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VOUS n'avez qu'à choisir ailleurs. Soyez sans crainte, les échantillons ne vous manqueront pas ! »
Depuis, ce n'est plus l'habit vert de l'académicien qu'on a reproché à Jules Favre, ce sont ses larmes, c'est sa démarche à Ferrières !
Oui, bien des gens ont blâmé avec amertume la démarche de M. Jules Favre auprès du chancelier de la Confédération du Nord et du roi de Prusse. Mais il appartient à l'histoire, calme et apaisée, de rendre aux actions des hommes leur véritable physionomie. Eh bien ! qui niera, de bonne foi, que la relation du voyage de M. Jules Favre, à travers les lignes prussiennes, n'ait enflammé plus d'un cœur et soulevé plus d'une généreuse colère, lorsqu'on la lut pour la première fois? On a dit que le ministre des aiîaires étrangères était allé implorer la pitié du vainqueur. Non, crédule et confiant, il était allé faire appel à sa justice. Qu'on relise, après des années, le rapport qu'il adressa, une fois de retour, à ses collègues, ou plutôt à la France : on n'y verra que ce qu'on y vit au moment de l'apparition de cette pièce capitale, devenue historique du jour au lendemain : la douleur du patriote, unie à la faiblesse du diplomate.
Quant à la démarche môme, non-seulement M. Favre pouvait, mais il devait la faire, en demeurant dans son programme énergique : ne céder ni une motte de terre ni un brin de paille d'un hameau français. Pour les forteresses, si la Prusse l'eût voulu, si elle eût compris son intérêt éternel, et non écouté son appétit immédiat, qui se fût récrié au cas oii l'ennemi nous eût demandé le démantèlement de quelques places fortes de l'Est ? Il était bien évident, quoi qu'en ait pu penser ou direM.de Bismarck, que si la Prusse n'eût pas abusé de sa victoire, la guerre de 1870 était la dernière guerre entre l'Allemagne et la France. L'idéal du peuple français était, depuis de longues années, la paix. 11 avait fallu Texas-
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pérer et l'affoler, il avait fallu lui mentir pour le jeter dans cette guerre des bords du Rhin. A coup sûr si, l'empire une fois battu par la Prusse, la Prusse n'avait pas rendu la France responsable, la haine, qull faut aviver, garder, entretenir maintenant, se fût éteinte. Les deux peuples, le pays de Goethe et celui de Diderot fussent devenus amis. Le gouvernement du 4 Septembre, composé d'hommes qui avaient, en Juillet, protesté contre la guerre , pouvait, certes , en Septembre , protester encore contre la continuation de la guerre. M. Jules Favre faisait partie de cette opposition qui, seule, disait M. de Bismarck lors de la déclaration belliqueuse de M. de Grammont, avait conservé son bon sens dans la Chambre française. Il avait donc le droit de demander la fin d'une lutte qu'il avait voulu empêcher au début.
Un diplomate étranger facilita au gouvernement de la Défense nationale les premiers pourparlers avec le gouvernement prussien. L'ex-Impôratrice avait tâché d'attendrir le czar qui brisait sa coupe, dans un festin, en signe de la joie qu'il éprouvait de la capitulation de Sedan. Les bonapartistes eut môme essayé depuis de faire croire que l'Empereur de Russie était prêt à garantir l'intégrité territoriale de la France, si la France conservait l'Empire. Le fait est absolument faux, et non-seulement faux, mais impossible. Encore une fois, l'humeur du czar était toute prussienne. Laissons les partisans de la restauration impériale inventer ces mensonges intéressés.
Ce voyage du représentant de la République à travers les routes sillonnées d'ennemis, les campagnes ravagées, les villages pillés, les maisons vides, restera en dépit de tout comme une des pages accusatrices qui pèseront le plus lourdement sur la mémoire de la Prusse, de ses diplomates et de ses chefs.
A coup sûr, s'il y avait un homme qui n'était point fait pour tenir iête à M. de Bismarck, c'était M. Jules Favre.
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Homme de sentiment, peu pratique, habitué à plaider les affaires plutôt qu'à les étudier, n'ayant jamais fait que de la politique théorique et des harangues, M. Favre allait se heurter contre un adversaire terriblement dangereux et le mieux fait pour triompher de la sentimentalité de son adversaire.
Ce reître-diplomatc, semi-politique et semi-guerrier, vrai baron du moyen âge, tenant à la gorge le monde moderne, cet homme du fait et de la force, M. de Bismarck, ne devait rien comprendre aux paroles émues et douloureuses de celui qui se faisait l'avocat de la patrie. Ou plutôt, il comprenait qu'il était facile de triompher de l'orateur, et ses gouailleries sinistres ou ses affirmations implacables devenaient bientôt comme la hache des discours de Jules Favre. En somme, il y avait là deux philosophies en présence, le sentimentalisme et l'hégélianisme.
Tandis que M. Jules Favre montrait son désir de paix, s'appuyant sur le droit nouveau et le progrès des mœurs, le chancelier répondait sans pitié en réclamant quelqu'une de ces conditions humiliantes, qui, écrit M. Jules Favre, le faisaient bondir de douleur. Pour donner à la France le temps de nommer une Assemblée nationale, M. de Bismarck exigeait l'occupation de Strasbourg, de Tout et de Phalsbourg, qui résistaient si fièrement, et il réclamait en outre la reddition d^un fort dominant Paris, le Mont-Yalérien par exemple. On n'a pas oublié ces prétentions barbares qui stimulèrent tout ce qui gardait du patriotisme en France, aussi vivement que l'avait fait jadis l'insolent manifeste de Brunswick insultant nos pères.
Ajoutez que le chancelier de la Confédération du Nord traitait cette épouvantable chose qui s'appelle la guerre d'invasion, avec un sans-façon bien fait pour déconcerter et pour navrer une âme française. Le bohème du temps
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passé reparaissait sous le diplomate et le soldat. Ne se trouvant pas en présence d'un de ces tempéraments solides, tels que celui de M. Pouyer-Quertier, qui devait tenir tôte plus tard à M. de Bismarck, en buvant comme lui ses mélanges bizarres de vin de Constance et de limonade, le chancelier traitait M. Jules Favre avec une sérénité railleuse, dissimulée sous une politesse affectée. « Pour prendre Paris, disait-il en souriant, nom ferons tout ce qu'il faudra ! » Il essayait encore de démontrer à M, Jules Favre que Paris ne pouvait tenir, soit en présence de la famine, à cause de la quantité des blessés peu enclins à souffrir que contient la ville, soit en présence des bombes ou du blocus, à cause de la fermentation des partis extrêmes, et de ce qu'il appela la populace.
On se souvient de la réponse que fit Paris à cette injure. Il donna raison à M. Jules Favre en maintenant jusqu'à la fin du siège la paix intérieure. Un canon fut fondu, portant ce nom, la populace, pour répondre par ses boulets au mot sanglant de M. de Bismarck.
Quant aux larmes versées, qu'on songe à la dureté de M. de Bismarck.
M. Jules Favre se sentit à la fois indigné et écrasé en présence de cet homme. Il n'a pas craint de déclarer qu'il avait détourné ses yeux pleins de larmes des yeux bleus et ironiques de M. de Bismarck. « Je me détournais pour dévorer les larmes qui m'étouffaient. . » Plus tard, on a fait de ce moment de faiblesse ou d'émotion un crime irrémissible à M. Jules Favre. » Est-ce que Danton pleurait? » s'est-on écrié. Certes, il pleurait quand sa patrie était traînée sur la claie, et quand il voyait près de périr cette République à laquelle il donna son sang. Une légende arabe conte qu'au premier homme frappé par la douleur, le Créateur donna, comme talisman, deux gouttes de rosée. « Quand elles perleront dans tes yeux, ton cœur, dit^il, sera soulagé. » Il y a plusieurs sortes de
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larmes, et beaucoup sont sacrées ; mais si les larmes d'un fils sur sa mère morte sont touchantes, qui osera nier qu'un patriote ait le droit de pleurer si sa patrie est près de mourir.
Aussi bien, au moment où Paris lut le récit de l'entrevue de Ferrières, nul ne songea à trouver ridicules ces larmes dont la satire devait s'emparer par la suite. On partageait non-seulement l'indignation, mais l'émotion de l'homme qui venait de rencontrer un tel accueil chez notre implacable vainqueur. La publication du récit de l'entrevue fut un énergique stimulant pour la défense. Entre le déshonneur et la lutte, les plus timides, relevant le front, déclarèrent bien haut qu'il fallait combattre. Paris tout entier manifestant sa pensée par les clubs, les journaux, les propos de la rue, devant les mairies, dans les groupes, n'eut plus qu'un mot d'ordre : Au combat!
Depuis, on a fait un crime à Jules Favre de tout ce qu'on lui reconnaissait comme des vertus. C'est là l'ordinaire coutume. Même à l'honneur il faut le succès, si l'honneur ne veut pas être ridicule.
Mais depuis Ferrières, M. Jules Favre a rendu encore un service à son pays, service dont il parla très-simplement dans le tome III de son Mémoire : le Gouvernement de la Défense nationale.
(( Le 16 juin 1871, écrit-il, fut pour la ville de Berlin un jour mémorable. L'armée allemande fut reçue triomphalement dans ses murs. Rien n'avait été épargné pour la solennité de cet'e fête militaire. Après les revues, les harangues, les défilés, vinrent les banquets, où l'on but largement à la gloire de la patrie. L'empereur, les princes, M. de Moltke et M. de Bismarck furent les héros de cette fastueuse journée; l'écho de ces joies bruyantes retentit jusqu'à Yersailles, où il augmenta l'amertume de nos ordinaires tristesses. Plusieurs fois ma pensée inquiète m'avait transporté au milieu de nos vainqueurs, dont
l'allégresse me semblait insulter à notre douleur. A huit heures du soir, on me remit une dépêche de M. le prince de Bismarck; elle était datée de Berlin, de cinq heures et demie de l'après-midi. Je n'en ai pas le texte sous les yeux, mais elle portait en substance ce qui suit :
(( J'apprends, par les rapports de nos généraux, que nos soldats occupent le tenmin rései%'é aux nôtres dans la zone des Lilas, du Raincy et de Bomamville. Tai l'honneur d'avertir Votre Excellence que, s'ils ne se retirent pas immédiatement derrière leurs lignes, nos troupes vous attaqueront aujourd'hui même à minuit. »
Conçoit- on cette violence de la Prusse? Le 16 juin, la guerre pouvait recommencer! Cette dépêche aô 2>a^o,pour ne pas dire ab stulto, nous le prouve. M. Jules Favre déploya tout son zèle et le danger fut écarté!
Et après avoir raconté ces périls et ses angoisses, Jules Favre, tirant la moralité des événements, ajoute en manière de conclusion : « Nos malheurs sont d'autant plus accablants qu'ils ont été amenés par nos fautes. Nous avons expié notre folle présomption et notre coupable abandon de nos devoirs civiques ; nos pertes et nos souffrances sont incalculables. Nous ne portons pas seulement le fardeau de la responsabilité de tant d'existences immolées, de tant de ruines amoncelées; nous avons dû subir, sans pouvoir nous y opposer au prix de tout notre sang, l'horrible supplice de la mutilation de notre territoire; nous avons vu, comme aux âges de la barbarie, des populations qui sont nôtres par le cœur, par les traditions, par la libre préférence de leur raison, marquées au coin de la servitude étrangère. Nous entendons leurs plaintes mal étouffées, nous devinons leur? larmes secrètes, et nous sommes contraints de subir leur désespoir et notre humiliation. Notre infortune est immense; cependant, elle n'est pas sans remède. L'ennemi nous a vaincus, il ne nous a pas soumis; l'Europe nous a abandonnés,
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pas aliéné son cslime, car elles ont montre ce qu'il y avait encore en nous de patriotisme, de courage, de résignation, de confiance dans le droit. Notre sort est dans nos mains. Cherchons notre force dans la pratique des mâles vertus qu'enseignent l'esprit de sacrifice, la gravité des mœurs, l'amour de la patrie, le culte de la liberté. Travaillons, espérons, recueillons-nous, apprenons à être unis, disciplinés, obéissons à la loi librement consentie, à l'autorité librement élue. Nous pourrons alors, sans témérité, compter sur des jours meilleurs! »
Voilà de nobles paroles et qu'il faut méditer; on y retrouve toute l'éloquence du tribun, — cette éloquence qui se fait tour à tour si virulente et si caressante, si vengeresse et si attendrie.
(( On prétend, a écrit à propos de Jules Favre un ennemi, M. Maurice Joly, on prétend que la faculté d'improvisation lui faisait entièrement défaut en commençant, et que, pour s'approprier les secrets du langage, il écrivait ses discours jusqu'à ce qu'il eût épuisé toutes les manières différentes d'exprimer les mêmes pensées, de telle sorte qu'une phrase quelconque étant donnée, il fût en état de la finir dans la forme où elle se présentait. Mais, malgré ses efforts, il ne parvint pas à triompher complètement de son organe, qui resta toujours affecté d'une sorte de râle qui fatiguerait cruellement l'oreille si la magie de son style n'en effaçait à tout instant l'impression! »
Les adversaires vous font mieux connaître encore que les amis. M. Maurice Joly, dont le rôle fut toujours si douteux, ajoute en parlant de Jules Favre :
(( 11 a des engouements inexplicables; il se prévient (?) tout à coup pour des hommes, pour des idées ou pour des choses qui ne semblent pas mériter son attention. On' le circonvient aisément ; son imagination l'attire vers tout elle ne nous a pas condamnés. Nos défaites ne nous ont
ce qui brille ; ses ennemis politiques lui feraient facilement faire des fautes. Il a dans le caractère quelque chose de généreux et de chevaleresque dont tout le monde s'aperçoit; mais ce que l'on croirait moins aisément, c'est qu'il est facile et débonnaire quand on est parvenu à rompre la glace dont il est comme enveloppé. »
Toutes les erreurs de M. Jules Favre viennent, en effet, de son cœur. Mais de quelle façon il les a expiées! Quelle dramatique scène que celle où, trahi par un indigne ami, le grand orateur vint, devant un tribunal, expliquer sa vie et faire, comme dans un autre âge, sa confession publique! Il dut ensuite avoir la tentation de rentrer dans l'ombre et dans le silence; mais il se devait à sa cause, et il demeura à son poste.
Qui l'en blâmerait? Ceux qu'il combat, les adversaires de la République.
Un jour, il y a cinq ans, comme on parlait de Jules Favre devant Victor Hugo :
(( Je me rappelle, dit le poëte, qu'un jour, le lendemain du 2 Décembre, lorsque quelques hommes réunis cherchaient les moyens de résister à l'attentat, Jules Favre était debout au milieu de ceux-là! Nous l'écoutions, et il exhortait chacun au devoir. Chaque fois que la porte de notre asile s'ouvrait, nous nous regardions, tous un peu pâles, mais tous souriants, car c'était la mort qui pouvait entrer. Et Jules Favre continuait à parler et à célébrer la République mourante alors, mais immortelle dans son magnifique langage! Plus tard, lorsque ce pays s'éveilla, ce fut la même voix de Jules Favre qui célébra cette Diane heureuse ! n
Et Victor Hugo ajoutait : « Ce sont des choses que les nations n'oublient pas, ne doivent jamais oublier! »
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