M. CH. GOUNOD
J'ai conservé, comme une de mes meilleures et de mes plus hautes émotions artistiques, le souvenir d'une soirée qui nous fut offerte, il y a trois ans, au mois de septembre, à Spa, par M. L. Berardi, le directeur de l'Indépendance belge, et le plus libéral, et le plus accueillant des rédacteurs en chef. C'est là que je vis, pour la première fois, Gounod, dont tant de fois j'avais applaudi le nom, écouté les œuvres.
Ai-je besoin de dire que, dès l'abord, cette nature d'artiste nous attira? Tout le monde sait que Gounod mérite, plus que personne, le nom de charmeur; il séduit, il conquiert, il a en lui la puissance magnétique de cette musique caressante qui est la sienne. Grand, le corps d'apparence solide, mais le front ravagé, chauve, la bouche légèrement tordue sous sa longue barbe blanchie, — tel que l'a sculpté Garpeaux, — l'œil bleu, profond, fixe, l'œil du visionnaire ou plutôt du voyant, dès que cette physio-
nomie tout à fait supérieure et puissante se montre, on devine, on reconnaît a un homme »; puis, si la main de cet homme se tend \ers vous avec une pression cordiale, si l'on pénètre, fût-ce pour un moment, dans l'intimité de cette nature d'élite, on est en quelque sorte pénétré par ce charme (je ne trouve pas d'autre mot) d'une voix douce, insinuante , enveloppante , mise au service d'une causerie qui étincelle.
Ce soir-là, M. Gounod, se mettant au piano, nous donna la primeur de cet opéra de Polyeucte, encore inédit, qui affermira, qui agrandira la gloire du maître français, le jour où il sera écouté, c'est-à-dire salué par la foule. Et voilà ce qui nous causa l'émotion profonde dont nous parlions tout à l'heure. Lorsque Gounod se mit au piano et joua, chanta, récita, peignit, mima, je ne sais comment dire, — car le grand artiste sait interpréter sa musique comme nul chanteur au monde ne le fera jamais; — lorsque Gounod nous montra (voilà le mot) Polyeucte et Pauline livrés au supplice, insultés par la foule, et jetant leur credo au-dessus des hurlements de mort, un frisson d'admiration profonde nous parcourut tout le corps.
C'est le dénouement de l'opéra, et il est sublime. Le PoUuto^ de Donizetti, est loin d'arriver à cette hauteur. Le cri de Pauline :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée!
est une chose admirable, d'un incomparable élan. Et les cris de la foule : A la Mort! à la Mort! interrompant la prière des chrétiens traînés au supplice! Je comparais intérieurement, tandis que Gounod jouait, cette scène d'épouvante et de grandeur, à l'immortel trio des Huguenots où Marcel bénit, en face de la mort, Raoul et Valen-