‹ Portraits contemporainsChapitre 15 sur 40 · JULES FAVRE · texte numérisé non relu

JULES FAVRE

Les gros traitements, les frais de représentation, l'agiotage et les emprunts nous étaient vantés comme des remèdes infaillibles. Ils ont creusé sous nos pas un déficit effrayant.

« Les classes inférieures, délaissées dans leur misère, se plaignent et menacent; comme le sable brûlé parle soleil du désert tourbillonne au moindre caprice de la tourmente et s'étend sur les caravanes en atmosphère de mort, le peuple, exalté par les souffrances, s'abandonne au premier agitateur, et sa colère exploitée se traduit en émeutes qui le déciment et le minent.

. « Qui de nous peut, en sûreté, former un établissement ou bâtir un édifice? L'avenir est semé de fantômes, et nul n'a le pouvoir de les écarter. Notre société tout entière est haletante de colère ou de peur. Quand la guerre civile se repose, les partis tracent leurs camps et préparent leurs armes.

« Chaque jour les passions rongent ce qui leur reste de frein. La religion n'est plus qu'un mot. Les révolutions ont tué la foi politique comme le scepticisme celle du ciel. L'honneur est bafoué par d'habiles apostats. L'égoïsme a tout remplacé ; et l'égoïsme dissout, il ne lie pas.

« Non, ce n'est pas là vivre ; ce n'est pas là le bonheur ! ))

Pour ceux qui ont lu les lettres désolées de la tendre Desbordes-Yalmore, au lendemain des sanglantes journées de Lyon, le désespoir de Jules Favre ne semblera ni factice ni exagéré. Il y a d'ailleurs dans ce livre, Anathèmesj des échappées — bien curieuses — à revoir aujourd'hui. C'est ainsi que Jules Favre s'adresse à l'Allemagne :

« Allemagne ! Allemagne ! tes pâtres blonds seraient ils les héritiers des haines d'Arminius qui fit à nos légions iin lit de neiges et de sang ! Veulent-ils effacer les hontes

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de Barberousse et laver de nos larmes les os blanchis de ses armées ? »

Puis il ajoute, imitant toujours Lamennais :

« L'Allemagne a répondu : La destinée du maître est pire que celle de Fesclaye. J'ai lié en faisceau mes couronnes féodales, et j'en ai fait un joug pour ïaes sujets ; je croyais que leur tête indocile s'y courberait de reste, et qu'il me serait facile de les gouverner, et voilà que de toutes parts le joug se brise; bientôt les baïonnettes ne suffiront plus à défendre mes principautés chancelantes ! »

D'ailleurs, ce livre désespéré se termine par une invocation inattendue, mais émouvante, à l'espoir :

c( Prenez donc patience, ô vous tous qui souffrez ! car Dieu est grand ; votre avenir est borné, celui de l'humanité est infini. Prenez patience^ et comprenez que les maux que vous endurez préparent le bonheur et la richesse de vos fils. Aimez-vous les uns les autres, et le temps viendra où ces semences de morale recueillies par la religion renouvelée porteront leurs fruits de paix.

(( Et du sein de la vie éternelle où vous reposerez, vous verrez vos descendants, régénérés, mêler vos noms et l'histoire de vos malheurs à leurs chants de reconnaissance, de science et de travail. »

Défenseur des accusés d'avril, M. Jules Favre devait être, au lendemain du 24 Février, une des puissances de la République, comme, au lendemain du 2 Décembre, il allait devenir une des forces de la résistance à l'empire. Nous n'écrivons pas un chapitre d'histoire. Nous ne retraçons que la physionomie générale d'un homme. Laissons donc les faits, et rappelons seulement que la grande voix de Jules Favre retentit, sous le règne de Napoléon III, chaque fois qu'il fallut parler de liberté et de droit, et que ce fut elle qui, le 3 septembre 1870, réclama fièrement la déchéance. Après avoir été un des cinq, Jules

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Fcivre, fidèle à la patrie, demandait, àjc veille du A Septembre, ce qu'il avait demande à la veille de Décembre : ralîranchissement de la nation.

Et cependant, vers la lin de l'empire, Jules Favre avait été mis en suspicion par cette partie de la démocratie quv a toujours compromis, par ses velléités d'exclusivisme,, la cause de la liberté, et nous écrivions alors, en i8Gl>,, dans un journal qui a vécu, ces choses bonnes à relire :

« En vérité, est-il un plus surprenant, un plus inattendu spectacle que celui que nous ont offert certains démocrates, et des plus autorisés, et des plus sincères,attaquant, au nom de la démocratie, M. Jules Favre, le tribun devenu académicien? (J'avais lu, la veille, un article du Pa^s qui m'avait à la fois irrité et attristé, et' vraiment, je croyais le relire encore.) Savez-vous rien de plus déconcertant que ces scissions et cej reproches inu-tiles?Ne remarquez-vous point que, tandis que nousprocédons par exclusion, proscrivant des gens de notre couleur pour une simple question de nuances, nos adversaires obéissent au mot d'ordre, marchent en bataillons^ serrés, et, groupes de cadavres au service des idées mortes, vont au combat, semblables à ce comte Alvar Giron de la légende, qu'on avait mis en selle, trépassé et déjà rongé de vers, mais debout encore et emprisonnédans son armure comme une momie dans ses bandelettes ?

(( Hélas ! et parce que la division est dans le camp de la vérité, ces ambulantes momies gagnent plus d' unefois les batailles.

« A qui la faute ?

« Il est un mot que nous oublions trop, ce grand mot' qui est tolérance. Les questions inutiles nous séparent, lesquerelles byzantines attirent la discorde. Ces questions brûlantes du matérialisme, du spiritualisme, détournent

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les esprits de spéculations plus vivantes. Se querellerait-on encore entre Sociniens et Manichéens ? Qu'importe à la cause éternelle cle la liberté ce qui se cache au fond de ma conscience ? Silvio Pellico était un croyant. L'Italie, qui — ceci est un fait — est plus près du rationalisme que la France, a-t-elle pour cela renié le patriote captif ?

((Voyez où Ton en arriverait avec cet exclusivisme maladroit; Robespierre lui-même serait suspect; oui, Robespierre, lui qui croyait à l'Être suprême. On le renverrait à Jérusalem, ou pis encore, à la rue de Jérusalem.

(' En vérité, je ne me reconnais pas le droit d'imposer à mon voisin mon credo ou mon nego. Je réclame seulement le droit de nier ou de croire à ma guise. Mais, surtout, je voudrais que l'on ne tirât point sur ses propres troupes, parce que, tout en revêtant le même uniforme, quelques-uns auraient la faiblesse de porter des scapulaires sur leur poitrine. Tolérance, fraternité, voilà le ' mot d'ordre. Prenons garde de donner l'exemple du soupçon. Veuillot ricane devant ces querelles. Nous devons faire envie aux autres et non pitié.

(( Et quant à l'habit vert qu'a endossé M. Jules Favre, pourquoi vraiment ne le porterait-il point? Victor Hugo n'a-t-il pas cet habit brodé suspendu dans sa garde-robe? La République n'a-t-elle pas vu déjà Lakanal, Daunou — combien d'autres ! — s'asseoir sur ces mêmes bancs de l'Institut que le public prend pour des fauteuils ? N'y est-il pas entré, M. Jules Favre, affirmant, de sa grande voix, la liberté, et, pour un jour, transformant les murmures académiques, discrets et délicats, en applaudissements ardents?

(( Allez, si vous voulez clouer au pilori les renégats et les traîtres, ne prenez pas ceux qui luttent avec nous;

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