'ailleurs.
Si l'avenir nous était connu, s'il nous était seulement donné de l'entrevoir, on pourrait préciser le rôle qu'un homme tel que celui-ci est appelé à jouer dans le drame du dixneuvième siècle. Quel qu'il soit, il l'acceptera sans doute. Les circonstances l'ont porté jusqu'ici, elles lui ont tracé une route qu*il doit suivre sans regarder en arrière, et, en dépit des accidents du voyage, il la suivra; car il n'est pas de ceux qui abandonnent une tâche avant de l'avoir accomplie, avant qu'elle ait porté ses fruits, avant d'avoir réalisé l'idée qui les a fait agir.
M. SAINVB-BEIITB.
En traçant un des grands noms de la littérature ou de la politique, ma plume hésite, ma main tremble. Comment juger ceux dont le mérite nous domine tellement et dont le génie est si fort au-dessus du nôtre? C'est une témérité, excusable seulement lorsque le succès la couronne, et dont nous demandons d'avance pardon au lecteur.
Le célèbre caitseur du lundi peut être apprécié sous bien des faces. Il est en même temps poète, prosateur et critique ; il a fait des vers, il a fait des livres, il a travaillé dans les journaux et dans les revues, et il a réussi en toutes ces choses. La génération actuelle le connaît surtout comme critique. Elle lit peu ce qui a paru avant elle, et depuis que M. Sainte-Beuve a passé le printemps de la vie, son talent est entré dans une phase totalement différente.
238 M. SAÎNTE-BEUVÉ.
Ses vers et ses romans firent beaucoup de bruit à Tépoque où ils parurent; il fut un des chefs de T innovation romantique, un de ceux qui contribuèrent le plus à la chute des auciens jeux, ce qui ne l'empêche pas d'être aujourd'hui académicien.
Depuis sa jeunesse, ses idées ont changé de direction, il s'est mûri au contact des hommes, l'enthousiasme s'est transformé; sans renier ses croyances, il les a modifiées, il les a rendues plus pratiques. Son imagination s'élance encore quelquefois dans le domaine de la fantaisie; mais c'est plutôt comme un reflet du passé, un regret des beaux rêves éteints, des illusions envolées.
Il a pris une place éminente dans les lettres, une place que nul ne saurait lui ravir. Il forme maintenant une sorte de trait-d'union entre les écoles qui nous ont dominés. Il les résume en ce qu'elles ont de raisonnable, sans rien perdre de leur éclat et de leur clarté.
Je ne donnerai point ici la liste de ses ouvrages; elle se trouve dans les biographies.
Les poésies de Joseph Delorme, la préface surtout, furent longtemps un de ses titres les plus reconnus à la célébrité. Cette préface révélait chez l'auteur des souffrances intimes
M. dAiNTE-BEUVE. 239
dont on lui sut gré; il les exprimait avec un charme et une mélancolie qui lui valurent bien des partisans, parmi les femmes surtout ; elles aiment à s'attendrir, elles aiment les âmes incomprises et déclassées ; elles voudraient leur rendre en pitié ce que la rigueur du sort leur enlève.
Souvent elles sont trompées par ces décevantes plaintes, et ces poëtes désolés sont de joyeux compagnons qui riment à volonté une chanson à boire et qui tournent agréablement un sonnet badin.
M. Sainte-Beuve n'était pas de ceux-là. Ardemment convaincu, il convainquait les autres, il les persuadait, il les attachait à sa cause. Volupté a fait divaguer beaucoup de jeunes cerveaux. Ils étaient tous en ébullition, on vivait double et Ton vivait plus par l'idéal que par la réalité.
Maintenant, Tillustre critique est dans toute la maturité de sa puissance, il a acquis une autorité inattaquable, c'est un titre d'honneur que de se trouver sous sa plume ; ceux qu il discute doivent être fiers d'être nommés par lui.
Il est de taille moyenne, un peu chauve et porte souvent une petite calotte, qui donne à sa physionomie et à son visage épanoui quel-
2&0 M. dAINÏE-BBUVE.
que chose d'un digne chanoine. Sa peau est d'ual)lanc mat-, son œil gris, ordinairement calme et d'une bienveillance rare, s'illumine quelquefois et lance des épigrammescomme une étoile lance ses rayons. Son regard est franc ; il cherche ceux des autres et les soutient en face, quelle qu'en soit l'expression ou la portée.
Ses mains et ses pieds sont remarquablement petits, ses épaules sont Isu^ges, sa taille forte ; son Imste est long ; assis, il paraît plus grand qu'il ne l'est de fait , ce qui prête de la dignité à son attitude lorsqu'il parle officiellement.
Sa tenue est très-soignée, sa propreté scrupuleuse. Il est mia très-simplement, rien chez lui n'attire l'attention ; si on ne le nomme pas, il passera inaperçu ; sa distinction est tout entière dans son intelligence et dans sa supériorité.
Rien de plus honorable que sa vie privée ; sa probité, son désintéressement sont au-dessus de toutes atteintes; c'est un honnête homme dans la force du mot. Bien que très-vif et très-emporté, il aime la raison avant tout. Il a un bon sens parfait, une droiture qui n'exclut pas la finesse. Sa perspicacité est merveilleuse ; il juge les gens, et très-justement, sur de légers
M. SAtNTE-BEUVE. 2Al
indices; il est rare qu'il se trompe, et, jusque dans ses erreurs, il côtoyé au moins la vérité.
Il coonatt son monde et n'exige de chacun que ce qu'il peut donner ; son indulgence est extrême, parce que sa valeur est grande ; il sait faire la part des circonstances et des entraînements. Il a lui-même tant éprouvé, tant ressenti, tant vu, qu'il lit couramment dans le cœur des autres et qu'il sait les excuser.
C'est plus qu'un philosophe en théorie, c'est un philosophe pratique.
M. Sainte-Beuve a beaucoup de fermeté, il a aussi beaucoup de patience. Il sait voir venir, il attend les événements et ne les devance pas. Ce que l'on prend quelquefois pour du calcul ou de la versatilité, n'est qu'une conséquence de réflexions plus approfondies sur un sujet effleuré jusque-là; car, une des particularités de sa pensée, est de n'en épuiser aucun. 11 préfère le reprendre et en tirer tout ce dont il est susceptible ; ce sont des provisions amassées pour les jours de disette et de solitude. Ces jours arrivent rarement.
Le fond de son caractère est la bonté ; il aime le bien, il aime à l'accomplir, il aime à le répandre. 11 s'intéresse à ceux qui souffrent, il les aide, il protège les talents inconnus ou mal*
2ft2 M. SAINTe-BEUVK.
heureux ; c'est une de ses maximes qu'on ne saurait trop faire pour leur ouvi'ir la route et la leur rendre facile. 11 n'a pas besoin de connaître les gens pour les encourager. 11 les cherche, et ne se trouve point importuné des conseils qu on lui demande*
Toute sa vie il a eu de Tordre, il a su régler ses dépenses, et cela sans lésinerie. 11 fait ce qui est à propos ; tout, chez lui, est régi par un esprit juste, sur lequel l'imagination n'a pas de puissance, en dehors de son domaine spécial; il suffit de pénétrer dans son intérieur pour en être convaincu.
La maison qu'il habite rue du Montparnasse, lui appartient ; c'est un héritage de famille. Il l'a partagée longtemps avec madame sa mère, femme d'un esprit distingué, qui fut pour beaucoup dans la direction donnée à ses études.
Cette maison est bien petite; l'escalier est d'une étroitesse qu'aurait enviée Socrate pour la sienne. Deux amis n'y sauraient passer de front. Son cabinet prend jour sur un jardin du même format que le logis ; l'ombrage n'y manque pas, il ressemble à une mignonne chartreuse.
V SLUieur àeVolupté travaille beaucoup et avec facilité. Selon lui, on doit écrire simplement
M. SAINTE-BEUVE. 2&d
comme on parle ; de là yieot la lucidité de son style.
Son intérieur aie calme et les allures de celui d'un ecclésiastique. Il est dirigé par une gouvernante ; le servicfir n'est fait que par des femmes. Il prend lui-ifiême presque toutes ses notes. Il n'emploie son secrétaire que pour les lectures. Biean'est plus tranquille, d'un aspect plus agréable que ce réduit consacré à l'étude. L'esprit se repose en y pénétrant, on comprend combien celui qui l'habite doit y trouver de charmes ; il n'est certainement pas sans influence sur le genre de ses travaux.
Combien il serait malheureux qu'une si belle intelligence, un savoir si profond, s'égarassent sur les matières les plus sérieuses et les plus fondamentales? Gomment un homme de cœur ne trouverait-il pas dans son cœur même les croyances qui consolent et qui font supporter les maux de cette vie, par l'espérance de l'autre 7 Nous devons tous un péage à l'humanité, il est vrai, et nous tenons à la terre par des liens que les grandeurs même de notre âme ne peuvent briser.
M, Sainte-Beuve est un des plus charmants causeurs de notre époque. Ceux qui ont été admis au bonheur de l'entendre ne sauraient
^kk M. SAINTB-6EUVË.
l'oublier. C'est une source toujours féconde, où l'on peut puiser toujours, sans craindre de la voir tarir. Son érudition est immense et sa mémoire prodigieuse ; il se souvient de ce qu'on lui a dit, de ce qu'il a lu, et cela, avec des détails qui étonnent ; les dates, les moindres circonstances, tout est conservé et raconté avec une grâce exempte d'affectation. Il attaque, au contraire^ les prétentieux, il s'en raille : la simplicité est pour lui la qualité suprême. Plus elle est rare, et plus il la prise.
Ce charmant causeur sait écouter ; son attitude, son regard, vous prouvent qu'il suit vos paroles et qu'il les apprécie. Il n'est pas moqueur, c'est au-dessous de sa portée ; il est malicieux, et, sous ce rapport, sa physionomie est plus bavarde que sa conversation. Il cite volontiers et toujours à propos, bien que le pédantisme lui soit odieux.
11 recherche, au contraire, la causerie qui ne s'appuie sur rien, celle qui s'alimente seulement par l'esprit, cette conversation véritablement française que nous a léguée le dix-huitième siècle et dont nous perdons tous les jours le secret.
M\. Sainte-Beuve a énormément de cet espritlà et de tous les autres ; c'est un esprit à la Di-