M. SAINTE-BEUVE
âerot : peu de mots, n\^is beaucoup de traits, une observation enrichie par l'expérience et finement rendue. Ce sont des arabesques et des broderies charmantes ; elles échi^pent au vulgaire et enchantent les délicats.
Homme d'excellente compagnie, personne ne sait mieux vivre que lui : il rend à chacun ce qu'il doit ; ses manières sont celles d'un habitué des meilleurs salons, où il va assez volontiers, sans se prodiguer néanmoins. Il excelle dans l'art de diriger la conversation comme il lui convient qu'elle le soit, il vous détourne d'un sujet, et sans que vous puissiez vous en plaindre. Son esprit vous manie avec une adresse qui vous enchante et vous endort, ainsi que le fait la torpille ; on est séduit, et l'on s'oublie soi-même devant cette séduction.
C'est un si grand magicien que l'esprit !
Le brillant académicien, lorsqu'il discute, attaque avec la raison. Il trouve des arguments préparés par elle, et d'un mot il impose silence à son adversaire. Ce mot est un stygmate ; il marque et il reste.
M. Sainte-Beuve lit mal, sa prononciation n'est pas parfaite 5 il mange certaines lettre?, et ses gestes ne sont pas en rapport avec ses paroles. Il n'est donc pas éloquent, bien qu'il
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ait fait plusieurs cours en France et à Tétrangor. Il vaut mieux lire ses discours que de les entendre, et la pureté de son style, ce tour tout particulier qu'il lui donne, rappellent la belle langue du dix-septième siècle, qu'il a tant étudiée, et dont il a célébré si souvent la magnificence*
11 a eu beaucoup d'amis dont les revirements de doctrines l'ont séparé. Il fit partie du fameux cénacle^ qui réunissait les meilleurs poètes de l'époque. C'était le beau temps alors I le temps où l'exaltation, l'enthousiasme dominaient tout ; le temps où l'on se battait pour un hémistiche, ou pour une épithète mal comprise, adressée à un héros de tragédie. Le sang coulait ardemment dans leurs veines, à ces jeunes gens de 1830. Ils regardaient la vie du haut de leurs rêves, et ils la méprisaient telle que les préjugés l'avaient faite ; ils s'élançaient dans l'idéal, je l'ai dit, et jusque dans leurs amours sensuelles, cet idéal trouvait une place.
Ils avaient des aspirations nobles et généreuses, ils puisaient dans leur imagination ce que leur cœur ne leur inspirait pas et ils s'y trompaient eux-mêmes ; par conséquent, ils trompaient les autres, tout en restant de bonne foi. Bien des femmes se sont fiées à ces passions
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fallacieuses, elles ont cru à T éternité d'un amour qu'on leur jurait éternel et dont on leur dissimulait les déceptions sous des délices si pures et si enivrantes. Elles ont toutes expié leur erreur quand le bon sens est revenu à cette génération endiablée, et toutes, j'en suis sûr, ont regretté ces mirages que leurs filles, certai* nement, n'auront pas à redouter.
Les belles amitiés s'en sont allées comme les amours. Beaucoup de ces fraternités de plume se sont dissoutes et sont devenues des antipathies, suivant la route que chacun a suivie en mûrissant. M. Sainte-Beuve est pourtant un excellent ami, il a de ces soins qu'on rencontre peu, même dans le monde, où ils sont imposés par le savoir-vivre. Il s'occupe de ceux qui lui sont chers ; il pourrait bien s'occuper aussi de ceux qu'il n'aime pas, mais c'est d'une autre façon.
Un homme supérieur a toujours des ennemis ; s'il ne s'en entretenait pas quelques-uns, on croirait qu'il baisse et qu'il n'est plus à redouter.
Les vrais poètes adorent les femmes, ils ont tous une Laure, une Elvire, une Éléonore ; M. Sainte-Beuve n'a pas failli à cette coutume. Il a beaucoup aimé, et on Ta beaucoup aimé
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aussi ; mais non de ces tendresses vulgaires et infidèles qui s'échangent aujourd'hui. La bohème envahit jusqu'au sentiment ; les amours couchent à la porte, ils voguent par les chemins, ils cueillent çà et là quelques fleurs placées sous la main du premier passant venu. Ils ne comprennent pas qu'on se fixe, qu'on s'attache par la souffrance même, et que cette souffrance soit un bienfait.
Us ont supprimé ce qui conduisait au dénouement ; ils prennent le bonheur d'assaut et se conduisent après comme dans une ville conquise. Les romans n'ont plus qu'un volume, le second, et c'est sagement penser ; à quoi serviraient les premiers chapitres, puisqu'on ne les lit plus ?
Ils étaient bien doux, bien suaves, pourtant, ces chapitres-là !
ABSÈNfi HOVSSAYI
Nous avons à peindre une nature multiple, assez mal jugée par cette raison, et dont l'apparence ne ressemble guère à la réalité. Ce visage blanc, ces cheveux blonds, ces manières douces et un peu féminines, cachent une volonté inébranlable et une résolution peu commune. Ce n'est pas un parti pris, ce n'est pas de l'hypocrisie, c'est tout simplement vrai; et justement parce que cela est simple et vrai, personne ne s'inquiète de le deviner. On prend Arsène Houssaye pour ce qu'il paraît être ; on dit :
— C'est un homme heureux.
On ajoute :
— Il est agréable et blond.
Et, lorsqu'on a parlé de son esprit, on croit avoir décrit en deux mots son caractère, qu'on n'approfondit pas. Le monde est ainsi. 11 envie les supériorités, et il les adopte lorsqu'elles
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s^imposent par la réussite ; mais il ne prend pas la peine de les étudier ; il trouve plus court de les accepter telles qu'elles se montrent, ce qui le rend presque toujours injuste et partial.
M. Houssaye est entré dans la vie militante fort jeune. Ses relations de famille; très ignorées à Paris, où il ne s'en vante pas, lui ouvraient toutes les carrières. Gentilhomme sans le vouloir, et presque sans le savoir, il était né pour écrire ce qu'il a écrit. Les traditions conservées par son grand-père paternel, le genre de ses études l'attiraient vers le passé; mais son grand-père maternel, ancien constituant, le poussait vers l'avenir. Poëte avant tout, il se décida à devenir un écrivain, et arriva ici armé d'un premier livre, où il avait mis tout son cœur, toute son âme, ainsi qu'on le fait lorsqu'on a vingt ans.
Cependant cet esprit, profondément réfléchi et observateur en ce qui le touche surtout, ne s'aventura pas sans avoir examiné la route. Il vit autour de lui les hommes de lettres dupes d'eux-mêmes et des autres ; il se jura de ne ps donner dans ce travers et d'arriver à la fortune en même temps qu'à la réputation. Il choisit pour modèle et pour exemple Voltaire et Beaumarchais, auxquels la gloire servit de coffre-fort, et ne se laissa pas pren au mirage des man-
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Sardes de la bohème, des dîners à quinze sous, des dettes, des élégies terminées par Thôpital, le tout sous prétexte de mépris des richesses, de rêves inassouvis et de génie méconnu. Toute cette friperie de désespoir et de privations lui sembla aussi ridicule qu'une auréole de bouts de chandelle, et il se garda bien de s'en affubler.
Son extérieur le servit ; on ne se défia pas de sa modestie, de sa bienveillance. Lorsque les gens doués de ces enseignes d'irrésolution sont décidés, ils le sont quatre fois plus que les autres, et ils ont l'immense avantage de ne pas se faire craindre ; on s'aperçoit qu'ils marchent, seulement quand ils sont arrivés ; ils ont l'air d'obéir à la volonté des autres et ils imposent h leur, devenue pour eux un levier invincible par cette transformation. Nul ne peut méconnaître cette vérité en songeant d'où il est parti, et en combien de temps il a gravi cette cîme escarpée du succès; il s'y maintient en dépit des pierres qui roulent autour de lui, des fleurs qui se dessèchent et qui tombent.
Il a la passion de l'art, et néanmoins il est pluspoëte qu'artiste. Son esprit a une grande élégance, on devine qu'il hante de préférence les seigneurs et les belles dames du temps qui
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n'est plus. Il en a pris les tours parfumés.
11 a le travail facile : il dicte devant deux ou trois personnes , tout en causant. Il s'est peut-être trop éparpillé, au lieu de choisir un genre spécial. Son talent, très-fin, très-distingué, ne sera jamais populaire. 11 est apprécié à sa valeur par le public éclairé, par la bonne compagnie ; ses livres sont des livres de bibliothèque, et non pas des livres de cabinet de lecture ; cela tient sans doute à ce qu'il a moins d'imagination que de style, de savoir et de fantaisie.
Il est paresseux avec délices ; cependant, comme Figaro, il a remué beaucoup de choses, tout en paraissant ne rien faire» Il n'en parle jamais et ne se vante pas. S'il a de l'orgueil, et cela pourrait bien être, c'est un orgueil sédentaire et naïf, qui ne s'impose point, qui ne va pas par la ville quêter des compliments.
M. Sainte-Beuve l'appelle le poète des roses et de la jeunesse ; il a raison. Arsène Houssaye restepa toujours jeune, il est de ceux qui ont vingt ans à perpétuité; ils les doublent, ils les triplent, ils tes quadruplent quelquefois à la façon de Saint-Aulaire, de Fontenelle, deSaint- Evremont, et c'est encore vingt ans ! Les illusions et les rêves les accompagnent jusqu'à la